‹ La menteuse: pièce tirée de la nouvelle [par] Alphonse Daudet & León HenniqueChapitre 21 sur 48 · SCENE III GEORGES et MARIE · texte numérisé non relu

SCENE III GEORGES et MARIE

Marie, quittant son chapeau devant la glace.

— Ah! qu'on est bien, chez soi, près

de son Georg-es. {Ltii donnant le chapeau.)

Pose-le là.... \'miment! je ne respire à l'aise que quand jai grimpé nos cinq étages ; je ne suis heureuse qu"ici.

Georges, baisant le petit chapeau, avant de le poser sur un meuble.

— Tu as vu ta sœur r

Marie, continuant de se défaire.

— Oui. Son petit garçon a été malade, la semaine dernière.

Georges, indifférent.

— Oh!

Marie.

— Un bobo, pasgrand"chose. Nous avons pu remmener avec nous dans les bois de Saint-Germain.

Georges.

— Ton beau-frère, le garde général, vous accompagnait?

Marie.

— Ce cagot!... tu sais bien que nous ne

nous voyons plus. Pour lui comme pour ta mère, je suis un monstre; tout ce qu'il permet à sa femme, c'est de me recevoir.

Georges.

— En voilà un imbécile! A ta place je n"y retournerais pas.

Marie.

— Ma sœur est si bonne. Je ne lui connais qu'un travers, c'est de faire un peu trop claquer son titre « Madame la garde g-énérale.... » Il est vrai que moi-même, je ne suis pas mécontente, quand je peux dire, dans un magasin : Comtesse Georges Nattier.

Georges.

— Brave petit cœur, va! tu défends toujours.... {Lui prenant la main.) Tiens!

qu'est-ce que tu as làr

Marie.

— Mon bracelet r II est beau, heinr Oh! j'adore les perles.

— D"nù te vient-il r Je ne te le connaissais pasr

.Marie.

— Un cadeau de Mme Guibert,... la femme du banquier... tu sais bien... chaussée d'Antin....

Georges.

— Parfaitement, mais pourquoi ce cadeau? xMarie.

— Pour me remercier des leçons que je donne à sa fille.

Georges.

— Elle te les paye, ses leçons, elle te les paye même assez cher,

xMarie.

— Oh ! tu comprends, si Mme Guibert n'était pas une amie de pension, presque ma parente, je n'aurais pas accepté, mais devant l'intérêt qu'elle me montre.... Elle vient encore de me procurer deux leçons... une, le mardi, à trois heures, et l'autre à cinq, le samedi. Il faudra même que tu ailles la remercier, un de ces jours. Elle connaît ton nom, la situation que ta mère occupe; ça la flatterait beaucoup....

Lci Menteuse

lOI

Georges.

— Mais quand tu voudras.... Je te Tai déjà proposé. Et puis, je ne serais pas fâché de dire à cette dame, une fois pour toutes,

qu'une honnête femme n"a pas d'autres bijoux que ceux offerts par son mari.

(// est venu s'asseoir à son bureau et s'est remis à ses lettres.)

-Marie.

— Tu as raison, je n'en veux plus de ce bracelet. (Elle le quitte et s'approche de Georges.) Tu entends r Le voilà.... Je te le

donne. Fais-en ce que tu voudras. xMoi, je ne le porterai plus.

Georges, avec effusion.

— Tu es bonne: je t"aime. (Un loni^

baiser: — un si-

----r-r-r-:— '■ ^ lence.)

Marie.

— Tu travailles r... pour ton ■ bureau:... On t"a donné du tra- """, vail supplemen- ' "^ ' taire >

Georges." — Non, je m'amuse, tu vois... je classais des lettres, en ^attendant.

Marie.

— En as-tu. mon Dieu!... En as-tu!

Georges.

— Dame ! quand on les a gardées depuis l'enfance.

L2 Menteuse

Marie.

— Moi. je n"ai pas conservé un bout de papier... pas ça.

Georges.

— Ce n'est donc pas bon à fouiller, tous ces vieux souvenirs?

— Les miens sont tristes. Mon bonheur n"a commence qu'avec toi.

Georges.

— Pauvre amie.

Marie.

— Oh! ne me plains pas. à présent je suis

104 ^^ Menteuse

si heureuse... Alors, tu as tout g-ardé? {Sotiriint.) Même les lettres compromettantes?

Georges.

— Des lettres de femme?

— Ah ! vilain, tu m'as

comprise tout de suite.

Oui, des lettres de

femme. Parions que tu

en as. {Elle lui prend la

tête et lui bouche les

yeux, d'une main, en

riant.) Nous allons

^ '-• ^^«^g voir. [Ramassant au

- -'^^ hasard une lettre sur

la table.) De qui, la lettre que je tiens ?

Georges.

— Impossible de le dire, puisque tu me bouches les 3'eux. Lis une phrase.

Marie, lisant.

« Je suis jalouse de ta tendresse, mon Georges.... » Ah!... De qui? {Elle le lâ:he).

Lci Menteuse io5

Georges, de belle humeur.

— De ma mère, quand j"avais quinze ans. Ça t attraper

Marie, prenant plusieurs lettres sur Li table, et les lui montrant une à une.

— Et celle-ci?

Georges.

— D'un camarade, qui est mort.

iAIarie.

— Celle-làr

Georges.

— De Lucile. Tu peux la lire.

]Marie.

— Non.... (Vivement.) Ah! une écriture que je connais.

— Ce n'est pas possible, c'est la dernière lettre que j'ai reçue du pauvre Olivier. {Elle tressaille brusquement.) Qu'as-tu r

io6 La Menteuse

Marie.

— xMoir rien.... Qui est-ce. Olivier}

Georges.

— Un de mes amis, un peintre... celui qui a fait les plafonds du salon et de la galerie, chez ma mère.... Jacques Olivier.

Marie.

— Jacques r... Il s'appelle Jacques?

Georges.

— Tu le connais r

Marie.

— Non.... Et pourtant il me semble....

Georges.

— Mâtin! celui-là, par exemple, si j'avais suivi ses conseils, je ne me serais pas marie.

Marie.

— Pourquoi?

Georges.

— Je lelaisse parler.... Écoute. {Il cherche

un passage de la lettre et le lit :) « Les « femmes sont toutes des menteuses. On ne « devrait jamais les croire, pas plus que les « enfants lorsqu'ils témoig-nent en cour « d'assises. »

-Marie.

— Il va bien, ton ami !

Georges, continuant a lire.

— Attends la suite : « Pourquoi ris-tu si « fortr demandais-je un jour à la mienne « dans le cabinet de restaurant où nous

iû8 La Menteuse

« soupions, après TOpéra. — Pour faire

« croire, à côté, que nous nous amusons

« beaucoup. » Oui, mon cher Georges,

« toute sa nature est là, le mensonge

« incarné, maladif, mensonge par goût,

tf par instinct, chic, vanité, faisant partie

« d'elle, comme ses beaux cheveux ou ses

« mains délicates. » Et caetera, et caetera... quatre pages.

- Pauvre fou ! qui juge les femmes d"après une femme....

Georges, lui caressant les mains.

— Il faut lui pardonner, vois-tu, ça doit être si terrible de toujours demander à ce qu"(jn aime : « D'où viens-tu r Qu'as-tu fait: » avec la certitude de n"avoir pour réponse qu'un mensonge, toujours du mensonge !

Mon ami ne pouvait plus travailler. Sans espoir, l'existence brisée, sentant rôder autour de lui de vilaines choses, alors il a quitte sa femme, par dégoût. Et il voyage, pour tâcher d'oublier. Cette lettre vient du Maroc.

Marie, avec un petit rire.

— C'est loin le Maroc... .Montre.

Georges , pendant qu'elle parcourt la lettre.

— Ah ! l'étrange créature. . . . Quel mystère qu'une femme pareille! En causant, tout à coup, à propos de rien, elle vous disait : « quand j'étais « à Tampico... » ou bien : « une fois dans la rade de ^'alparaiso ».... (// rit.)

— Qu'est-ce qui te fait rirer

Georges.

— Ça étonnait, tu comprends.

Marie, soudain de mauvaise humeur

iio La Menteuse

chiffonnant et jetant la lettre sur la table.

— Laisse donc cette femme tranquille.

Qu'est-ce que ça nous fait le malheur des autres >... Nous nous aimons, nous sommes libres! {Ente câlinant.) 11 est si bon, si profondément bon d'être égoïste à deux, loin de tout.... {Elle l'embrasse.) Dis, mon Georges, tu ne regrettes rien de ce que tu as quitté pour moi r

(Elle s'assied sur ses genoux.)

Georges.

— Je ne regrette rien.

Marie.

— Ni la fortune, ni Lucile, ta petite amie, ni ta mère?

Georges.

— Tais-toi. Embrasse-moi encore.

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