MENUISERIE FRANÇAISE
Nous manquons de détails sur les meubles de bois exécutés dans la Gaule romaine. Les plus anciens ouvrages de ce genre fabriqués dans notre pays qui nous aient été conservés, et sur lesquels, par conséquent, nous puissions raisonner en connaissance de cause, ne remontent pas au delà du xine siècle. C'est du moins à la première moitié de ce siècle qu'on attribue les deux coffres munis d'armatures de fer qui sont conservés au musée Carnavalet et dans la collection Peyre ; alors que les armoires justement célèbres de Noyon, de Bayeux, et peut-être aussi celle, plus simple, plus modeste, mais non moins curieuse, d'Obasine, datent de sa seconde moitié.
Comme travail d'assemblage, les deux coffres de Paris sont loin d'être supérieurs aux sarcophages égyptiens dont nous parlons plus haut. Les planches grossières qui en forment les côtés sont reliées aux quatre pieds par un assemblage à rainure et languette que consolide une armature de fer extrêmement compliquée (voir fig. 76 et 77). Ce ne sont plus seulement des clous énormes qui concourent à la solidité de l'ouvrage. Des verges de fer, forgées avec beaucoup d'art et se repliant en rinceaux gracieux, enveloppent l'extérieur du coffre, présentant, comme facture et comme dessin, une analogie frappante avec les riches pentures chargées de maintenir les plateaux juxtaposés dont étaient alors formées les portes des églises.
Ainsi, en ces temps lointains, la mise en œuvre du bois était subordonnée à un art plus complet, plus maître de ses
moyens. C'était au métal qu'on demandait la consolidation des meubles de prix. C'était également lui qui, avec ses beaux enroulements, fournissait leur principale parure. Du reste, l'art du fer, très supérieur alors à celui du bois, était destiné à garder son avance jusqu'à la fin du moyen âge, et les beaux coffres du xve siècle, qui sont Fhonneur de
nos musées et de nos grandes collections, se recommandent plus encore par la surprenante complication et l'étonnante richesse de leur serrurerie que par leur exécution propre.
Subordonné au fer pour ce qui]concernait la solidité du travail, le bois n'était guère mieux traité pour ce qui regardait sa mise en œuvre particulière. Bien que les ouvriers du xme siècle se trouvassent en possession de la scie, outil précieux dont les Egyptiens ne paraissent pas avoir fait usage, et dont on attribue l'invention aux Romains1, leurs plateaux continuaient d'être débités à la cognée et au couteau. Cette particularité explique pourquoi les nombreux artisans qui travaillaient alors cette flexible matière étaient
1. Il est question de la scie dans l'Ancien Testament; mais l'instrument qu'on désigne sous ce nom est-il bien celui que nous connaissons aujourd'hui ? Le fait mériterait qu'on l'éclaircît. Par contre, divers manuscrits de l'époque carlovingienne montrent des scies analogues à celles dont se servent encore les scieurs de long. (Voir notamment Bibl. nat., Bible latine, mss 6-3, et Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, tome II, p. 529.)
Fig. 76. — Structure et détail d'exécu tion du coffre de la ville de Paris.
légalement désignés sous le nom de « toutes manières d'ouvriers qui euvrent du trenchant en merrien1 » et divisés par l'habitude en deux classes principales : les charpentiers de la grande cognée et ceux de la. petite cognée, la dimension de l'outil désignant suffisamment la taille et l'importance des ouvrages que chacun de ces deux groupes d'artisans exécutait d'une façon plus spéciale2.
Il ne faut point s'étonner, après cela, si les deux coffres dont nous parlons sont de véritables ouvrages de charpenterie. On en peut dire autant de l'armoire d'Obasine, et quoique sa forme (voir fîg. 78) affecte quelques prétentions architecturales, la façon du bois n'y est pas sensiblement meilleure. Ajoutons qu'à cette époque — le besoin de magnificence se faisant déjà vivement sentir — on cherchait à dissimuler ce que ce travail avait de primitif et d'imparfait, non seulement par l'adjonction d'armatures extérieures soigneusement ouvrées, mais encore par des peintures, sinon fort artistement traitées, du moins très décoratives.
Le livre si curieux auquel le moine Théophile donna le nom d'Essai sur divers arts, nous fournit sur ce point de curieux renseignements3; et comme ce livre, sur la date duquel on n'est pas très d'accord, est, de toutes façons, antérieur au xive siècle, il est assez présumable que ses prescriptions furent en partie suivies dans la confection des bel-
1. C'est-à-dire qui travaillent le merrain (ou bois) avec des outils tranchants {Livre des mestiers d'Etienne Boileau, titre XL VII, p. 86).
2. Au xve siècle, comme nous l'expliquons plus loin, les charpentiers de la petite cognée prirent le nom de menuisiers. Bien que cette désignation nouvelle établît entre les deux professions une distinction suffisante ; cependant, par un sentiment assurément exagéré de l'importance de leurs travaux, les charpentiers proprement dits continuèrent, jusqu'à la fin du xvr5 siècle, de joindre à leur qualification professionnelle ces mots : « de la grande cognée. » Nous avons retrouvé cette qualification encore usitée à Paris en 1573 et 1577 dans des actes notariés. (Voir Dictionnaire de l'ameublement et de la décoration, tome Ier, col. 749.)