‹ La MennaisChapitre 21 sur 65 · CHAPITRE XVI LES CONFÉRENCES DE JUILLY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI LES CONFÉRENCES DE JUILLY

Juilly porte un nom illustre dans l'histoire de l'éducation française. C'est là que l'on montre le large marronnier d'Inde, aimé de Malebranche, « théologien raisonnable », qui « demandait toujours à voir clair », et le perron d'honneur, où Bossuet recevait « les louanges accoutumées » et répondait « maintes choses aimables ». Voulant faire l'éloge du collège de Rennes, dont il fut élève. Chateaubriand l'appelle le Juilly de la Brelagm. Dans la maison JuUacienne étudièrent Montesquieu, Ronald, Rerryer. Que de souvenirs grands, poétiques, joyeux, dans cette école au clair étang, aux belles allées, qui fut l'honneur de l'Oratoire de France ! Mais l'institution, qui avait survécu aux ruines de la Révolution, tombait en décadence depuis 1824, et les amis de La Mennais songèrent à entrer dans le vieux collège, pour rendre l'éclat de l'aurore à sa devise : orior. Il fut cédé à l'abbé de Salinis, le 12 juillet 1828. C'était l'heure de recueillir les élèves des Jésuites, à qui les ordonnances de juin avaient enlevé l'enseignement.

Le 21 septembre, Benoît répétait au cher maître : « J'entends de tous côtés parler de Juilly avec faveur. » Beaucoup

de gens s'obstinaient à voir dans La Mennais le chef de cet établissement. Ils se trompaient. C'est seulement en 1830 que le philosophe y fit son entrée. Au mois d'août, Gerbet, qui était à Paris, rencontra Harel du Tancrel, protestant converti par l'abbé Bautain, et médecin qui publiait en ce moment même sa thèse de doctorat. Ils s'entendirent pour fonder un journal de libéraUsme cathohque, dont La Mennais serait le rédacteur principal. Pour compléter les plans de Gerbet, l'abbé de Salinis ofîrit à l'illustre écrivain, pour lui et ses disciples, l'hospitalité de Juilly, en attendant que la Congrégation, de Saint-Pierre pût assurer elle-même le service complet du collège.

M. Féli prit en quelque sorte possession de la demeure oratorienne dans la première quinzaine d'octobre. Il y resta, sauf des absences plus ou moins prolongées dans la capitale, jusqu'à la fm d'août 1831. — Les Ménaisiens, reçus comme pensionnaires ou comme professeurs, n'oubhèrent jamais cette année scolaire, où, suivant leurs expressions, ils travaillèrent à avancer dans la science et dans les voies de Dieu. Tous les disciples se groupaient à certaines heures autour du chef d'ordre, pour écouter son cours de philosophie, religieusement, la plume à la main.

Depuis trois ans, M. Féli méditait un grand ouvrage sur la société, et il s'était déjà servi, dans ses Progrès de la Révolution et dans ses Lettres à l'archevêque, de ses premières recherches sur ce sujet et des premiers résultats qu'il voulait étabhr. ]\Iais il avait abandonné momentanément ce thème spécial, pour un Essai d'un système de philosophie catholique, et les conférences juliaciennes représentaient l'état primitif de ce nouveau travail. Entre les auditeurs se trouvait au mois de mai 1831 Sainte-Beuve, qui avait frappé à la porte de Juilly, en quête de la paix du cœur. Il fut saisi par la puissance de ce penseur, qui se promenait avec un entrain

UNE DICTATURE DANS l'ÉGLISE 139

si merveilleux dans le domaine des idées, et il regardait avec étonnement cette âme frémissante qui transparaissait dans l'agitation même des membres, et cette face, qui s'éclairait du dedans. D'autres venaient, de passage, agrandir le cercle ménaisien : Victor Hugo, peut-être, dans la gloire d'Hernani, Montalembert, dans la grâce et la beauté de son adolescence, Michelet, jeune et brillant professeur, dont la sensibilité devait vibrer avec celle de ce prêtre, qui, comme lui, avait le don des larmes et des images.

Venons entendre — dans une page inédite du maître — son introduction aux conférences. Il expose la manière dont l'homme peut atteindre la vérité. Ce discours de la méthode avait pour le philosophe une importance fondamentale :

« L'homme a sa nature propre, il a ses facultés qui le cons- « tituent ce qu'il est, il ne peut ni les changer, ni s'en donner « de nouvelles. Il ne peut même se faire aucune espèce « d'idée de facultés essentiellement différentes de celles qu'il « possède : seulement il les imaginera plus restreintes ou « plus étendues, plus parfaites ou moins développées ; « voilà tout.

« Il faut donc nécessairement ou qu'il agisse selon sa « nature, ou qu'il demeure dans une complète inactivité ; et « comme chercher c'est agir, toute recherche raisonnable (( suppose que l'on considère les facultés humaines comme u un moyen d'arriver au but proposé ; et dès lors le résultat « des recherches doit être admis toutes les fois qu'il s'accorde « avec ces facultés, quelles qu'elles soient.

(( En elTet, cet accord entre les objets de nos pensées et « ce qui pense en nous, est ce que nous appelons vérité, « lorsque nous considérons les choses dans leur rapport « avec notre intelligence. Ainsi une chose est vraie ou fausse « relativement à nous, selon que notre esprit y adhère, ou « y répugne. Et quand on supposeroit l'existence possible

« d'une raison essentiellement difïérente de la nôtre, qui « admettroit ce que nous rejetons, qui rejeteroit ce que nous « admettons, il s'ensuivroit bien de là que nous ne saurions « trouver en nous-mêmes d'assurance complète, absolue, « de là rectitude de nos jugemens ; mais encore faudroit-il « ou renoncer à juger, à faire usage de notre raison, c'est-à- « dire violer la première loi de -notre vie spirituelle et morale, « et nous anéantir comme être intelligent, ou tenir pour « vrai, au moins relativement à notre nature particulière, « ce qui paroît tel à notre raison, ce qui détermine, avec une « force invincible, son assentiment.

« Le seul moyen de vérification qui soit en notre pouvoir, « le seul par conséquent auquel nous devions nous arrêter, « consiste à comparer nos perceptions, nos pensées, nos « jugemens, avec les jugemens, les pensées, les perceptions « des êtres de même nature que nous et des raisons du même « ordre. Car il est évident que si, parmi ces raisons sem- « blables, l'une d'elles adhéroit à une idée, à laquelle toutes « les autres, ou presque toutes les autres répugneroient, la « vérité, telle qu'on vient de la définir, seroit déterminée « par l'adhésion commune ; et que, jusqu'à ce que cette « adhésion n'eût lieu, au degré où elle est possible, l'adhésion « individuelle, qui peut être diverse en chacun, ne déter- « mineroit qu'une vérité individuelle aussi, incertaine et « provisoire. La vérité définitive exige un assentiment général « et perpétuel, qui montre le constant accord de l'objet, « quel qu'il soit, de la pensée, avec toutes les raisons de « même ordre et de même nature, puisque la vérité, par « rapport à nous, n'est que cet accord même, ainsi qu'on l'a « vu.

« En effet, chaque individu a son moi propre, et une « raison distincte de ce moi, et la même dans tous. Or la « vérité n'étant pas le rapport de chaque moi avec les choses.

UNE DICTATURE DANS l'ÉGLISE 141

« mais le rapport des choses avec la raison qui est la même « dans tous, il s'ensuit manifestement :

« 1° Qu'avant toute vérification, chaque moi ou chaque « individu doit admettre pour vrai ce qui lui paroît invin- « ciblement tel, ou tout ce à quoi sa raison adhère invin- « ciblement.

« 20 Que, lorsque plusieurs esprits sont affectés diverse- « ment par la même idée ou portent sur le même objet des « jugemens opposés, on ne peut savoir de quel côté est la « vérité ou l'erreur, jusqu'à ce que l'on ne connoisse ce qui « est conforme ou contraire à la raison commune, à la raison « humaine en général.

« 30 Que, lorsque la raison commune a prononcé, son assen- « timent est pour l'homme le caractère définitif de la vérité.

« Toute recherche qui ne rcposeroit pas sur ces bases, « seroit nulle par ses résultats et absurde en soi.

« Elle seroit nulle par ses résultats, car, ou l'on n'en « admettroit aucun comme vrai, ou chacun admetlroit « comme une vérité définitive ce qui individuellement lui « paraîtroit vrai, et dés lors il y auroit des vérités contra- « dictoires, c'est-à-dire des choses auxquelles la même « raison essentielle adhéreroit et répugneroiten même temps, « ce qui exclut évidemment toute idée d'un résultat réel, « et de plus est absurde en soi.

« Il suit encore de là qu'entre la pensée purement indice viduelle, qui peut être également vraie ou fausse, et le « jugement nécessairement vrai de la raison commune, il « existe des degrés presque infinis de probabilités diverses, « fondées sur l'accord d'un plus ou moins grand nombre « d'esprits. INIais alors même que, parvenu au dernier terme « de cette progression ou à l'accord universel qui constitue « la certitude, on affirme quelque chose comme vrai, il faut « entendre que icetlc affirmation n'a do valeur logique que

« relativement à la raison humaine, et signifie seulement que « l'homme est placé dans l'alternative ou de renoncer à la « raison, ou de tenir pour vraie la chose affirmée, sans qu'il « ait d'ailleurs le droit d'en conclure, d'une manière rigou- « reuse, sa vérité intrinsèque ; et il en est ainsi à l'égard de « tout être qui n'est pas lui-même la vérité nécessaire et K absolue. Ceci, néanmoins, n'ébranle en aucune façon le « fondement de nos connoissances, et même il seroit con- « tradictoire d'en demander un plus solide. Car, d'une part, « c'est assez pour la raison qu'on ne puisse nier ce qu'elle « affirme sans la nier elle-même ou sans détruire l'intelli- « gence ; et de l'autre, il y a contradiction à demander une « certitude qui ne soit pas relative à la nature de l'être « qu'elle doit affecter, et qui n'en dépende pas sous ce « rapport.

« On a vu comment de ces principes se déduit l'existence « de deux ordres distincts : l'ordre de foi, primitif et inalté- « rable, qui représente la raison commune et comprend toutes « les connoissances indispensables à l'homme, toutes les « vérités constitutives de l'intelUgence, que nul n'inventa « jamais et que chacun reçoit de la société qui les transmet « perpétuellement par la parole ; l'autre de science ou de « conception, subordonné à l'ordre de foi, et qui, relatif au « moi individuel, se compose de tout ce qu'en vertu de son « activité propre, l'esprit humain a pu tirer de la contem- « plation des vérités universelles et de l'observation des « faits, pour lier entre eux les phénomènes, en concevoir les « causes, et s'expliquer à lui-même les objets de sa connois- « sance ou l'ensemble des choses avec lesquelles il est en « rapport. La raison étant passive dans l'ordre de foi, bien « que la volonté ne le soit pas, il en résulte que l'obéissance « est la loi générale de cet ordre, comme la liberté est la loi « générale de l'ordre de conception, dans lequel la raison

Page 1