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CHAPITRE XIX FIN DE L'ÉCOLE DE LA CHENAIE

La Mennais quitta Rome le 9 juillet 1832. — « Des hauteurs qui dominent le bassin où serpente le Tibre, nous jetâmes un triste et dernier regard sur la ville éternelle. Les feux du soleil couchant enflammoient la coupole de Saint-Pierre, image et reflet de l'antique éclat de la Papauté elle-même. Bientôt, les objets décolorés disparurent peu à peu dans l'obscurité croissante. »

Le 12 août, il était à Munich. L'école catholique bavaroise eut plaisir à saluer le maître de l'école catholique bretonne. Il y eut entre Schelling et La Mennais un tournoi qui dura plus d'une heure, et qui prouva au philosophe allemand qu'il n'avait pas eu tort d'appeler son émule le premier dialecticien de son époque. Dans les conversations, on parla de ï Essai d'un système de Iphilosophie catholique.

et La Mennais accepta la proposition de faire connaître son manuscrit à un auditoire d'élite. On rendit hommage à l'élévation des pensées, mais on remarqua particulièrement l'absence d'une esthétique, science nouvelle, que préconisaient les chefs d'école, et qui devait dicter plus tard les beaux chapitres de l'Esquisse d'une philosophie. L'attention du maître fut si parfaitement éveillée sur ce point, qu'il rêva, quelque temps après, d'envoyer des clercs étudier dans les universités allemandes, et qu'il aurait voulu créer des colonies de jeunes artistes qui feraient leur apprentissage à jMunich. Pour manifester leur sympathie, les admirateurs de notre héros lui offrirent, en guise d'adieu, un banquet magnifique, où la musique ajoutait un plaisir moins matériel. Et c'est pendant cette fête que l'envoyé de la nonciature vint remettre à l'hôte l'encyclique Mirari vos. La Mennais ne laissa paraître aucune émotion. Et le soir, rentré dans son logis, il dit à Rio et aux autres : « Dieu a parlé ! « Se promenant de long en large dans sa chambre, il s'exprimait avec une verve de résignation, qui rendait les témoins de cette scène « muets de surprise et d'admiration ». L'intention du pape n'était pas, assurément, d'irriter « un homme célèbre », qui pouvait faire « beaucoup de bien ». Non seulement l'encycUque ne nommait pas celui qui avait provoqué le manifeste pontifical, mais encore elle semblait lui rendre hommage, en rattachant tous les maux à cette indifférence qu'il avait tant poursuivie. D'ailleurs, les questions traitées étaient assez diverses, et le groupe de l'Avenir ne paraissait pas visé très spécialement. Toutefois, la liberté de conscience était maudite comme une maxime absurde et un déUre ; la hberté de la presse était déclarée funeste et exécrable ; les doctrines capables d'ébranler la soumission aux princes étaient rangées au nombre des rêveries scélérates des Vaudois, des Bégards, des Wicléfites,

et autres enfants de Bélial. Enfin, le Souverain Pontife décidait contre les partisans de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et contre ceux qui, sous prétexte de travailler au bien commun, s'alliaient avec des gens de toute espèce de religion.

De la proclamation papale, le public, les évêques et les clercs, les Ménaisiens et les Anti-ménaisiens, ne retinrent que la condamnation solennelle du programme qui s'était développé sous l'épigraphe : Dieu et la liberté. — Quant au maître, il ne tarda pas à ne voir dans le document du Saint- Siège qu'un pacte d'union entre la papauté et les princes contre la renaissance des peuples, entre Grégoire de Rome et Nicolas de Russie contre la malheureuse et héroïque Pologne. Et il conclut, avec assez de rapidité, que la Mirari, même dans la pensée de son auteur, n'était qu'une machine politique, sans aucun caractère dogmatique, et un acte de diplomatie.

Le 10 septembre, La Mennais, de passage à Paris, et les rédacteurs du fameux journal, pubhèrent, conformément à leurs promesses, une déclaration de soumission respectueuse « à la suprême autorité du vicaire de Jésus-Christ », annoncèrent que V Avenir ne paraîtrait plus et que V Agence générale était dissoute à partir de ce jour. Après avoir pris connaissance de cette pièce, le Saint-Père fit savoir qu'il était satisfait.

Le retour de M. Féli à La Chênaie, vers la fin de septembre, fut salué en strophes émues, par un jeune Breton, Achille du Clésieux :

Va, retourne au vieux chêne où rêva ton enfance, Où ton àme, ébranlée au cri de nos douleurs, Recueillait ces trésors d'amour et d'espérance, Que tu répandis sur nos cœurs.

172 , LA MEXNAIS

Va retrouver ces lieux où la paix te réclame, Loin du cirque sanglant des haines, des complots; Mais, hélas! si ta main laisse tomber la rame, Qui nous guidera sur les flots ?

La main, suivant la métaphore du poète, reprit la rame. Car, d'une part, le philosophe chercha « dans l'étude, et pour ainsi dire dans l'atmosphère de la science' », l'air pur dont sa poitrine oppressée avait besoin, et, d'autre part, il continua de diriger son école avec l'ardeur d'autrefois.

Quatre jeunes gens formaient autour de lui une couronne d'éhte, où s'épanouissait un adolescent, dont le nom est resté cher aux belles-lettres, et qui a laissé des notes précieuses sur La Chênaie : Maurice de Guérin. — Notre train de vie est fort doux, écrivait-il à son père ; le lever est à cinq heures, suivi de la prière, avec une méditation ou lecture ; dîner à midi ; souper à huit heures ; « à neuf et demie ou dix, nous sommes au ht. » Nos récréations se passent en promenades dans le jardin ou dans les bois, un bâton à la main et devisant gaiement.

Des visites venaient piquer la curiosité des étudiants et mettre une animation nouvelle dans le blanc monastère. Vers le 15 décembre, voici Turquéty, qui s'est rendu en pèlerinage chez l'Ulustre prêtre, pour lui raconter ses souffrances de jeune poète. Ses pièces (ô douce consolation !) obtinrent un succès flatteur dans le cénacle ménaisien. On ne lui reprocha qu'un léger accent rennais. Il y aurait, lui dit le maître, un magnifique thème à développer en vers : « Je voudrais peindre une scène de plaisir, une orgie, et entrecouper les chants de la fête des sombres versets du Dies irae. » Turquéty s'inspira de cette donnée, dans son Hymne du siècle, tandis que Victor Hugo faisait triompher sur le théâtre la même conception dramatique, dans Lucrèce Borgia.

LA LIQUIDATION DE LA FOI l73

Deux OU trois jours après, se présente un nouveau poète breton, François Dubreil de Marzan, qui aimait « à venir de temps à autre respirer le bon air de l'étude et de la piété », dans l'aimable compagnie de La Chênaie. Or, le soir du 18 décembre parut délicieux au jeune écrivain, parce que La Mennais raconta « les épisodes de sa récente campagne d'Italie », dont il retraça les principaux incidents avec une « verve de saillies toujours spirituelles, et très souvent comiques ».

La veille de Noël 1832, encore un poète breton ! C'est Hippolyte de la Morvonnais, !qui apporte ses hommages et veut s'afîermir dans les saintes croyances. Je fus tout surpris, nous confie-t-il, de remarquer dans la chambre de cet homme de génie autant d'ordre que dans le cabinet de l'homme d'affaires le plus rangé, et une simplicité d'ameublement qui s'attestait dans le fauteuil en paille, comme dans le petit crucifix de cuivre et le chapelet commun.

Après souper, écrit Maurice de Guérin, nous passons au salon. M. Féli se jette dans un immense sopha, vieux meuble en velours cramoisi râpé, et, si vous entriez, « vous verriez « là-bas, dans un coin, une petite tête, rien que la tête, le a reste du corps étant absorbé par le sopha, avec des yeux « luisants comme des escarboucles, et pivotant sans cesse « sur son cou ; vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt « moqueuse, et parfois de longs éclats de rire aigus : c'est « notre homme ! » Qui n'y a point assisté ne saurait imaginer « le charme de ces causeries où il se laisse aller à tout l'en- « traînement de son imagination : philosophie, politique, « voyages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, maUces, « tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus origi- « nales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives, « avec les rapprochements les plus neufs, les plus profonds ;

« quelquefois avec des paraboles admirables de sens et de « poésie, car il est grandement poète. »

Hippolyte de la Morvonnais revint à La Chênaie pour y célébrer la fête de Pâques. Les exercices de la semaine sainte remplirent de ferveur le chantre de la Thébaïde des Grèves : « Lorsque nous étions réunis dans la chapelle éclairée « par la lueur claustrale d'une seule chandelle, lumière « insuffisante à l'œil, mais si douce, si bonne à l'âme con- « trite et priante, il se faisait d'abord un grand silence... « Bientôt, la porte de la chapelle s'ouvrait, vive et criante... « Une petite ombre s'avançait vers le bénitier, et quelqu'un « se jetait avec une sorte d'anéantissement à genoux sur « le parquet sonore, et puis tout rentrait dans le silence et « l'immobihté : M. de la Mennais priait devant l'autel... »

0 Pâques printanières du 7 avril 1833, les dernières de l'apologète ! Si l'âme du vates s'exhalait encore, à cette époque, sous des formules cathohques et participait avec émotion aux rites et à la poésie de la communion universelle, la pensée du philosophe avait déjà singuhèrement travaillé et ne craignait pas, à certaines minutes, d'exprimer des vues qui devaient l'entraîner loin de l'orthodoxie, jusqu'à l'annihilation de la croyance à la divinité du Christ.

En juin, Hippolyte de la Morvonnais reparut à La Chênaie : « J'ai quelque chose là encore, lui dit le maître, et si cela ne vous ennuie pas, nous allons poursuivre. » Alors, raconté le visiteur, le grand écrivain nous lut « quelque « chose de si supérieurement beau, de si énergiquement « incrusté d'images, et imbibé du mordant des couleurs, « que nous crûmes entendre Jérémie, Isaïe, et Dante, des- « cendus sur la terre pour faire faisceau de leur génie. Et « pendant qu'il lisait, Dieu permettait, pour émouvoir « encore plus intimement notre âme, qu'un rossignol chantât « au bocage sa chanson du soir ». — La Mennais mettait

ainsi à l'épreuve devant des auditoires choisis ses Paroles d'un croyant. Il en fit connaître les divers chapitres à son frère, à l'abbé Gerbet, à son ami Marion, à Montalembert, à Benoît d'Azy, à Rio. Ce dernier était à La Chênaie en juillet, et le petit livre était dès lors à peu près achevé. Rio saisit (à ce qu'il conta dans les années suivantes) la portée formidable du « pamphlet » en gestation. Ce qui est indubitable, c'est que l'orage grondait autour de M. Féli, et, plus terriblement, dans son cœur.

Si l'on disait à cette pendule qu'elle aura la tête coupée dans un instant, elle n'en sonnerait pas moins son heure jusqu'à ce que l'instant fût venu. Mes enfants, soyez comme la pendule : quoi qu'il doive arriver, sonnez toujours votre heure. — Ainsi parlait M. Féh.

Dès le 11 septembre 1832, l'Ami de la religion avait insinué des doutes sur les sentiments véritables des rédacteurs de Y Avenir, et, dans V Invariable de Fribourg, O'Mahony jugea bientôt insuffisante la soumission de son ancien maître. Malgré ces gloses des zelanii ou des esprits vipérins, l'ensemble du clergé était heureux de la solution des difficultés.

Lacordaire, toutefois, estimant que son chef n'était plus un astre propice à ses desseins, se sépara de lui, le 1 1 décembre, et sortit de La Chênaie brusquement, comme d'une place assiégée. Heureusement, l'abbé Gerbet demeurait, dont la présence était douce et calmante. Puis, ses obligations de supérieur de la Congrégation de Saint-Pierre rattachaient La Mennais aux idées et aux devoirs du sacerdoce. Au commencement de 1833, il était encore si ancré à son œuvre, qu'il n'avait rien plus à cœur que de réorganiser sa maison d'études de Paris, pour ceux de ses disciples qui auraient besoin de suivre les cours de la capitale. Et, en dehors du cercle des intimes, il surveillait sa plume pour ne

pas franchir les limites de la modération : « La Providence, disait-il, ne m'a point chargé du gouvernement de l'EgUse. J'ai dit là-dessus ce que je croyais utile ; ma tâche est remplie et ma conscience tranquille ; il ne me reste qu'à prier » (27 février 1833). Hélas ! les choses étaient irritantes. Regardez cet abbé Combalot, qui commet des indiscrétions, s'agite avec un sans-gêne de fiacre, et prend un ton de pédagogue vis-à-vis de M. Féli, Regardez cet archevêque, chargé de l'administration du diocèse de Lyon, qui sème des paroles injurieuses contre le condamné de la Mirari. Et surgit un nouvel incident :

Vers la mi-mai 1833, parut le Livre des pèlerins polonais. C'était une traduction du poète Mickiewicz, faite par Montalembert, qui y avait ajouté un avant-propos. Un hymne de M. de la Mennais à la Pologne, disait Sainte-Beuve, dans son compte rendu, termine ce volume, avec la douceur et l'harmonie d'une virginale prière ; car ce grand écrivain, assez connu par l'énergie brûlante de sa plume, une fois hors de la polémique, retrouve une onction tendre et une délicieuse fraîcheur d'âme. Cette pubhcation ranima la campagne de calomnies et de vexations, qui s'enflait déjà d'elle-même, puisque le pape venait d'écrire à l'archevêque de Toulouse (8 mai) : « Ce qu'on répand encore aujourd'hui (au sujet des sentiments des Ménaisiens) nous jette de nouveau dans la douleur. » La Gazette de Bretagne, qui était la feuille rehgieuse et légitimiste du diocèse de Rennes, fit la leçon à Montalembert et à l'Autre, en les rangeant parmi les démagogues (30 juillet). UAmi de la Religion criait : « C'est ainsi qu'on est soumis à l'Encyclique !... En vérité, ces gens-là sont fous !.. »

La Mennais reprochait à Montalembert des propos imprudents et ajoutait : « On ne sait pas assez tout ce qu'un mot, un seul mot, peut faire de mal et à soi et aux autres, et

ce mal, presque toujours, est irréparable. » Le moraliste a raison, mais que de blâmes il aurait dû s'adresser à luimême ! Car, enfin, dans ses lettres à Montalembert, il traitait le Souverain Pontife de lâche et imbécile vieillard. Et ses déclarations d'Achille retiré sous sa tente, ses réserves pour garantir sa liberté d'action, ses invectives contre les puissances, filtraient dans le public, et se joignaient au Livre des pèlerins polonais pour exciter, chez les uns, des inquiétudes sincères, et alimenter, chez les autres, de basses animosités et des haines de parti.

S'apercevant (un peu tardivement) qu'il lui deviendrait impossible de gouverner la Congrégation de Saint-Pierre, il remit entre les mains de son frère sa démission de supérieur. En même temps, il mettait à exécution l'idée, à la fois naïve et audacieuse, de communiquer au pape une déclaration, qui rendrait sa situation franche et loyale aux yeux de tous. Il notifia donc au Saint-Père ses projets très respectueux, qui consistaient à demeurer désormais, dans ses écrits et ses actes, totalement étranger aux affaires de l'EgUse. Dans une lettre à l'évêque de Rennes, qu'il priait de lui servir d'intermédiaire avec Rome, il spécifia, en outre, « pour éviter toute espèce d'ambiguïté », son indépendance dans les choses exclusivement relatives à l'ordre purement temporel.

L'air était chargé d'électricité. En août, à Rennes, éclatèrent des manifestations d'anti-ménaisianisme à la retraite ecclésiastique, et l'évêque, pas méchant, pourtant, se laissait gagner par la frénésie générale. En septembre, le prélat de Séez s'abandonna devant ses prêtres à la calomnie contre V Avenir. Un article odieux de V Invariable de Fribourg fut reproduit soigneusement par VAmi de la religion (15 octobre). La ruée des passions implacables essayait de ruiner les œuvres de l'abbé 'Jean.

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Trop ébranlé dans les profondeurs de sa pensée et craignant des mesures vexatoires à son endroit, M. Féli donna congé à sa chère colonie, le 7 septembre, et, dit Maurice de Guérin, « les portes du petit paradis de La Chênaie se fermèrent derrière moi ».

Un bref de Grégoire XVI, daté du 5 octobre, pria M. de Lesquen, évêque de Rennes, d'obtenir de l'ancien rédacteur de l'A yen ir l'engagement de suivre uniquement et absolument la doctrine de la Mirari. Le pape se plaignait d'une lettre de la Mennais, parue dans le Journal de la Haye, et des restrictions d'obéissance formulées dans ses dernières épîtres, et de la pubhcation du Pèlerin Polonais, « hvre plein de témérité et de malice ». Le prélat transmit ce document à l'intéressé, en l'accompagnant d'une missive en style d'homéhe. L'abbé répondit :

« Monseigneur, — Mon frère m'a remis la copie du bref « que le pape vous a adressé, au moment où je faisais mes « préparatifs de départ pour Paris. Je répondrai de là, et « directement, n'ayant pas le temps de le faire d'ici. — « J'ai l'honneur d'être, avec respect, Monseigneur, votre « très humble et obéissant serviteur. »

La Mennais arriva dans la capitale le l^r novembre 1833. Il avait dans ses poches le manuscrit des Paroles d'un croyant.

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