‹ La menteuse: pièce tirée de la nouvelle [par] Alphonse Daudet & León HenniqueChapitre 2 sur 48 · SCENE II Les xMèmes, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

SCENE II Les xMèmes, LA COMTESSE

La Comtesse.

— Enfin, le voilà monsieur mon frère.

{A Pierre.) Bonjour.

La Menteuse i3

De Brives.

— Ne me gronde pas trop, ma bonne Henriette... l'abbé pourrait te dire... qu"il n'y a pas de ma faute.

Pierre, étonné.

— Moi?

De Brives.

— Tu sais bien... les Hannetons... mes deux secrétaires.

— Ne le fais donc pas mentir. Il est comme ta fille, celui-là; il ne sait pas.... D'ailleurs, tu arrives si à point chez nous aujourd'hui, que je n'ai pas le courage de te faire un reproche pour ton inqualifiable négligence.

De Brives.

— C'est sérieux, chère amie? Tu avais besoin de moi? Il fallait m'écrire alors.

La Comtesse, souriant.

— Es-tu bien sûr que tu serais venu ?

De Drives, embarrassé.

— Certainement!... si je n'avais pas eu comité.

La Comtesse.

— Non... Pierre est l'ami d'enfance de mon fils, j'avais Pierre près de nous, je n'ai pas voulu te déranger, bien contente quand môme que tu sois là pour l'exécution que je vais faire.

Pierre, effrayé.

— Une exécution?

De Brives, souriant.

— Nous avons toujours l'aumônier.

La Comtesse, à son frère.

— Oh! ne ris pas,... le bonheur de nos enfants est en jeu,... il n'y a pas de quoi rire.

De Brives.

— Tu m'effrayes.... voyons, qu'est-ce?

{On s'assied.)

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La Comtesse.

— Une intrig-ue d'amour, bête, nouée là, devant moi, sous mes yeux, au mépris des choses les plus saintes, les plus sacrées. {A Vabbé.) Par votre ami Georges, qui avait toujours été si raisonnable. C'est tellement hors du caractère que je lui connais, ç"a été tellement brusque....

De Brives.

— Brusque! brusque! mais il a vingt-sept ans,... il fallait bien s'y attendre.

La Cojitesse.

— Non, puisqu'il savait que de ta fille je veux faire ma fille.

De Brives.

— Tu veux,... tu veux....

Pierre.

— Êtes -vous sûre que Georges soit coupable, madame) Je ne me suis jamais

aperçu....

i6 La Menteuse

De Briyes.

— Naturellement.

La Comtesse.

— Je suis certaine. J'ai des preuves.

De Brives.

— Peut-on savoir le nom de la femme?

La Comtesse, avec mépris.

— Une Marie Deloche, que tu as dû rencontrer ici.

De Brives, goiLiilleur.

— Marie Deloche? Je ne Tai pas rencontrée, la dernière fois que je suis venu, mais j'étais parti en le reg-rettant. Tu m'en avais fait un portrait si capiteux, si....

La Comtesse.

— Jai eu tort, Mme Deloche est une intrig-ante.

De Brives.

— \'oyons, ma chère, nous parlons bien

de la même r II s'ag-it, n'est-ce pas. de cette veuve d'officier d"artillerie que tu as connue à Versailles, dans une vente de charitér

La Comtesse.

— Précisément.

De Brives.

— Mais cetait une perle, un ang-e. une trouvaille !

La Comtesse.

— Oh ! Mme Deloche est loin d'être sotte. Elle la prouve en commençant par nous séduire. Lucile et moi. Tous ces g-entils talents qui font d'une jolie femme une femme aimable, elle les possède. Personne, je crois, dans notre monde, n'est plus délicate musicienne : des doig-ts de fee, l'air d'avoir du cœur, de la relig-ion....

Pierre.

— Elle en a peut-être, madame.

La Comtesse. continu:int.

— Une sorte de mélancolie originale...

i8 Lci Menteuse

il n'en allait pas plus.... Et, pour ■•'•hever

de ine séduire, voilà qu'un soir, cette femme

s'est trouvée lire très gentiment. Tu me connais, tu sais qu'en ma qualité d'ancienne lectrice au château, j"ai la faiblesse d'adorer la lecture, la prétention de m'y entendre; elle m'a demandé des conseils....

De Drives.

— Tu lui en as donné....

La Comtesse.

— Oui, et peu à peu cette Mme Deloche s'est installée dans la maison. Elle amusait notre solitude. Nous l'avons choyée, dorlotée; quoique très élég-ante. trop élég-ante, elle n'est pas riche, nous avons voulu l'aider. Elle est venue passer des huit jours, des quinze jours ici. Et Georg-es a fini par s'amouracher d'elle.

De Drives.

— C'était fatal.

La Comtesse.

— Ou mieux, elle a fini par convoiter la fortune que je laisserai à mon fils, son rang-.

De r3RiVES.

— Diable!... Et .. elle est chez toi, pour la minute?

La Comtesse.

— Oui; en promenade avec Georges, pardessus le marché, et sans Lucile, qui d'habitude, chaque matin, les accompagne.

— Oh! oh!

La Comtesse.

— Informations prises d'ailleurs. — hélas ! bien tard, — Mme Deloche n'est point la veuve d'un officier. Je sais des choses, et je les dirai. {Un court silence.)

De Brives, touchant le genou de Vabbé.

— Hé! l'abbé, tu as de la chance pour tes débuts.... Te voici en face d'une de ces femmes qui, à moms que ma sœur ne s'abuse, me semble être d'une... variété.... {A la Comtesse.) Je t'aime de tout mon cœur, Henriette, mais là, de vrai, com-

A ^"ft

ment n"as-tu poiùt pensé que. te plaisant, Mme Deloche, belle et armée en g-uerre, pouvait aussi très bien séduire ton filsr

La Comtesse.

— J'étais en droit de croire que son affection pour Lucile le mettrait en garde contre tout autre sentiment. Georg-es a un nom; Georges na que vingt-six ans, et Mme Deloche en a trente; Georges était presque le fiancé de Lucile. Mme Deloche le savait....

— O sainte femme, qui a cru que tout cela pourrait empêcher quelque chose!

La Comtesse.

— Puisque le monde est méchant, et que tu le connais si bien....

De Brives.

— A mes dépens, ma sœur.

La Comtesse.

— ... Pourquoi n'es-tu pas venu plus souvent r

De Brives.

— Mais, j'ignorais tout cela. L'eussé-je appris d'ailleurs, tu n'aurais pas suivi mes conseils.

La Comtesse.

— Qu'est-ce que tu m'aurais conseillé?

De Brives.

— Lucile est encore jeune... je faurais conseillé d'attendre et de ne rien voir.

La Comtesse.

— Votre avis, Pierre?

Pierre.

— Mon Dieu, madame....

— Il n'en a pas d'avis, parbleu ! ce n'est encore qu'un enfant de troupe.

Pierre, à la Comtesse.

— Désirez-vous que je parle à Georges?

que j'essaie de lui montrer la vanité de sa conduite?

De Brives.

— Tu as trop tenu ton fils en lisière, chère amie. Les jeunes gens ont besoin de vivre, daimer un peu, avant d'aimer sérieusement.

La Comtesse.

— Ce n'est pas ce que la religion ordonne.

Pierre.

— Bien, madame.

La Comtesse.

— La religion ordonne de montrer le droit chemin à ses enfants, et leur commande de le suivre, de nous écouter. Lucile souffre d'ailleurs: ta pauvre Lucile n'est plus la même. Elle a dû s'apercevoir.... D'autre part, comme je ne veux pas que ma maison abrite quoi que ce soit d'hostile à ma conscience, Mme Deloche va recevoir un congé en forme, un congé définitif.

De Brives, se lève.

— Je me tais, Henriette, je me tais: mais

prends garde! Georg-es est peut-être fort épris....

La Comtesse.

— Eh bien?

De Brives.

— Ce n'est plus un g-amin; il a de la volonté, il te ressemble. \'ous avez toujours vécu tendrement, mais si vos deux natures arrivent à se heurter....

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