‹ La mentalité primitiveChapitre 110 sur 333 · Relations des jésuites, L (4 666-7), p · texte numérisé non relu

Relations des jésuites, L (4 666-7), p

RÊVES PROVOQUÉS i~5

que l'essence mystique des animaux s'est laissé fléchir, et que la chasse sera heureuse. Fort de ce consentement, il se met en quête.

La divination ainsi pratiquée par ces Indiens, sous forme de rêve provoqué, enveloppe donc à la fois une tentative pour savoir, et un effort pour s'assurer le succès convoité. On peut y voir aussi une prière, puisque ces mêmes Indiens pensent que les missionnaires, quand ils prient, poursuivent précisément lamême fin qu'eux-mêmes quand ils provoquent des songes. Le récit suivant est caractéristique à cet égard. « Comme notre petite troupe attendait que j'eusse achevé mon office, le sauvage qui me servait de guide, étant impatient de ce que je demeurais si longtemps à genoux dans un endroit séparé du bruit de la cabane, s'approcha de moi, et croyant que j'avais eu quelque révélation, ou reçu le don de prophétie, me pria fort sérieusement de lui prédire ce qui nous devait arriver dans la journée. « Tu parles à Dieu, me dit il, tu « enseignes le chemin du soleil, tu es patriarche, tu as de « l'esprit, et il faut croire que celui quia tout fait a exaucé « ta prière : dis-moi donc si nous tuerons aujourd'hui bcau- « coupd'orignauxetde castors pourte régaler, après tantde « fatigues et de misères, que tu as souffertes jusqu'à préce sent. »

« Je fus assez surpris de ce discours... (le père répond par un petit sermon sur la Providence.)

« Préoccupé uniquement de la pensée qu'il avait, que Dieu parlait familièrement aux patriarches, ce sauvage me témoigna son chagrin, particulièrement après que je lui eus dit que je ne connaissais aucun endroit où nous pourrions trouver des castors, des ours, ou des orignaux, et qu'enfin il fallait s'en remettre entièrement aux soins de la divine Providence. « Je suis donc, dit-il, quelque chose « de plus que les patriarches, puisque Dieu m'a parlé

« durant mon sommeil, et qu'il m'a révélé qu'infaillible- « ment avant qu'il soit midi, nous tuerons des orignaux « et des castors en abondance pour nous régaler...1. »

Ainsi s'explique que l'on fasse jeûner même les enfants, dans l'espoir d'obtenir le rêve désiré. « Pour s'épargner la peine de faire chaudière, ou pour épargner leurs vivres, ou pour accoutumer leurs enfants à ne manger que le soir, ils les font jeûner comme des chiens, leur disant qu'il rêveront le manitou-esturgeon, ours, cerf ou autre de cette nature, qui leur fera darder des esturgeons ou tuer des ours ; et s'ils ne sont pas en âge d'aller à la chasse ni d'aller darder, elles (les femmes) ne laissent pas de les faire jeûner, leur faisant accroire que les chasseurs et dardeurs réussiront si eux rêvent. Ces petits enfants ont une passion extrême de tuer quelque bête ou darder quelque poisson ; d'où vient que si un rêveur réussit une fois, ils mettent toute leur confiance au rêve 2. » Le père jésuite nous dit ici formellement que ce qu'il s'agit de voir dans le songe provoqué, c'est le « manitou-esturgeon, ours, etc. »; c'est-à-dire ce que j'ai appelé l'essence mystique de Tespèce, dont l'acquiescement est indispensable au succès de la chasse. Il ne s'agit donc pas seulement de divination, au sens où nous l'entendons, mais en même temps d'une supplication, et d'une prière, surtout si l'on fait entrer dans l'idée de la prière, comme élément intégrant, une action exercée sur la puissance à qui elle s'adresse 3.

Avant de jouer, on a recours au même procédé de

1. P. Le Clerc, récollet. Nouvelle relation de la Gaspésie, éd. Ganong (1910), p. 375.

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