CRITIQUE DES HYPOTHÈSES COURANTES
Une explication a été proposée, comme on l'a vu plus haut, par les missionnaires mêmes qui ont constaté l'aversion des primitifs pour les opérations logiques les plussimples. Ils l'ont tirée de ce fait, que les primitifs observés par eux ne pensaient jamais et ne voulaient penser qu'à un nombre restreint d'objets, nécessaires à leur subsistance, à leur bétail, au gibier, au poisson, etc. [Les habitudes mentales ainsi contractées par les primitifs deviendraient tellement fortes, que tout autre objet, surtout s'il est abstrait, ne pourrait plus arrêter leur esprit : « On ne croit que ce qu'on voit; leurs idées ne vont pas plus loin que leurs sens ; tout ce qui n'est pas immédiatement perçu n'est pas pensé, etc. » ,
Mais le problème n'est pas résolu par là. Si les observationsrapportées sont exactes, comme il le semble, il se complique plutôt. D'abord, on ne voit pas pourquoi la poursuite d'intérêts exclusivement matériels, ni même pourquoi le petit nombre des objets ordinaires des représenta-' tions aurait nécessairement pour conséquence l'incapacité de réfléchir et l'aversion pour le raisonnement. Au contraire, cette spécialisation, cette concentration des forces de l'esprit et de l'attention sur un nombre restreint d'objets à l'exclusion des autres, devrait plutôt avoir pour effet une sorte d'adaptation exacte, précise, aussi bien intellectuelle que physique, à la poursuite de ces objets; et cette adaptation, en tant qu'intellectuelle, impliquerait un certain développement de l'ingéniosité, de la réflexion et de l'adresse à ajuster les moyens les plus propres à atteindre la fin recherchée. C'est en effet ce qui se produit souvent. Que cette adaptation s'accompagne d'une indifférence presque invincible à l'égard des objets qui n'ont pas de rapport visible avec ceux qui intéressent les primitifs, les missionnaires en ont fait bien souvent la pénible expérience. Mais l'incapacité de comprendre un enseignement
évangélique, et même le refus de l'écouter ne sont pas à eux seuls une preuve suffisante de l'aversion pour les opérations logiques, surtout quand on reconnaît que les mêmes esprits se montrent fort actifs quand les objets les touchent, quand il s'agit de leur bétail ou de leurs femmes.
En outre, n'est-il pas téméraire d'expliquer cette aversion par un attachement exclusif aux objets des sens, puisque les mêmes missionnaires nous montrent par ailleurs que les primitifs sont les plus intrépides croyants que l'on puisse trouver ? On ne parvient pas à leur ôter de l'esprit la certitude qu'une infinité d'êtres et d'actions invisibles sont cependant réels. Livingstone nous dit qu'il a souvent admiré la foi invincible des nègres de l'Afrique australe en des êtres qu'ils n'avaient jamais vus. Partout où l'observation a été assez patiente et prolongée, partout où elle a fini par avoir raison de la réticence des indigènes, qui est extrême touchant les choses sacrées, elle a révélé chez eux un champ pour ainsi dire illimité de représentations collectives, qui se rapportent à des objets inaccessibles aux sens, forces, esprits, âmes, mana, etc. Et le plus souvent, ce n'est pas une foi plus ou moins intermittente, comme celle de beaucoup de fidèles européens, qui ont des jours et des emplacements spéciaux pour vaquer à leurs exercices spirituels. Entre ce monde-ci et l'autre, entre le réel sensible et l'au-delà, le primitif ne distingue pas. Il vit véritablement avec les esprits invisibles et avec les forces impalpables. Ces réalités là sont, pour lui, les plus réelles. Sa foi s'exprime dans les plus insignifiants comme dans les plus importants de ses actes. Toute sa vie, toute sa conduite en sont imprégnées.
Si donc la mentalité primitive évite et ignore les opérations logiques, si elle s'abstient de raisonner et de réfléchir, ce n'est pas par impuissance de dépasser ce que