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CHAPITRE XX LA CRISE DAME : RETOUR AU DÉISME

Depuis longtemps, La Mennais tournait vers le Saint- Siège des regards attristés, qui lui reprochaient sa lenteur. En 1824 (16 mai), il écrivait à son frère : « Si les papes savaient ce qu'ils peuvent !.. On voit partout ce qu'il y aurait à faire, et l'on voit partout que rien ne se fait. » Avec les années, la plainte et la critique s'accentuent : « Oh I si Ton savait voir et prévoir, là. — Mais là, on ne voit rien, on ne comprend rien ! — On est sourd, là, et aveugle aussi. » La devise de l'abbé était : Quod facis, fac ciiius. Celle de Rome est précisément le contraire.

D'autre part, le sociologue n'acceptait pas l'idée que sa doctrine pût être réprouvée par l'oracle de la colline vaticane, parce qu'elle était, à son avis, la vérité impérissable du christianisme et le développement normal de l'enseignement séculaire de la Papauté. Il y a des choses, répondait-il, quand on présageait la condamnation de ses théories, il y a des choses qui ne peuvent arriver, sans quoi les promesses manqueraient, — c'est-à-dire, sans quoi l'on serait obligé de renoncer à la foi. Car, la parole du Christ à son Eglise : « Je serai avec vous jusqu'à la consommation

des siècles », n'aurait plus de sens, ni d'efficace (pour un catholique romain), dans l'écroulement de l'infaillibilité pontificale. Or, celle-ci se détruirait elle-même, et d'une manière éclatante, si la papauté cessait d'être le porte-voix des intérêts de l'humanité, si elle se mettait en opposition avec les convictions générales et les aspirations qui conduisent les peuples. La vanité des « promesses », démontrée par certaines proclamations du Souverain Pontife, entraînerait forcément la destruction de la croyance à la divinité de Jésus. — Bref, aux yeux du philosophe breton, désavouer son système, c'était pour le Saint-Siège entrer en conflit avec la tradition chrétienne et l'autorité du genre humain, c'était accomplir un suicide et ruiner la notion même d'un ordre surnaturel. — Voilà, en raccourci, l'exphcation de ce qu'on appelle la chute de la Mennais : celle-ci ne fut que la conclusion logique d'un théorème en marche.

Les contemporains ont vu dans l'abbé de Bretagne un révolté, et, pour désigner les choses par leur nom, un apostat, — beaucoup plus qu'une intelligence désabusée par de nouvelles recherches et par de graves méditations. Certes, la blessure d'orgueil fut vive, mais, dans une âme droite et sincère, profondément religieuse, attachée au passé par tant d'habitudes et de hens d'amitié, elle ne rend pas un compte satisfaisant du retournement de soi-même, et contre soi-même, le plus complet et le plus hardi, peut-être, qu'offrent les annales des hommes.

N'est-il pas vrai, M. de la Mennais, dit un jour Eugène Bore à son maître, que si l'on eût agi avec plus d'égards à votre endroit, vous n'auriez pas fait ces actes qui ont désolé vos amis ? — Oui, répondit le philosophe, mais cela ne suffit pas pour exphquer ma conduite ; j'ai toujours vu un abîme ouvert à côté de moi, j'en détournais les regards, mais, quand je me suis senti traité avec cette injustice et

ce mépris, j'ai eu le courage de le sonder. — De cette anecdote on peut au moins retenir une vérité psychologique, à savoir que l'examen des problèmes métaphysiques tire sa coloration particulière de l'état de la sensibilité. Dans le jeu des raisonnements qui doivent alTecter notre manière d'agir, il y a une part indestructible de subjectivisme. Bossuet ne le reconnaît-il pas, quand il insiste, avec la théologie, sur le rôle de la volonté dans la foi. De même donc que le génie du christianisme, aperçu dans une lumière de sympathie, avait ramené le jeune homme à la religion de ses ancêtres et de son enfance, de même le génie de la papauté, considéré dans des conditions d'abattement et de dépit, devait reconduire l'homme mûr au déisme de son adolescence.

Suivons cette crise d'âme, qui s'est ouverte en août 1832, et qui, après une phase capitale d'une douzaine de mois, s'est close vers la fin de 1834. La décision de la Mennais n'eut pas ce caractère de brusquerie qu'on suppose ordinairement.

Nous sommes certains que, dès la mi-septembre 1832, l'ancien directeur de V Avenir narguait la circulaire (comme il nommait la Mitari). Toutefois, ce n'est pas avant février 1833 qu'il nous est possible de trouver sous sa plume une première construction intellectuelle de déromanisation. D'un côté, expose-t-il alors, le pape a pris hautement et activement parti en faveur du despotisme anti-chrétien, contre les droits de l'humanité, mais cela n'a rien de déconcertant pour ceux qui savent l'histoire, car la politique des papes a fait au genre humain des maux incalculables. D'un autre côté, un centre de foi est nécessaire dans l'Eglise, et si ce centre est .faillible, il n'y a pas d'unité de croyance possible dans l'enseignement catholique. Mais il suffit, pour le bien des fidèles, que le Souverain-Pontife soit infaiUible lorsqu'il parle véritablement au nom de l'Eglise. Tout le

problème se réduit donc à distinguer la doctrine religieuse de la doctrine princière. Le bon sens, ou l'instinct général, s'en chargera. En attendant ce jugement définitif du consentement universel, le devoir d'obéir ou de croire reste en suspens. S'il se produit une lutte entre la hiérarchie et l'esprit du christianisme, les hommes d'action éviteront tout scandale et se renfermeront dans la sphère politique et dans le domaine de la science.

Ainsi le dictateur de l'ultramontanisme rétrograde vers la position des Gallicans, avec cette nuance que celui-là accorde à l'assentiment général l'autorité que ceux-ci réservaient au concile œcuménique. Us en appelaient du pape au concile, et, dans l'absence de l'assemblée conciliaire, du pape à Jésus. Leur appel se conçoit très bien dans leur système, puisque, pour des motifs d'ordre traditionnel et historique, ils n'acceptaient pas l'infailUbihté dogmatique du Saint-Siège. Mais, dans la théorie ultramontaine, qui repousse cette distinction entre le tribunal du pape et celui de l'Eglise, ou entre le tribunal du pape et celui du Christ, la via média était totalement fermée. Qu'est-ce qu'une infailhbilité sous condition d'approbation du genre humain, une infaillibilité à long terme, une infaillibiUté qui provoque chez les croyants un scepticisme mitigé ? Il était impossible à un logicien comme La Mennais de rester longtemps à cette étape, où il cherchait pour sa foi un abri de fortune.

Au commencement de mai 1833, il avoue au Père Ventura que ses anciennes croyances aux éclatants privilèges de la Papauté sont loin de lui et que les changements survenus dans ses idées sont profonds. Voici comment, dans une page inédite, où il étudie la société spirituelle, il essaie de résoudre le conflit entre les éléments divins de cette société, auxquels il croit encore, et les éléments terrestres, que la politique de Grégoire XVI l'a contraint d'envisager de près :

Si, pour atteindre son but, l'Eglise sur la terre a besoin de modifications dans son organisation extérieure. Dieu les opérera. « La forme du sacerdoce a déjà varié plusieurs fois « depuis l'origine de l'Eglise, qui jamais n'a cessé d'être « invariable dans ce qui la constitue fondamentalement. Il « est vrai que Jésus-Christ a promis d'être avec les pasteurs « et le chef des pasteurs jusqu'à la consommation des siècles. « Mais on voit la même promesse de durée faite par Dieu à « la synagogue ; or, cette promesse, évidemment, s'appli- « quait non à la forme extérieure du sacerdoce, mais à ce « qui étoit caché sous cette forme. Il en peut être ainsi « pour l'Eglise chrétienne, quoique nous ne le sachions pas. « Nous savons seulement par une tradition, obscure comme « tout ce qui est prophétique, et par certains passages « même de l'Ecriture, dont le sens est encore voilé, qu'il se « passera vers ce que la même Ecriture appelle la fin des « temps, des choses extraordinaires dans l'Eglise, une préce diçation qui semble en dehors du ministère ordinaire de « la hiérarchie, et dépendant d'une mission spéciale, annonce cée sous les noms probablement symboliques d'Enoch ce et d'Elie. Il est parlé d'un règne du Christ, d'un règne de ce mille ans, période symbohquc encore, et, bien que l'attente ce de ce règne du Christ, selon les idées charnelles qu'y attriee huèrent dans les premiers siècles certains hérétiques, ait ce été condamnée par l'Eglise, ce règne dans un autre sens, ce dans un sens spirituel, fait encore partie des traditions ce conservées dans l'Église, et qui y subsistent sans néanee moins faire partie de son symbole ni appartenir à la foi ce nécessaire. L'avenir de l'Eglise et du genre humain est ce donc sous ce rapport couvert d'épaisses ténèbres, parce ce qu'ici tout dépend des lois de l'ordre surnaturel, et par « conséquent ne peut être l'objet ni des prévisions de ce l'homme, ni des calculs de la raison. Dans cette sorte

« d'incertitude, la règle demeure claire et immuable : être « soumis à l'ordre établi de Dieu, pendant que Dieu le « conserve ; s'il est dans ses desseins de le changer, être « soumis encore pleinement, par la disposition de la volonté, « à l'ordre nouveau qu'il établira, mais qui, nous le répétons, « ne sauroit être établi que par lui. Toute tentative de « l'homme, à cet égard seroit à la fois insensée et sacrilège ; « insensée, car quel pouvoir l'homme a-t-il sur la dispen- « sation des dons divins, sur l'économie universelle de la « rédemption et de la régénération ? sacrilège, car troubler « cette dispensation, intervertir cette économie, c'est atta- « quer Dieu même dans son œuvre, si on peut le dire, la « plus divine. »

Cette page est révélatrice : troublé par la parole vaticane, La Mennais interroge les textes sacrés pour en obtenir une solution. — C'est ainsi qu'il renvoie M™^ de Senfït (27 septembre 1833) aux chapitres 18, 19, et 20, des Révélations de saint Jean. Et dans l'Ecriture il découvre son point de départ, très mystique, de l'idée purement rationnelle d'évolution dans les institutions religieuses. Cette nouvelle conception ira s'afîermissant et se sécularisant chez l'ancien auteur de la Tradition. Le 5 juillet 1834, il dit à M^e de Sentît : « Ne nous passionnons point pour des formes que l'histoire nous présente variant sans cesse depuis six mille ans. » Tant pis pour la hiérarchie qui tient à sa situation présente. Ainsi le sociologue est-il emporté de plus en plus loin du cathohcisme officiel.

Dans la première moitié de l'année 1833, La Mennais crut avoir trouvé une combinaison parfaite : il pratiquerait la soumission aveugle en rehgion, comme chrétien et comme prêtre ; il maintiendrait seulement son indépendance de penseur et son autonomie de citoyen. Autrement dit, il établissait une cloison étanche entre la passivité de sa

foi et l'activité de son intelligence. Une telle position était nécessairement éphémère chez un philosophe appliqué aux problèmes religieux, et chez un esprit ardent, qui vivait toutes ses idées. Mais il était si satisfait de cet essai d'harmonie entre son passé et ses travaux futurs, qu'il espéra faire agréer son plan par le Souverain Pontife, Le 6 décembre, dans un mémoire transmis à Rome par l'archevêque de Paris, le théologien de l'ultramontanisme essaya, sous les formes les plus respectueuses pour le Saint-Siège, de justifier ses réserves dans l'ordre purement temporel.

Finalement, de guerre lasse, et pour avoir la tranquillité, il signa, le 11 décembre 1833, une déclaration latine de soumission absolue. — Les compliments du Saint-Père ne lui manquèrent pas. Il reçut la visite du chargé d'affaires Garibaldi, et celle de l'archevêque de Paris, M-'' de Quélen, qui avait été l'habile et heureux négociateur entre la fierté du Breton et l'intransigeance de la hiérarchie.

Mais sa signature le brûlait à la poitrine, comme la marque au fer rouge qu'on imposait jadis au condamné. Il ne cacha point le sens, exclusivement pratique, qu'il attachait à son adhésion illimitée au contenu de la Mirari. Pour qu'on me laissât en paix, écrivait-il à Montalembert, j'aurais signé que le pape est Dieu, le grand Dieu du ciel et de la terre, et qu'il doit être adoré lui seul. Et comme Laurentie le félicitait de ce geste catholique : Quel geste ? reprit-il, de cette voix amère que ses amis ont connue : « J'ai signé! j'ai signé !.. J'aurais signé que la lune était tombée en Chine ! » Ce qui me reste de vie, répétait-il, je le consacrerai à la pure philosophie, à la science humaine, à mon pays, à l'humanité, et ce qui disculpe mon acte devant ma conscience, c'est qu'il démontre que je ne suis pas un homme de schisme ; « j'ai voulu commencer noblement une vie toute nouvelle » (à M'"'-' de Senlît, 25 janvier 1834).

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Certes, une vie toute nouvelle I Pour l'inaugurer, il décidait de cesser désormais toute fonction sacerdotale. Même, il en prévint l'archevêque de Paris. Bien plus, afin de montrer qu'il entrait à pleines voiles dans un autre océan, il se déterminait à faire imprimer les Paroles d'un croyant.

A la prière de Benoît d'Azy, certainement ; sur le conseil de Vitrolles et de Lamartine, très probablement ; sur les instances de àNIontalembert, et, peut-être, à l'invitation discrète de Sainte-Beuve, l'auteur fit remplacer par des points un passage relatif au pape ; puis, le brûlot confié aux mains diligentes du critique des Lundis, il retourna en Bretagne (9 avril 1834). Une huitaine de jours avant que l'édition parût, le pubhc en parlait déjà. Et telle fut l'émotion suscitée par cet ouvrage, que, dés le 25 juin, une encychque solennelle y répondait.

Dans le document pontifical, qui débutait par les mots Singulari nos, le pape disait qu'il avait été saisi d'horreur au premier coup d'oeil jeté sur ce petit volume, qui lançait de toutes parts les torches de la sédition et de la révolte, et qui arrachait jusque dans leurs fondements tout pouvoir reUgieux et toute puissance civile. C'est pourquoi Sa Sainteté voulait qu'on tînt éternellement pour réprouvées les Paroles d'un croyant, pleines de propositions fausses, calomnieuses, téméraires, anarchiques, impies, scandaleuses, erronées.

La Mennais savait fort bien que son livre ferait crier. Mais il était convaincu de l'innocence de sa plume, au point de vue théologique. Aussi, il restait persuadé, entretenu dans cette illusion par des amis, que le Saint-Siège observerait une sorte de neutralité vis-à-vis de sa pubhcation. Quand il connut l'Encyclique, il écrivit à M°i^ de Senfft : « Je gémis qu'un pouvoir que j'ai tant aimé, tant vénéré, « que je respecte toujours, soit descendu à un pareil excès

« d'ignominie... Je connais les sourdes intrigues et toutes « les turpitudes qui l'ont conduit à un inconcevable éclat... « Pcnse-t-il que le monde, qui cingle, avec une ardente espé- « rance, vers l'avenir que Dieu lui prépare, repliera les voiles « à sa parole et rentrera pour jamais dans le passé ? » Appliquant sa inéthode, qui cherchait le critérium de la vérité dans le sentiment général, le philosophe musagète, dans un contraste d'une insolence éloquente, opposait à cette Voix, « qui ne remuerait pas aujourd'hui une école de petits garçons >', sa propre Parole, qui avait ébranlé « la même fibre dans tous les cœurs ».

Quoi qu'il pense de l'enseignement pontifical, il ne songe pas à sortir du sacerdoce. L'Éghse, dit-il à M. de Coux (21 mai 1834), subira des transformations : « Dans l'attente de ce qui sera, on doit demeurer uni à l'institution existante, adhérant de cœur à tout ce qui est bon et vrai, séparé de cœur de tout ce qui est mauvais et faux, sans même, quand on le peut, s'occuper de fixer exactement la distinction entre ce qui est divin et ce qui est humain, chose quelquefois très difiicile. » Bien plus, au commencement d'août, il afiirme son intention de reprendre la célébration de la messe, si l'on n'use d'aucune mesure canonique contre lui.

Vivre comme si rien n'était changé, mais écrire et agir (en dehors des matières théologiques) avec une pleine liberté, tel est le désir 'de La Mennais dans cette période de transition.

Parmi les pages inédites, qu'il a composées au cours de ces mois dramatiques, je détache celle-ci : « Jésus, fils de « Dieu et fils de l'homme, je vous adore tel que vous étiez « avant tous les temps, alors que des hauteurs de l'éternité, « la création s'épanchuit de votre main comme une ava- « lanche de mondes ; je vous adore tel que vous apparûtes « au milieu des temps, foible comme le roseau qui ondoie

« sur le bord du marécage. — Vous vîntes, et la terre tres- « saillit de joie, et la race humaine affaissée sentit la vie a couler en elle. Altérée, elle but à longs traits et la foi et « l'amour et l'espérance inépuisable. » Cette élévation, — chrétienne, au sens théologique, lequel suppose la foi absolue à la divinité du Christ, — nous semble être plutôt de 1833 que de 1834. Mais il nous est impossible de préciser la minute tragique, décisive, où l'abbé Féhcité de la Mennais murmura dans son âme : « Je me suis trompé, le crucifié n'est pas Dieu, et tout ce qui repose uniquement sur ce concept s'effondre par la base. »

Il n'a fait aucune confidence sur l'heure de la rupture intérieure. On chercherait en vain dans ses pubhcations ou dans ses manuscrits une dissertation contre la divinité de Celui qui est la racine du christianisme. Il considéra probablement que la négation d'un ordre surnaturel, à laquelle il était arrivé par le pur raisonnement, le dispensait de tout travail spécial d'exégèse. Ses démolitions de la constitution divine de l'EgUse et de la révélation, et, conséquemment, de toute la construction théologique qui va du péché originel à la rédemption, sont d'un caractère philosophique. Il était superflu, à son point de vue, d'employer des procédés de pure critique liistorique. A vrai dire, ceux-ci n'étaient guère répandus en France. La Vie de Jésus par Strauss, qui fait époque, date de 1835, et la traduction de Littré ne parut qu'en 1839.

Je ne refuserais pas de croire que l'irréparable écroulement de sa foi se soit produit dans son esprit avant le choc émotif de la Singulari. En effet, le 27 avril 1834, H dit à jyjme (Je Senfft : Jésus-Christ est « le vrai type » de l'humanité ; « qui a plus combattu, plus souffert que lui ? Et tout cela sur la terre n'a dû aboutir qu'à un tombeau ». Or, voilà, précisément, le leit-motiv de ses notes et réflexions sur les

Evangiles, en 1846, conçues en dehors de toute croyance au surnaturel. Bien plus, c'est la pensée qu'il continuait d'exprimer dans les jours de sa dernière maladie : « Christ est une grande figure, mais ce n'est qu'un type. »

La divinité de Jésus, qu'il avait hée à l'infaillibilité pontificale, s'étant anéantie, à ses yeux, avec celle-ci, il se reposa dans le système du vicaire savoyard, en donnant aux choses dogmatiques une interprétation simplement morale. Les sacrements lui parurent des symboles, et il se complut dans cette idée, surtout en ce qui concerne l'eucharistie. Il répondait à ses interlocuteurs orthodoxes : « Ami, je crois cela, mais pas comme vous. »

Avant d'atterrir à ce terminus fatal de sa logique, quelle lutte a soutenue le prêtre breton ? Renan disait : « Dans ces naufrages d'une foi dont on avait fait le centre de sa vie, on s'accroche aux moyens de sauvetage les plus invraisemblables, plutôt que de laisser tout ce qu'on aime périr corps et biens. » Les assauts de la marée montante, La Mennais permet de les soupçonner, quand il écrit que la raison, à qui l'on a momentanément imposé silence, ramène ses questions et ses doutes, et que l'on ne dispose pas de ses propres convictions à sa fantaisie. Mais, ses combats douloureux, il les a ensevehs au plus profond secret de sa vie intime, atTectant, au contraire, de proclamer, comme un défi à ceux qui le condamnaient au nom de Dieu, la paix, la satisfaction, le bonheur de son âme.

Lorsque, en novembre 1834, M. de la Romagère, évêque de Saint-Brieuc, eut obtenu d'être reçu par l'hôte de La Chênaie, et lui eut dit qu'il venait lui apporter le calme du cœur, l'abbé lui répondit qu'il avait la conscience parfaitement paisible. A la lin de décembre, ou en janvier suivant, le prélat ayant voulu renouveler sa visite, le pélagien breton réconduisit.

En dépit de ses promesses de mutisme en matière de théologie, auxquelles il espérait s'astreindre, La Mennais laissa plus ou moins transpercer, dans quelques circonstances, dès 1835, et avant, peut-être, l'incroyance à l'ordre surnaturel qui avait pris possession souveraine de son intelligence. Mais il est temps de terminer ce chapitre, qui avait pour objet de tracer la suite ou l'enchaînement de la déromanisation et de la déchristianisation du polémiste ultramontain. Il nous faut, maintenant, revenir, dans une étude particulière, aux Paroles d'un croyant.

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