CHA'PITRE XVII LA CAMPAGNE DE L'AVENIR
Le premier numéro de V Avenir, journal politique, scientifique, et littéraire, parut le samedi 16 octobre 1830. Il portait en épigraphe : Dieu et la liberté.
Journaux et lecteurs étaient moins nombreux qu'aujourd'hui. U Avenir n'atteignit jamais le chiffre de 3.000 abonnés. Ceux-ci étaient recrutés autant dans le clergé que parmi les laïques. L'abonnement était de 80 francs par an, somme qui devait paraître assez ronde à de pauvres curés de campagne. Cependant, quantité de presbytères, des coins les moins connus de la France, attendaient la feuille de l'abbé de la Mennais comme la lumière du matin. Au reste, il serait imprudent de calculer sur le seul nombre d'abonnés l'influence réelle d'un périodique, l'influence en profondeur et en durée. On peut même dire que l'Avenir, qui n'a vécu que treize mois, a joué un rôle unique dans l'histoire du catholicisme français.
Aussitôt après les journées de juillet, M. Féli adressa l'adieu le plus complet au passé bourbonien, et se mettant en face des réalités, il se rattacha pour toujours à la République. De là une modification importante dans sa philo-
UNE DICTATURE DANS l'ÉGLISE 147
Sophie sociologique, modification qui se préparait dans son esprit depuis quelque temps, et qui s'afïirme maintenant sur deux points : 1° Il n'y a pas de droit divin pour les rois, au sens mystique et dynastique des légitimistes. Le pouvoir n'est que l'agent délégué par la collectivité dans l'ordre administratif. — 2° La souveraineté du peuple n'est pas une théorie troublante, puisqu'elle consiste tout bonnement dans le droit inhérent à la famille, à la province, à la nation, d'administrer elles-mêmes respectivement leurs intérêts particuliers et leurs intérêts communs. — Le programme de l'heure est essentiellement un programme de liberté. « Avez-vous autre chose à opposer à la tyrannie ? » répondait-il au baron de Vitrolles. — Donc :
1° Liberté de conscience.
Elle entraîne la Séparation de l'Eglise et de VEtat. — L'idée était ancienne chez La Mennais, mais la locution, qui devait rester dans la langue française, apparaît pour la première fois dans le prospectus de V Avenir. - — Sans doute la société civile et la société religieuse sont inséparables et devraient être unies comme l'âme et le corps, mais l'état des mœurs oblige à chercher la paix publique et le salut du catholicisme dans la rupture des liens asservissants qui attachent l'Eglise au pouvoir laïque. D'ailleurs, la marche des choses produira la séparation, violemment ou avec lenteur, mais à coup sûr. Il vaut mieux, en conséfiuencc, adopter immédiatement la solution nécessaire. — Cette séparation nous obligera à renoncer au budget des cultes. L'Église le considère, il est vrai, comme une indemnité, mais l'Etat le pèse comme un salaire, et quel salaire ! Au clergé de prendre les devants, en se débarrassant dès aujourd'hui d'une telle chaîne d'esclavage.
2° Liberté d'enseignement.
Il est impossible que l'Université, corporation de ^libre
pensée, assure aux familles catholiques l'éducation qu'elles doivent procurer à leurs enfants. L'aumônier des collèges est dans une condition pénible, où il joue un rôle trompé et trompeur. Les règlements relatifs au culte dans les maisons d'éducation constituent une vaine hypocrisie, que dévoilent des désordres qui font frémir et des sacrilèges qui font horreur.
En vertu de la liberté à laquelle les catholiques ont droit. De Coux, Lacordaire, Montalembert ouvriront, le 9 mai 1831, une école libre, dans un local de la rue des Beaux-Arts. — Le lecteur n'ignore pas que la police intervint rapidement. D'où le procès mémorable, qui fut perdu devant la cour et gagné devant la nation.
3° Liberté de la presse.
Cette liberté est « la plus forte garantie de toutes les autres ». — M. Féli avait déjà "dit (19 novembre 1827) : « Il y a des vérités qui doivent s'étabUr et des erreurs qui doivent s'épuiser. La hberté de la presse est nécessaire pour ce double but. » D'ailleurs, il ne doutait pas du triomphe final des idées religieuses. Il répétera toujours ce mot qu'il écrivait vers 1814 : « J'ai une foi sans bornes dans la puissance de la vérité. »
4° Liberté d'association.
Partout où il existe soit des intérêts, soit des opinions, soit des croyances communes, il est dans la nature humaine de se rapprocher et de s'associer. Puis, sans l'association, l'homme demeure impuissant dans l'action et dans la défense.
La Mennais voulait aussi qu'on étendît le droit électoral et qu'on multiphât les élections. Car, pensait-il, « le besoin de l'ordre n'existe nuUe part autant que dans les masses », et le peuple saura discerner les hommes qui conviennent à certaines places. Enfin, il était partisan de « l'abolition
du système funeste de la centralisation, déplorable et honteux débris du despotisme impérial », et il réclamait des libertés communales et des libertés provinciales.
Observons que La ^lennais distinguait nettement la tolérance civile, qui est un bien, de la tolérance dogmatique, « qui n'est que l'absence de toute croyance et même de toute opinion », Et son libéralisme ne touchait pas à l'enseignement de l'Eglise, qu'il regardait comme immuable, mais il en affirmait des aspects nouveaux, harmonisés avec le développement de l'intelligence dans la société.
D'après la doctrine du journal, le Pape, dégagé « des liens dont l'enlaçoient depuis des siècles les souverainetés temporelles », devait donner le signal, attendu par l'univers, de la dernière régénération, et conduire les nations vers les magnifiques destinées qu'elles ne faisaient qu'entrevoir encore, pour constituer dans l'unité, selon les promesses divines, l'humanité entière. — En attendant, avec une infinie pohtesse pour le Souverain Pontife, on prenait parti contre le cardinal Bernetti, secrétaire d'Etat, qui hvrait les rebelles de la Romagne à des commissions spéciales. Et l'on ne dissimulait pas que l'Italie, comme les autres parties de l'Europe, avait « des besoins d'alTranchissement ».
Afin d'arriver aux réaUsations, La Mennais faisait appel à l'entente de tous les gens de bien pour se garantir les uns aux autres la pleine jouissance de toutes les libertés politiques et sociales. Il essaya même de créer une ligue internationale entre tous les vrais partisans de la liberté égale pour tous, sans distinction de croyances et de culte. Il lança cet acte d'union dans le dernier numéro de ï Avenir (15 novembre 1831). Aussi bien n'avait-il pas cessé d'attirer l'attention de ses coreligionnaires sur les autres nations, et de les exciter à prendre part à la vie universelle du catholicisme, en leur faisant connaître l'activité pratique des
Belges, le travail intellectuel des Allemands, en les conviant
à secourir les Polonais, ou les Arméniens de Constantinople, La souscription ouverte par le journal pour les malheureux Irlandais s'éleva à 77.731 fr. 55 centimes.
Dans le plan de renaissance catholique poursuixi par la feuille ménaisienne, la littérature ne devait pas être négligée. Fustel de Coulanges a observé avec justesse qu'il n'est pas indispensable de déclarer la guerre aux religions pour les réduire à néant, puisqu'elles peuvent mourir de mort naturelle, lorsque l'esprit et la conscience les quittent. Pénétré de la même idée, le sociologue breton comprenait que le catholicisme était perdu s'il se détachait des revendications de la conscience populaire et s'il était abandonné des puissances de l'esprit. Au nombre de celles-ci, qui ne compterait dans notre société les poètes, les dramaturges, et les romanciers ? Au début de 1824, le Mémorial catholique s'était affirmé classique, en déclarant que le romantisme était une hérésie littéraire, sortie du protestantisme, auquel il empruntait son principe fondamental d'indépendance. Le salut était dans la règle du sens commun, dans le principe d'autorité, loi infailhble, souveraine, décisive. 0']\Iahony, qui était le littérateur principal de la revue, vit spécialement dans VEloa d'Alfred de Vigny un témoignage de la corruption du siècle. Mais, dans son prospectus de 1830, l'A yen ir promit de conciher « le principe d'unité, que les classiques prétendent défendre, et le principe de variété, auquel les romantiques s'attachent particulièrement ». En fait, l'Avenir fut le journal de Victor Hugo.
Une œuvre de cet écrivain 1 s'écriait Montalembert : « Qui ne tressaille à ces mots ? Que ce soit de plaisir -ou de dépit, d'admiration ou de colère, n'importe. Il est toujours certain que de lui rien n'est indifférent. » Et rendant compte de Notre-Dame de Paris (dont Y Avenir avait publié un
UNE DICTATURE DANS l'ÉGLISE 151
chapitre en primeur, le 16 mars 1831), le jeune ménaisien ajoutait : l'auteur « est à nous, notre poète, notre maître, notre ami ».
L'Hymne aux morts de juillet, qui fut chanté le 28 juillet 1831, au Panthéon, parut le lendemain dans V Avenir. Et le journal, qui n'avait pas caché sa sympathie pour Hernani, se mit au service de Marion de Lorme, louant « ces larges développements à la Shakespeare... ce miracle de la langue française, si variée, si inépuisable, cette richesse d'expressions que l'auteur pousse jusqu'à la prodigahté, cette puissance merveilleuse de style... » (15 août 1831). Six jours après, on nous annonce que l'éditeur Renduel s'est rendu acquéreur du manuscrit, moyennant la somme de 8.000 francs, etc. Enfin V Avenir du 4 novembre informa ses lecteurs que Victor Hugo venait de céder au même Renduel un nouveau volume de poésies intitulé Feuilles d'automne, et que l'ouvrage paraîtrait le 15 du mois. Cependant le bel in-octavo ne fut mis en vente que le 24 novembre. Et le périodique ménaisien n'était plus là, pour célébrer une préface où Luther était placé au rang des vieilleries, et où le regard du poète se tournait avec espérance vers Rome, cité de la foi.
Lamartine, qui s'était éloigné de la théocratie ménaisienne (voir sa lettre au Vicomte de Marcellus, 25 février 1829), se rapprocha du programme de VAvenir. Dans sa Politique rationnelle, qui a subi l'influence de La Mennais, nous entendons le poète demander la suppression de la pairie héréditaire, la liberté de la presse, la séparation de l'Eglise et de l'Etat... C'est à VAvenir que Lamartine confia son poème Contre la peine de mort et sa réponse A Xémésis. Celle-ci parut, en outre, deux jours après (22 juillet 1831), dans le Correspondant, auquel le poète l'avait communiquée « avec quelques variantes », qui sont intéressantes.
« Domination théocratique » à part, Chateaubriand ne pouvait échapper à l'attraction de V Avenir, qui aimait assez la « sanglante Hberté » avec laquelle le sachem parlait des légitimistes, « dont l'entendement est comme un cachot voûté et muré, sans porte, sans fenêtre, sans soupirail, sans aucune issue à travers laquelle se pût glisser le moindre rayon de lumière ». Ainsi que mon illustre compatriote, proclama le JMalouin de Combour, en avril 1831 (dans la préface de ses Etudes historiques), « je demande l'affranchissement des hommes ; je demande encore, ainsi qu'il le fait, l'émancipation du clergé ».
Alfred de Vigny écrivait à Montalembert, le 15 février 1831 : « Il me tarde beaucoup que M. de Lamennais soit de « retour. Je désire au moins autant que lui une entrevue qui « peut ne pas être sans résultats. Je crois à sa tolérance « comme à son génie... Nous sommes dans un temps où un « point doit suffire à ralher les hommes qui veulent sauver « leur pays et servir l'humanité ». L'auteur d'Eloa pubha dans l'Avenir (6 avril) une Première lettre parisienne : Mœurs et arts. Le caractère aristocratique de ce morceau contrastait plutôt avec le ton du journal. On voulut être agréable au poète, en recommandant son Elévation intitulée Paris. Et l'on consacra un feuilleton à sa Maréchale d'Ancre.
U Avenir déclara que les périodiques étaient unanimes à censurer l'immorahté d'Antony, et le critique ménaisien ajoutait : « La liberté n'est pas l'oubli de tous les devoirs ; et voilà, pour le dire en passant, pourquoi le hbéraUsme chrétien est le seul véritable. » Alexandre Dumas ne fut pas choqué de cette admonestation. Vers cette époque, nous conte-t-il, « M. de Lamennais manifesta le désir que je lui « fusse présenté. C'était un grand honneur pour moi... Un « ami commun me conduisit chez l'illustre fondateur de « l'Avenir, qui demeurait alors rue Jacob... Avant ce jour.
UNE DICTATURE DANS l'ÉGLISE 153
« je lui avais déjà voué une admiration que j'ai la joie de « sentir encore jeune, vive, entière, dans mon cœur et dans « mon esprit... » L'occasion se présenta bientôt de montrer à l'intarissable écrivain l'estime que l'on faisait de son talent, en réservant un ample feuilleton à Charles VII chez ses grands vassaux (24 octobre 1831).
Les jeunes poètes, comme Maurice de Guérin, Reboul, Turquéty, envoyaient des vers à V Avenir. Balzac, Michelet, Quin£t, Soumet, étaient gratifiés des applaudissements que méritaient leurs tentatives heureuses, ou leur puissante imagination, ou l'originalité de leur pensée, ou la nouveauté de leur érudition. — Féletz, type de l'académicien, est moqué, obiter. — Il est notable que Cousin est traité généreusement. On dit son éloquence et l'on suit avec un intérêt sympathique sa mission en Allemagne. Or, après avoir été pendant quelque temps en bonnes relations avec La Mennais, celui qui allait monter d'honneurs en honneurs, et devenir le grand lama de l'Université, n'avait pas tu sa répulsion pour Valtière polémique de la théocratie, et le Mémorial catholique avait consacré ses derniers numéros à critiquer, sans douceur aucune, la philosophie de l'éditeur de Descartes. — Sainte-Beuve a-t-il écrit dans ï Avenir ? En tout cas, on savait que l'auteur de Joseph Delorme était un ami, et, à l'occasion, l'on glissait un mot flatteur à son intention. Le critique n'aimait pas, à vrai dire, le caractère « emphatique et déclamatoire » de la prose de Lacordaire et de Montalembert. Toutefois, il rendait justice à leur talent et goûta beaucoup une étude du jeune pair sur Xovalis. — La Revue des deux mondes était patronnée par l Avenir. Littérairement, les deux périodiques fraternisaient. Et c'est dans cet illustre recueil que Sainte-Beuve publia, en février 1832, sa première anatomie de l'abbé de La Mennais.
Le mouvement des lettres qui gravitait autour de la
feuille religieuse est la preuve que le fier Breton éclatait aux esprits, comme s'exprime Pascal ; mais notre sociologue avait contre lui « les grands de chair », lesquels ont entre leurs mains des maillets, qui ne manquent pas de force.
D'abord, le gouvernement du juste-milieu voyait avec défaveur ce journal, qui, disait Casimir-Périer au préfet de Rennes, cherchait à donner pour base aux révolutions nouvelles Valliance du catholicisme ultramontain avec Vopinion libérale exaltée. Dès le début (principiis obsta), on poursuivit, comme coupables d'excitation à la haine et au mépris du pouvoir, Lacordaire, pour un appel aux évêques de France (publié le 25 novembre 1830), et La Mennais, pour un article sur Voppression des catholiques (publié le lendemain), — Le jury acquitta les deux écrivains.
Le nonce Lambruschini les aurait plutôt condamnés. Il écrivait à sa cour (pendant la vacance du Saint-Siège) que l'abbé de Bretagne tendait par ses principes « à mettre la société dans un état de révolution ». Au reste, gémissait-il, l'atmosphère de Paris n'exhale plus que libéralisme et démocratie. Il ne cacha pas au journaliste qu'il ne pouvait approuver sa politique. Mais cette observation n'intimidait point La Mennais. Ce dernier pensait : nos principes théologiques sont ceux de Rome, nous sommes donc inattaquables ; quant à nos opinions civiles, elles ne sauraient dépendre des idées d'un Italien, et nous garderons notre liberté dans un domaine où chacun la conserve.
Les ennemis de l'Avenir étaient particulièrement nombreux et échauffés dans le Mdi. Le clergé du Dauphiné et le clergé Toulousain marquaient leur opposition. Cependant, au diocèse de Marseille, le journal breton avait des amis décidés et influents. Par suite de la mort de Pie VIII, le Saint-Siège resta vacant du 30 novembre 1830 au 2 février suivant. Ce fut peut-être une circonstance heureuse pour
UNE DICTATURE DANS l'ÉGLISE 155
le polémiste. Quoi qu'il en soit, à partir de l'élection de Grégoire XVI, la lutte anti-ménaisienne, enhardie par les rumeurs qui venaient d'Italie, devint implacable. Une lettre du Père Ventura, publiée le 10 février, fut l'indice d'un changement dans l'opinion romaine, nettement désavantageux pour notre héros. « Je suis bien consolé de ce que vous me dites de la fermeté du pape relativement à M, de la Mennais et à ses partisans », écrivait l'abbé Dupanloup, au cardinal de Rohan, le 15 mars. Et celui-ci, un mois après, envoyait de Rome à son clergé de Besançon (qu'il avait quitté après la révolution de juillet), un mandement, qui fut très commenté, dans le sens le plus défavorable à l'Avenir. Finalement, on répandit un mot caractéristique, sorti des lèvres papales : cet homme n'a point mission pour enseigner : « auctoritate divina fungimur, temeritate sua fungitur ». D'Astros, archevêque de Toulouse, dans une ordonnance du 24 août, relative à l'administration de son diocèse, parla en termes agressifs de ces systèmes enfantés par une imagination exaltée, soutenus avec un orgueil inflexible. Dans le même temps, le nonce Lambruschini semait en Savoie des bruits fâcheux ; on lui prêtait même cette parole, au sujet du journaliste malouin : « Je le considère comme un des plus grands ennemis de l'EgUse. » Après cela, on ne s'étonnera pas de la persécution des évêques (pour employer la locution de l'abbé). Vers la fin de septembre, le prélat de Chartres prohiba la lecture de V Avenir parmi les prêtres de son diocèse, et ceux-ci intimèrent aux laïques la même défense. Pourtant, des bords du Rhin, où paraissait en allemand le Correspondant de Strasbourg, aux rives de la Loire, où se publiait V Union de Nantes, les Ménaisiens bataillaient vaillamment, en dépit de la hiérarchie et de la calomnie, pour Dieu et la hberté. Il n'y avait pas un diocèse où le camp ménaisien ne comptât des soldats intrépides.
mais la Bretagne, forteresse de l'abbé Jean et de Féli, semblait perdre un peu confiance dans l'orthodoxie de l'Avenir, et de « respectables ecclésiastiques » disaient leur inquiétude.
D'une manière générale, les adversaires du sociologue étaient pénétrés de l'idée que le mot libéralisme était purement synonyme du mot révolution, et que la doctrine libérale était nécessairement contradictoire à la doctrine catholique. D'autre part, ils se sentaient décontenancés par des pensées et un langage auxquels ils n'avaient pas été initiés. Nous, vieux Français, disaient-ils, nous ne reconnaissons plus Vancienne France. Et La Mennais leur apparaissait comme un créateur de paradoxes absurdes, qui poussait le goût de l'étrange jusqu'à remplacer le style traditionnel par le style romantique!
Néanmoins, tandis que les évêchés, les séminaires, et les châteaux voyaient dans la Gazette de France le dernier mot de la vérité, des royalistes, d'esprit ouvert, mais peu nombreux, qui avaient fondé la feuille bi-hebdomadaire du Correspondant, s'efforçaient, avec des paroles ouatées de prudence et de tact, d'acclimater les légitimistes aux notions modernes de liberté, et tentaient de ne pas isoler leur groupe pohtique de la vie des idées et des lettres. Ils procédaient de l'école de la Chênaie et ne s'en cachaient pas. Le premier numéro de leur feuille avait paru le 10 njars 1829. Dès le 7 septembre 1830, ils demandaient pour l'Eghse « sa séparation complète de l'Etat, fondée sur l'indépendance réciproque la plus complète ». La Mennais regardait sans sympathie excessive ce demi-frère à cocarde blanche, ou grise, qui l'aimait, certes, mais qui conservait son quant-à-soi, et qui semblait morigéner pohment sa façon d'aller si vive. Le Correspondant s'insinuait, tandis que VAvenir faisait irruption. Les deux journaux sentaient la difficulté de vi\Te
côte à côte. Le Correspondant donna un dernier numéro le 31 août 1831, et se transforma en revue mensuelle (nommée la Revue européenne).
Deux mois et demi après, la feuille ménaisienne s'arrêtait dans son vol. Au commencement d'octobre, le philosophe malouin se rendit compte que son papier était condamné à mort. Impossible de vaincre les menées sourdes et d'avoir raison des interdits. Les ressources matérielles étaient épuisées et les courages chancelants. // faut vouloir ce que Dieu veut, disait noblement La Mennais, et « les germes de vie qu'on a déposés dans un nombre d'esprits plus grand qu'on ne pense, n'y périront pas ; ils se développeront au jour marqué par la Providence, et ce sera le jour du salut ». Il répétait à Montalembert la maxime des sages : « Il faut laisser le temps accomplir son œuvre. » En vérité, écrivait Sainte-Beuve à Pavie (13 novembre 1831), il est sublime de résolution et de résignation à la fois. Toute la question était de tomber avec décence. Lacordairc, qui avait été l'outrancier du chœur ménaisien, suggéra au maître l'idée de se rendre à Rome. Celui-ci fut séduit par la beauté de cet appel suppliant à la Chaire Eternelle. Le 15 novembre 1831, dans un numéro final, il annonça la suspension de V Avenir jusqu'au jugement du pape sur l'œuvre entreprise, et le prochain départ des pèlerins de Dieu et de la liberté.
Quelques rares antagonistes respectèrent le geste de l'abbé. La Gazette de Bretagne avait reçu une série d'articles contre les doctrines ménaisiennes, elle refusa de les insérer. Serait-il généreux, dit-elle, de parler mal des absents, « ou d'attaquer sur la route les Pèlerins de Dieu et de la liberté ? » Mais le même jour, 20 novembre, l'évèque d'Orléans adressait une circulaire à son clergé, contre la hardiesse « téméraire » du philosophe : « Je n'admettrai point dans mon séminaire des sujets imbus de ces nouvelles doctrines. »
Le dernier coup de pied au lion fut lancé par Picot, qui avait mené avec astuce la bataille contre l'Avenir dans l'Ami de la religion. Il rappela les interminables procès du voyageur, et expliqua son pèlerinage, « si précipité, et dans une si mauvaise saison «, par la nécessité de « ne pas attendre une condamnation qui pouvait entraîner un emprisonnement pour dettes ».
L'ambassadeur de Russie aurait dit un jour : « M. de la Mennais a voulu refaire du catholicisme une puissance ; nous ne le souffrirons jamais. » Authentique ou non, le mot représente une vérité, h' Avenir visait à constituer la religion romaine en force qui s'impose à l'estime et à la reconnaissance des peuples, dans le temps même, où, étourdis par la ruine des Bourbons, les prêtres semblaient réduits à se terrer dans les sacristies, et les évêques à chuchoter entre eux, tout bas, leurs peurs du lendemain, ou leurs naïves espérances de carlistes. M. de la Mennais, aurait avoué plus tard Grégoire XVI à un Anglais, « avait conçu un système colossal pour la défense du catholicisme, mais les puissances du Nord en ont été jalouses, et j'ai été obUgé de le condamner ». Un pape qui ferait de pareilles confidences commettrait un suicide, et il fallait l'avidité et la simplicité avec lesquelles l'illustre écrivain accueillait les traits en circulation, pour accepter cette nouvelle sentence pontificale. Il n'en reste pas moins vrai que le rédacteur de V Avenir avait eu une vue géniale des conditions de vie et de grandeur pour sa confession religieuse dans les temps modernes, une conception à la fois médiévale et actuelle, osée, à longue échéance, à la manière d'un Grégoire VIL — Lorsqu'ils relisent aujourd'hui ces pages écrites il y a plus de quatre-vingt-dix ans, et qu'ils les sentent palpiter encore d'éloquence, de jeunesse, de générosité, et qu'ils y aperçoivent autant d'hitelligence que de foi, les catholiques
UNE DICTATURE DANS l'ÉGLISE 159
clairvoyants pardonnent sans peine, en les regrettant, les imprudences, les impatiences, les précipitations, les exagérations, des grands cœurs et des nobles esprits qui conduisirent la croisade de 1830-1831, et monte sur leurs lèvres la parole émue de Stace sur le divin poème : vesligia semper adora.