TRADITION ET ADAPTATION
blanc, puisque cela fait partie de l'ensemble de son activité et qu'il en a pour ainsi dire 4a garantie dans son expérience passée. L'indigène de Nias n'en a que faire, et, s'il l'adoptait, il n'aurait sans doute qu'à se repentir.
Les Jibaros de l'Equateur fument du tabac pour leur plaisir, mais ils l'ont appris des blancs. « Qu'il en soit ainsi, on peut le conclure de ce fait qu'ils n'emploient pour fumer que le tabac qu'ils ont reçu des blancs, et jamais le leur propre. Le tabac cultivé par les Jibaros eux-mêmes sert exclusivement dans les cérémonies. En revanche, le tabac des blancs n'est jamais employé dans les cérémonies des Jibaros. Ils semblent n'avoir pas assez confiance en lui pour cela1. »
Au contact prolongé des blancs, les idées et les sentiments des indigènes, au sujet des blancs eux-mêmes et de ce qu'ils apportent, ne tardent pas à se modifier. Le changement se produit de diverses façons, selon que les blancs sont plus ou moins nombreux, occupent le pays ou se bornent à le visiter, recrutent ou non des indigènes pour le travail, procèdent avec plus ou moins de brutalité, etc. Trop souvent, la société indigène ne peut survivre à cette crise; les maladies et la démoralisation apportées par les blancs la font disparaître en peu de temps. Lorsqu'une adaptation se fait, on a remarqué qu'elle commence lentement, pour s'accélérer ensuite. Dans ce qu'on peut appeler une première période, ce n'est pas les indigènes qui s'adaptent à la manière de vivre européenne, mais c'est plutôt à leur propre culture qu'ils adaptent ce qu'ils empruntent aux blancs. « Il est surprenant de voir,
1. R. Karsten. Beilrage sur Sittengeschichle cler sudamerikanischen Indianer (1920), p. S6.
dit Eylmaim, combien peu l'indigène a été influencé par ses rapports avec les blancs, en ce qui concerne ses armes. Autant que j'en puis juger, ils ont conservé partout les formes traditionnelles de ces armes, et môme en ce qui concerne ce dont elles sont faites règne un conservatisme très fort. Les tribus situées entre le lac Eyre et Tennant's Creek fabriquent encore aujourd'hui toutes leurs armes avec du bois et des pierres, comme au temps où ils étaient encore les maîtres incontestés de leur pays. Les indigènes plus au nord de Tennant's Creek emploient cependant le 1er et le verre pour les pointes de leurs grandes lances'. »
M. Stcensby, au cours d'un séour chez les Esquimaux <■ polaires », a prèle une attention particulière à la question de savoir comment le groupe social, qui commençait à peine à être en rapports suivis avec les blancs, recevait le « progrès » qu'ils lui apportent, au point de vue technique. Les conclusions où il aboutit sont intéressantes. « Il ne faut pas croire, dit-il, que tous les outils des Européens, sans exception, ont été les bienvenus aux yeux des Esquimaux polaires. Ils ont fait preuve d'un jugement remarquable pour choisir les sortes et les formes qui convenaient le mieux à leurs besoins. L'instrument européen le plus utile qu'un Esquimau polaire puisse se procurer, est encore une lime... /
« Nous voyons très clairement que les Esquimaux polaires ont choisi les outils qui pour eux signifiaient une diminution de travail dans leurs anciennes façons de procéder, de telle sorte qu'ils n'étaient pas obligés de modifier celles-ci en employant les nouveaux outils. Ainsi les Esquimaux polaires sont toujours, dans une certaine mesure, une population de l'âge de pierre, qui utilise laide fournie par les méthodes mécaniques modernes
i. B. Eyhnann. Die Eingeborenen der Kolonie Sud Australien, p. Sê3.
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sans adopter la mentalité qui les accompagne. l'onr eux, le fer est une matière de même nature que l'os., et ils travaillent le fer exactement de la même manière que l'os, avec une lime. J'ai trouvé de cela un exemple intéressant dans une pointe de harpon fabriquée par l'Esquimau polaire Mmigssok : elle avait été faite à la lime, avec une habileté surprenante, en partant d'un morceau de fer massif \ »
Tant que les institutions essentielles du groupe subsistent, la mentalité demeure aussi la même, si grands que soient les. changements extérieurs dans la manière de vivre.. Les missionnaires clairvoyants en ont souvent fait la remarque Convertis, les indigènes n'en sont pas plus capables de concevoir nettement l'idée du saint individuel. Leur sentiment de solidarité organique avec leur groupe et leur chef n'a pas fait place à une conscience plus nette de leur personnalité : le missionnaire est simplement devenu pour eux ce qu était auparavant le chef. « Quand, après avoir parlé de ce déluge de feu prédit par saint Pierre, je fis appel à mon auditoire et m'écriai : Où fuirezvous alors la colère de Dieu? — Vers toi, moruti (missionnaire), notre père, répondirent plusieurs voix à la fois". ;> Assurer au groupe les bonnes grâces de Dieu, et en procurer les bienfaits, par suite, à chacun des membres, c'est l'affaire du missionnaire, comme il appartenait, avant la conversion, au chef de la tribu de lui garantir l'appui des ancêtres et des esprits parles cérémonies et les sacrifices traditionnels. L'indigène trouve môme moyen de garder son respect inviolable de la coutume au moment même où il vient d'en changer : il se comporte à l'égard de la nouvelle comme il faisait pour l'ancienne. « Nos chrétiens
1. II. P. steensby. Contributions to the Ethnology and Anlhropology of the Polar Eskimos. Meddelelser om Groenland, XXXIV (1910), p. 348-9.