‹ La Mennais, sa vie, des idées, ses ouvrages. D'après les sources imprimées et les documents inéditsChapitre 18 sur 62 · CHAPITRE XV LES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV LES PROGRÈS DE LA RÉVOLUTION

En janvier 1828, le ministère de Villèle fut remplacé par celui de Martignac, royaliste modéré, et Chateaubriand accepta l'ambassade de Rome. On voulut donner un gage à l'opinion excitée contre la Congrégation et les jésuites. Comme les petits séminaires, créés pour l'instruction des enfants destinés à la prêtrise, s'étaient transformés, malgré le monopole universitaire, en établissements d'éducation secondaire qui s'ouvraient aux familles de l'ultracisme, on prit des mesures pour les ramener à leur destination primitive, et l'enseignement fut interdit à la Compagnie de Jésus, comme aux membres des sociétés religieuses non autorisées (ordonnances d'avril et de juin). Il n'y avait aucune idée de persécution dans les desseins du gouvernement, et Feutrier, évêque de Beauvais, esprit aimable et plein de bonnes intentions, était ministre des affaires ecclésiastiques. Mais l'émotion fut vive dans -le clergé, et les évêques adressèrent un Mémoire au roi, dans lequel ils firent entendre « la voix plaintive de la Religion ». Ennuyé et embarrassé, le gouvernement eut recours à Rome. Ce procédé réussit. Le cardinal de Latil, dans une circulaire envoyée à tous les

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prélats français, leur enjoignit de « se confier à la sagesse du roi pour l'exécution des ordonnances », et de « marcher avec le trône ». Cette retenue du Vatican parut à La Mennais un scandale, dont rien n'approchait depuis des siècles.

Dès le commencement de la nouvelle crise, il avait songé à publier un pamphlet en rapport avec les circonstances, puis, en philosophe qu'il était, il préféra ne pas se presser, afin d'accompagner ses observations sur le cas actuel d'un exposé de doctrines plus général. Vers la fin de décembre le volume était sous presse et portait ce titre : Des progrès de la révolution et de la guerre contre l'église.

Benoît d'Azy écrivit à La Mennais (9 janvier 1829) pour lui confesser l'indiscrétion qu'il avait eue de prendre communication des épreuves. Il suppliait le polémiste de bien vouloir adoucir quelques expressions en parlant de Feutrier, et du ministre de l'Instruction publique, Vatimesnil, traité de Fouquier-Tinville. Il insistait sur la nécessité de retoucher le chapitre de la Ligue, dont l'éloge serait considéré comme un appel à la révolte, et comme un défi à l'opinion des meilleurs esprits sur l'histoire de cette guerre civile. « Réfléchis sur ce que je te dis, cher bon frère », ne t'expose pas inutilement, pour maintenir « une phrase ou un effet oratoire ». Une telle missive de remontrances, et d'un ton si pressant, est exceptionnelle dans la correspondance du disciple. Il était poussé par des amis inquiets et savait que Berryer regrettait le passage sur la Sainte-Union. L'illustre avocat écrivit en même temps à La Mennais. Celui-ci fit donc quelques suppressions et quelques retouches (au total peu de chose), et le volume parut dans la première quinzaine de février 1829. On l'attendait depuis plusieurs mois : il eut un réel succès de curiosité.

L'auteur attaquait l'idolâtrie monarchique, qui s'était

étalée sous l'ancien régime ; il proclamait son mépris pour la charte ; il invitait l'Eglise à séparer sa cause de celle des rois ; il soutenait la suprématie du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel ; il rendait le gallicanisme cause de tout le mal ; il se déclarait partisan de la liberté de la presse ; il défendait les Jésuites, mais en avouant que leur institut n'était pas suffisamment approprié à l'heure présente ; il réclamait un renouvellement des études dans le clergé, et, bien que le libéralisme lui apparût comme cartésien, individualiste, protestant, universitaire, atteint de tous les vices anti-catholiques et anarchiques, il se tournait vers lui avec sympathie, comme répondant à quelque réclamation profonde de la conscience humaine, et il ne désespérait pas de le catholiciser.

Des gens pratiques reprochèrent à l'auteur de remplacer par de grandes doctrines les remèdes propres au mal du moment. Les Jésuites ne cachèrent pas leur déplaisir. Dans le monde de la restauration, l'on trouva ce livre singulièrement révolutionnaire, révolutionnaire d'extrême droite, par son esprit ligueur et ultramontain, révolutionnaire d'extrême gauche, par son penchant pour le libéraUsme. La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI, s'exprima sans bienveillance. Le nonce jugea que l'ouvrage était au moins intempestif. Rubichon, un émigré, un ultra, fécond en boutades, constata que l'écrivain était en train d'abandonner la monarchie, qui s'abandonnait elle-même. UAmi de la religion critiqua diverses assertions du volume, et devint, à partir de ce jour, l'adversaire constant (et non point négligeable, certes) du sociologue malouin. Prenant occasion de la mort de Léon XII (survenue le 10 février), l'archevêque de Paris lança un mandement, où il stigmatisait Vesprit de système, triste et dangereuse tentation des plus beaux talents, qui menaçait « les camps du Seigneur », et

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il dit son attachement au dogme gallican de l'indépendance du pouvoir temporel.

Le fier Breton (comme l'appelait Artaud de Montor) n'était pas homme à se laisser accuser par un prélat de soutenir « sans autorité et sans mission, au nom du ciel, des doctrines subversives de l'ordre que Jésus-Christ a établi sur la terre ». Il répondit à M^'" de Quélen par deux lettres publiques, dans lesquelles il crut remplir l'intérim de la Papauté, en donnant d'assez haut à l'archevêque de Paris, et, en passant, à l'archevêque de Tours et à l'évêque de Cambrai, des leçons de théologie, même de prudence et de style. — Cet épisode de la controverse ne fit qu'augmenter « la chaleur des disputes ».

Le 12 mai, Benoît d'Azy mandait à Féli : « C'est dans ce « moment-ci un temps de combat pour tes amis. Les salons « retentissent souvent de discussions sur ton livre. La moitié « des gens qui l'attaquent n'ont pas pris la peine de le lire ; « une grande partie des autres ne le comprend pas. Je ne « sais si c'est l'intelligence qui manque ou la passion qui « préoccupe, ce qu'il y a de certain c'est que je trouve peu « de personnes qui veuillent comprendre ce livre dans le « véritable esprit où il est écrit. Ceux qui le comprennent, « et qui l'ont étudié de bonne foi, professent une grande « admiration, quoique quelques-uns n'en approuvent pas « la doctrine. En général, tout le monde est d'accord sur « cet immense talent d'écrire, que personne ne peut contesce ter, mais je vois peu de partisans de la doctrine... On pré- « pare en ce moment au séminaire de Saint-Sulpice un gros « livre pour répondre au tien, et tu as pu déjà voir dans un « des articles de la Gazette de France dans quel esprit il « serait fait. On y met une passion incroyable. Tantœne (c animis cœlestibus irse. ! Mon père voulait t'écrire pour te « dire combien il avait admiré ce livre qu'on attaque avec

« tant de fureur. Je te citerai aussi M. Beugnot, qui en parce lait comme d'une des plus belles choses qui aient été « écrites dans notre langue à aucune époque... »

Parmi les animi cœlestes, signalons Mathias Le Groing de la Romagère, original fieffé (au dire de Frayssinous), qui occupait le siège épiscopal de Saint-Brieuc, et ses vicaires généraux, qui reprochèrent à la doctrine ménaisienne d'être le vieux wicléfisme. Arbaud, évêque de Gap, mérite une mention. Il menait bon train La Mennais (suivant l'expression de Trévern, évêque de Strasbourg), et le dénonçait à son clergé comme celui qui, la torche à la main, et au risque d'exciter un incendie, parcourait tout l'édifice de l'Eglise, en y jouant le rôle de maître. A Rome, les amis du théologien malouin tenaient bon, mais, peu avant son élection (qui avait eu lieu le 30 mars 1829), le nouveau pape. Pie VIII, avait écrit à Ostini, alors internonce à Vienne, que les Progrès de la révolution étaient un livre vomi par le volcan du Mont Etna. Des intrigues s'ourdissaient. On répéta que Chateaubriand, probablement d'après les ordres qu'il en avait reçus, avait demandé que l'ouvrage de son compatriote fût censuré. En tout cas, Sa Sainteté oublia les jugements du cardinal Castiglione et fit dire à La Mennais les choses les plus aimables et les plus encourageantes.

Quoi qu'il en soit des démarches de l'ambassadeur de France, plus que douteuses, le langage de Chateaubriand, en 1829, s'orchestrait avec celui du Malouin de La Chênaie. Ne disaient-ils pas tous les deux : « Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle, et qui se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la papauté ; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles têtes du Sacré Collège. » Nous tâcherons, néanmoins, de rendre la liberté chrétienne, et nous y parviendrons. — Sur un point capital, les deux Bretons différaient totalement : l'ambassa-

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deur avait l'esprit « laïque », le sociologue avait l'esprit « clérical ». D'abord, Chateaubriand n'avait aucune inclination pour un ultramontanismc d'idéologue, et n'acceptait pas une papauté planant avec une sorte de pouvoir dictatorial sur les républiques futures. En second lieu, il ne comprenait rien à la théologie, et s'imaginait que l'unité catholique pourrait se produire par un accord des diverses confessions, au moyen de quelques concessions réciproques, rêve chimérique dont Renan aurait parfaitement vu la vanité.

A vrai dire, les intimes de La Mennais n'attachaient guère d'importance au manque de scolastique dans la philosophie reUgieuse de Chateaubriand, mais ils détestaient les invariables variations du vicomte (suivant le mot de M. de Donald), et le faste de son amour-propre. Ils se réjouissaient de ses mésaventures. Quand l'auteur du Génie abandonna son ambassade, à la chute de Martignac et à l'avènement du funeste Polignac, Benoît d'Azy écrivit au maître : « Cha- « taubriand a décidément donné sa démission, et le roi a « refusé de le recevoir, disant que, puisqu'il n'était plus « son ambassadeur, il n'avait plus rien à lui dire. Il va, « dit-on, se mettre à écrire dans le Journal des Débats, qui « lui donne pour cela 70.000 francs par an. C'est bien cher, « pour le journal. Mais je trouve, cependant, que, pour lui, « c'est se vendre pour bien peu de chose. — On assure que « ce qui l'a déterminé à donner sa démission, c'est que son « attitude à Rome n'était plus tenable, et que M. de PoU- « gnac voulait le forcer à s'éloigner » (2 septembre 1829). Ces détails n'étaient pas pour déplaire à M. Féli, qui aimait les historiettes de ce genre, et qui se trouvait dans sa période la plus aiguë d'aversion pour les actes et les paroles, les concepts et le style du noble pair.

Malgré les objections, — et en dépit des mécontents,

dont le nombre était plus dense qu'au temps de la Religion considérée, — le livre de La Mennais faisait son chemin en France et causait une vive satisfaction en Belgique.

On sait que les Belges — unis à la Hollande — étaient divisés en deux grands partis, le libéral et le catholique. Guillaume I^^, roi des Pays-Bas, réussit à exciter ces deux factions contre sa politique. Alors, entre les libéraux et les- catholiques, se fit l' Union, qui proclama solidaires la liberté des cultes, celle de la presse et celle de l'enseignement. Groupés en un seul corps, à partir de 1828, autour d'un même drapeau, celui de la liberté, les Belges conquirent leur indépendance nationale.

L'exemple de la Belgique a été un argument décisif pour La Mennais, en faveur de ses convictions sur la valeur de la liberté dans la préparation d'une société nouvelle. Au fur et à mesure que la Révolution fatale approche, il sent davantage l'erreur de l'épiscopat gallican qui fait partie liée avec un pouvoir qui s'effondre à jamais, il regarde avec plus d'espérance vers les masses populaires, et il finit par avouer, dans sa correspondance (aux derniers jours de mars 1830), sa préférence instinctive pour la démocratie.

Si l'influence de la Belgique a été considérable sur l'accentuation du programme politique de La Mennais, l'ascendant de l'Allemagne sur son plan de hautes études pour le clergé n'est pas moins à retenir. Il écrivait à un jeune correspondant : la langue allemande « est aujourd'hui indispensable à quiconque veut s'instruire solidement » (22 janvier 1830). Il avait déjà engagé dom Guéranger à s'informer des recherches historiques qui faisaient honneur à la patience et à la sagacité germaniques (31 décembre 1829). Gœrres, mandait-il bientôt à M°ie Louise de Senfït, « prépare, à Munich, un ouvrage sur l'histoire, qu'on dit être magnifique ; je l'attends avec impatience, car je me suis remis à

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