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CHAPITRE VI

Parmi les données immédiates de leur expérience, les primitifs s'attachent surtout à celles qui proviennent du monde invisible, et qui leur révèlent les dispositions des puissances mystiques dont il est peuplé. La prospérité du groupe social, la santé et la vie de chacun de ses membres dépendent à tout instant des bonnes et des mauvaises influences qui s'exercent sur eux. Tant qu'ils ne sont pas certains qu'une de ces forces mystiques ne s'y oppose pas efficacement, ils ne peuvent espérer mener à bien aucune entreprise. De là, un besoin impérieux de savoir qu'elles sont de leur côté, et qu'ils réussiront.

Gomment s'en assurer? Sans doute, les manifestations des puissances invisibles sont fréquentes, et le primitif est enclin à en voir partout. Nombre de faits habituels, et à peu près tous les faits insolites ont pour lui la valeur de révélations, et il en a l'interprétation toute prête. Cependant, les songes, les présages et les autres indications de même nature peuvent faire défaut au moment où ils seraient le plus nécessaires : par exemple, quand il faut prendre une décision importante ou faire un choix diffi- \cile. Comment sortir d'embarras ? — Calculer méthodiquement les chances, et essayer, par la réflexion, de prévoir ce qui arrivera, selon qu'on se sera résolu à tel ou tel parti? La mentalité primitive ne procède guère par des

opérations de ce genre. Elle n'y songe môme pas. Si l'idée lui en venait, elle n'en prendrait pas la peine, qu'elle jugerait inutile. A ses yeux, l'événement dépend des puissances mystiques. C'est donc d'après leurs dispositions qu'elle se décidera. Sont-elles favorables? On agira. Sontelles contraires ? On devra s'abstenir, et s'il est possible, attendre, en essayant de les fléchir ou de les gagner. Avant tout, il faut donc savoir à quoi s'en tenir. Si des révélations ne se sont pas produites spontanément, il faut en solliciter.

Sous l'aiguillon d'un intérêt si pressant, la mentalité primitive s'est montrée ingénieuse et féconde. On peut désigner sous le nom de divination, en prenant le mot au sens le plus large, l'ensemble des procédés directs ou indirects qu'elle met en œuvre pour découvrir ce qui lui importe si fort. J'étudierai d'abord la forme de divination qui consiste en interrogations, en questions posées directement aux puissances du monde invisible.

Par le rêve, l'homme vivant communique avec les morts, et, d'une façon générale, avec les puissances mystiques, de la façon la plus simple et la plus aisée. Pendant le sommeil, son état se rapproche beaucoup de celui des morts. La barrière qui le sépare d'eux à l'état de veille est momentanément abaissée. Il les voit, il les entend, il cause avec eux, il leur adresse ses demandes et il reçoit les leurs. Mais le rêve ne se produit pas à point nommé, ni chaque fois qu'on en a besoin. Le primitif s'efforcera donc de provoquer des rêves, et il y réussira.

Ce procédé de divination est d'autant plus employé dans une société qu'elle attache plus d'importance aux rêves.

Chez les Indiens de la Nouvelle-France, qui, selon l'expression d'un père jésuite, « faisaient du songe leur divinité », il était d'un usage constant. Le jeûne était le moyen de supplication ordinaire pour obtenir le rêve désiré. « Ils jeûnent en leur honneur (de leurs dieux), pour savoir l'événement de quelque affaire. J'en ai vu avec compassion, dit le père, qui, ayant quelque dessein de guerre ou de chasse, passent des huit jours de suite, ne prenant presque rien, avec telle opiniâtreté qu'ils ne désistent point qu'ils n'aient vu en songe ce qu'ils demandent, ou une troupe d'orignaux, ou une bande d'Iroquois mis en fuite, ou chose semblable. Ce qui n'est pas bien difficile à un cerveau vide, et tout épuisé par le jeûne, et qui ne pense le jour à rien autre chose1. »

Est-ce seulement pour savoir s'ils réussiront que les Indienspoursuiventainsileur jeûne, jusqu'à ce que le songe qu'ils jugent nécessaire se soit produit ? On a vu plus haut le respect religieux avec lequel ils exécutent tout ce qui leur est ordonné par le songe. Nous savons d'autre part qu'aux yeux de la mentalité primitive, les présages n'annoncent pas seulement, mais qu'ils causent aussi les événements. Le songe est un présage. Celui que le Huron met une telle opiniâtreté à provoquer, avant de partir en chasse ou en guerre, est donc tout autre chose qu'une simple révélation de ce qui arrivera. Il promet, il garantit le succès et la victoire. Si le Huron ne parvient pas à apercevoir en rêve une troupe d'orignaux ou de cerfs, c'est que, malgré son jeûne, l'essence mystique de ces animaux lui reste hostile. Dès lors, à quoi bon chasser? Il n'en rencontrera pas. Us demeureront invisibles, ou, s'ils se laissent voir, ils ne se laisseront pas atteindre. S'ils apparaissent au contraire à l'Indien pendant son sommeil, ce rêve garantit

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