CHAPITRE XVIII ROME
La Mennais quitta Paris le 21 novembre. Il avait désiré emmener Sainte-Beuve avec lui, mais le critique s'y était refusé, retenu dans la capitale par des raisons que la raison ne connaît pas. Il parvint à Rome en compagnie de Lacordaire et de Montalembert, le 30 décembre.
Pendant le mois de janvier 1832, il fit et il reçut bon nombre de visites. On le traita avec politesse, mais sans empressement. Toutefois, on le persuada (c'était facile !) que le pape n'avait tenu aucun des propos désagréables qui couraient le monde. Et d'écrire à l'abbé Gerbet : « Il n'y a qu'une voix sur la parfaite catholicité de nos doctrines. ))
Le cardinal Weld (mais c'était un Anglais et un ami du saint abbé Carron) invita cordialement à sa table les trois voyageurs. Encore fut-il visible que Rohan et les Jésuites « lui avaient un peu brouillé la cervelle « sur l'affaire de l'Avenir. — Un ami souhaita présenter les pèlerins au cardinal Zurla, vicaire du pape. Le prélat consentit d'abord à les recevoir, puis il se déroba. — Que deviendrait l'Inquisition, avec leur liberté, disait-on ; la bonne apologétique
UNE DICTATURE DANS l'ÉGLISE 161
est de prouver aux hommes que la religion les rendra heureux sur la terre, et beaucoup plus encore dans le ciel. — Le cardinal Micara, qui comprenait la pensée de La Mennais, était une exception parmi les porporaii. — Quelques moines de renom, comme le dominicain Olivieri, se déclaraient assez volontiers en faveur de l'abbé de Bretagne. Mais il leur fallait un certain courage, car la peur de se compromettre réduisait les ecclésiastiques au silence, et l'isolement augmentait autour du pestiféré.
La Mennais avait à cœur, pourtant, d'exposer ses idées dans les milieux romains, et de mettre à l'épreuve la séduction de sa parole. Il alla plusieurs fois au collège anglais avec Lacordaire et Montalembert. L'hospitalité du docteur Wiseman était large, ses réunions brillantes et pleines de gaieté. Quelques années avant sa mort, dans ses Recollections of ihe last jour popes, qui parurent à Londres, en 1858, le cardinal de Westminster, évoquant le passé, parlait du TertuUien de La Chênaie dans les termes suivants :
« Il est difficile d'expliquer le secret de l'influence qu'il « exerçait sur les autres hommes. Son aspect, sa figure, « n'avaient en réahté rien d'imposant. II était de petite « taille, chétif, sans fierté d'attitude, sans autorité dans le « regard, sans aucune grâce extérieure. C'était donc dépour- « vue de toute aide que sa langue, organe puissant, émettait (( une merveilleuse succession de pensées, à la fois claires, « profondes, et fortes... Il s'emparait du sujet dans son « ensemble, le divisait par chapitres comme Massillon et « Fléchier l'eussent pu faire, et avec la même symétrie ; « puis, prenant une à une toutes ces divisions, il ne les quitte tait que développées, expliquées, éclaircies ; seulement « alors il concluait. Sa parole était restée toujours douce, « un peu monotone ; il y avait d'ailleurs peu d'interrup- « tions ou d'hésitations, et la phrase était si bien polie et si
« élégante, que, venant à fermer les yeux, vous auriez pu « vous figurer qu'il vous lisait un volume amené, par de « longs travaux, à sa forme la plus parfaite. » Chez cet écrivain, continue le prélat d'Angleterre, tout s'illuminait d'images justes, vives, et complètes (happy imagery, so apt, so graphie, and so complète). Je me souviens du tableau qu'il nous fit un jour des destinées futures de l'Église. Après avoir invoqué les prophéties de l'Ecriture et leur accomplissement dans l'histoire, il conclut que les prédictions sacrées n'avaient point trouvé leur pleine réalisation, même à l'époque de Constantin. C'est pourquoi l'EgUse pouvait attendre une période plus glorieuse. Peut-être l'heureux moment n'était-il pas éloigné. — Et comment, lui dis-je, pensez-vous que se produira cet illustre changement dans la condition de l'Eglise ? — Je suis, répondit-il, dans l'état de quelqu'un qui, placé à l'extrémité d'une longue galerie, voit à l'autre bout, éclairés distinctement par de brillantes lumières, les meubles, les décorations, les sculptures, mais qui ne distingue pas les objets situés entre ce point lumineux et lui-même ; l'intervalle est obscur et je ne puis décrire ce qui s'y rencontre.
Dans une autre occasion, La Mennais discourut avec éloquence sur la position à prendre au milieu des luttes rehgieuses de la Grande-Bretagne. Déjà, avait-il écrit en 1814, l'aurore d'un jour meilleur pour le catholicisme s'est levée sur les bords de la Tamise : « Les germes de la vraie reUgion déposés par le clergé français dans cette terre féconde en vertus généreuses se développent rapidement... Les préjugés s'effacent, les yeux se dessillent, les Anglais commencent à reconnaître dans notre foi la foi des anpiens Bretons. N'en doutons point, le ciel achèvera son ouvrage. » En 1817, dans le premier volume de VEssai, l'Angleterre était sans cesse présente à l'esprit de l'apologète, qui,