‹ La menuiserieChapitre 21 sur 31 · SS · texte numérisé non relu

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omme celle de la plupart des autres arts de l'ameublement, l'histoire de la menuiserie peut se diviser en deux parties distinctes .

La première embrassant la technique du travail, et qu'on pourrait hardiment qualifier de scientifique, car, ainsi que nous l'avons expliqué plus haut, un certain nombre de coupes compliquées et d'assemblages auxquels les menuisiers recourent journellement, sont le résultat de tracés géométriques toujours fort ingénieux, parfois même savants;

La seconde comprenant tout ce qui concerne la décoration, et qui peut, de ce chef, prétendre au titre d'artistique, car non seulement elle est parfois des plus remarquables au point de vue ornemental, mais encore, soit comme conception générale, soit comme adaptation de formes à des besoins précis, souvent elle ne laisse rien à reprendre.

Il s'en faut de beaucoup que la marche suivie à travers les âges par ces deux parties de l'art du menuisier soit identique. Alors que la décoration procède par soubresauts, se modifiant suivant le goût du jour, se transformant au souffle du caprice et de la fantaisie, la technique, elle, avance et progresse d'une façon régulière, normale en quelque sorte. Cette différence s'explique. Les procédés de fabrication transmis de génération en génération vont toujours en se perfectionnant. Chaque siècle apporte dans la main-d'œuvre un contingent de découvertes ou de simplifications trop profitables pour qu'on les laisse tomber en oubli. En outre, il augmente la provision d'outils permettant un travail plus rapide, plus facile, plus soigné. Ces outils, une fois entrés dans l'usage, y demeurent, et, de cette façon, à mesure que les années s'écoulent, la production se simplifie et s'améliore.

Les seuls arrêts subis par cette marche en avant, consistent dans une sorte d'assoupissement général auquel s'abandonne parfois une génération moins bien douée, ou distraite de son œuvre par les crises périodiques que traversent les nations. Alors on produit mécaniquement et par routine ce que précédemment on avait exécuté avec intelligence et par réflexion. Mais tout progrès accompli dans la main-d'œuvre demeure acquis, à condition, bien entendu, qu'il n'advienne pas quelqu'un de ces cataclysmes qui remettent brusquement en question une civilisation tout entière. Dans ce cas, les améliorations péniblement réalisées se trouvent comme perdues. Le monde retourne en arrière. La perfection relative à laquelle les différents arts étaient parvenus fait place à une barbarie nouvelle, et celleci remet en pratique ses méthodes rudimentaires, sur le sol même qui, grâce à des procédés savants, enfantait auparavant des œuvres justement admirées. A ces cataclysmes douloureux succède généralement une longue nuit après laquelle tout est à recommencer. L'histoire de l'humanité

fournit malheureusement de trop nombreux exemples de ces recommencements en quelque sorte inéluctables.

Avec la décoration, les choses se passent d'une façon différente. S'il est vrai que, comme la technique, elle est soumise à toutes les catastrophes qui bouleversent le monde, elle dépend, en outre, dans la marche régulière des civilisations, de mille conditions contingentes auxquelles son associée n'est point assujettie. Le décorateur, en effet, n'est jamais le maître exclusif, absolu, du domaine qu'il exploite. Il n'a pas pour guide unique l'inspiration personnelle, aidée de l'éducation reçue et servie par l'expérience acquise. Il lui faut obéir au goût de ses contemporains, suivre la mode nouvelle, se conformer au degré de culture de la clientèle qu'il est obligé de servir. En sorte que, suivant le développement intellectuel et artistique de la société pour laquelle il travaille, — et sans que son habi leté doive être mise ^en cause, — ses œuvres, une fois achevées, peuvent présenter les caractères essentiels d'une œuvre d'art, ou n'offrir qu'un aspect peu plaisant et un médiocre intérêt.

Ces divergences, au surplus, se manifestent avec une évidence d'autant plus grande , que le plus souvent — et nos incursions dans le passé vont nous permettre de le constater — la construction des meubles et leur décoration proviennent de mains différentes. Pour ce qui concerne notre pays notamment, jusqu'à la fin du siècle dernier, les règlements sévères qui déterminaient la sphère d'activité de chaque corporation, interdisaient à toute profession d'empiéter sur les prérogatives de ses rivales. Ainsi le menuisier construisait le bâti, ajustait les panneaux, poussait les moulures, exécutait parfois certains ornements en relief; mais dès qu'il s'agissait de sculpter en plein bois une figure d'homme ou de femme remplissant les fonctions de cariatide, d'amortissement ou de support, il devait recourir aux bons offices de l'imagier et à ceux du peintre,

s'il voulait, comme c'était alors l'usage, dorer son meuble. et le peindre. Ce qui se passait en France au mo}^en âge avait également lieu dans les temps antérieurs. Dès lors, on ne saurait s'étonner des inégalités singulières qu'on re lève entre la construction et la décoration de certains ouvrages appartenant aux époques anciennes.

Pour ne citer qu'un exemple, et pour le choisir aussi éloigné de nous que possible, les sarcophages égyptiens, d'une décoration si remarquable, couverts de peintures si élégamment distribuées, exécutées avec une finesse et un goût si particuliers, sont, comme charpenterie, des ouvrages très primitifs et d'une grossièreté relative. Le bois, dans toutes les parties demeurées visibles, est simplement équarri à la cognée. Le chevet, il est vrai, décrit une courbe remarquable, élégante et par conséquent difficile à exécuter. Il vient en outre se rattacher, par une nouvelle courbe très heureusement tracée, à la partie enveloppant les épaules, où le contour ressaute. Mais ces coupes in génieuses ne sont pas pour surprendre ceux qui savent comment, depuis plus de mille ans, les Egyptiens taillaient le bois. Les merveilleux bas-reliefs envoyés en 1878 au Trocadéro par Mariette-bey, de curieuses statuettes de porteurs qu'on peut voir au Louvre et qui remontent à la qua trième dynastie, les cuillers et les objets de toilette d'une délicatesse si charmante, exposés dans ce même musée et qui datent des Ramessides, suffisent à nous édifier sur l'étonnante habileté des artistes de ces temps lointains. Des exécutants si parfaits ne devaient guère être embarrassés pour indiquer aux charpentiers égyptiens l'art de débiter une grume et de cintrer un contour.

En dépit de ces courbes savantes, les diverses pièces dont se composent ces sarcophages sont à peine corroyées; elles sont en outre réunies de la façon la plus élémentaire. Les parois latérales sont montées sur un plateau de fond qui dessine le plan de l'ouvrage, et retenues à ce fond par

des chevilles énormes ou des clous enfoncés en plein bois. Enfin la planche qui ferme les pieds, et dont la mission est de consolider l'ouvrage, revêt la forme d'une espèce de T (voir fîg. 75), également fixé aux côtés du coffre par d'autres chevilles gigantesques se croisant à angle droit.

Ce sont assurément, au point de vue de la technique, des ouvrages très rudimentaires. Eh bien, sur cette carcasse primitive se développe une ornementation exquise, d'une élégance rare et d'une étonnante originalité. Avec un soin délicat, le peintre a commencé par réparer les défec-

Fig. 75. — Structure d'un sarcophage égyptien.

tuosités du corroyage, en appliquant des couches succès sives d'un enduit fait de chaux ou de plâtre tamisé. Il a ainsi bouché les fistules, remédié aux éraillures laissées par le tranchant de la cognée, et, sur ce fond rendu uni, son pinceau a figuré des scènes religieuses, de longues théories de personnages et de dieux, des sacrifices pittoresques mêlés d'hiéroglyphes explicatifs , se développant en de longues bandes ou s'associant à d'ingénieuses arabesques, dont les courbes gracieuses rappellent les combinaisons décoratives des plus beaux cachemires.

"Le contraste présenté par cette décoration luxuriante, s'épanouissant sur des coffres d'une exécution primitive,

est d'autant plus frappant, que dès l'époque des Ramessides on fabriquait des meubles infiniment plus parfaits. Sans parler de deux sièges, une chaise et un tabouret, qui, s'ils appartiennent au temps qu'on leur assigne, prouveraient que les Egyptiens contemporains du moyen empire pratiquaient avec supériorité presque tous les modes d'assemblage usités de nos jours , un coffre carré provenant d'un chef du sacerdoce thébain nous montre ses quatre parois réunies par un assemblage à queues chevillées ; alors qu'un coffret funéraire dans le genre des pylônes égyptiens (voir fig. 72) offre la disposition en bâtis formés par la réunion de montants et de traverses, qui distingue les meubles modernes, avec cette différence, toute fois, que les panneaux, au lieu d'être embrevés dans une rainure, sont retenus par des tourillons minuscules.

On voit, par ce dernier exemple, que les artisans égyptiens qui travaillaient le bois, seize cents ans avant notre ère, pouvaient, comme leurs confrères actuels, prétendre au titre de menuisiers. Aussi la finesse et la perfection relative de ces curieux ouvrages accusent- elles davantage le contraste qu'on relève entre la décoration si ingénieusement remarquable et la construction rudimentaire des sarcophages décrits plus haut.

Mais c'est l'histoire de la menuiserie française, et non celle de la menuiserie égyptienne, que nous entendons retracer. Il nous faut donc quitter les rives du Nil pour les bords de la Seine, et franchir d'un bond une longue suite de siècles. Entre temps, plusieurs cataclysmes terribles se sont abattus sur le monde, emportant dans leur tourbillon les civilisations les plus raffinées. Aux périodes brillantes, marquées par l'éclosion des œuvres d'art les plus délicates, a succédé une de ces longues nuits dont nous venons de parler, et qui précèdent les perpétuels recommencements des destinées humaines

L'ART DU BOIS EN FRANCE DU XIIIe AU XVe SIÈCLE. — LES

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