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laquelle on le tenait était justifiée. Mais l'hiver de 1709, qui fut particulièrement rigoureux, détruisit presque tous les châtaigniers dont le centre de la France était couvert. Ces beaux arbres furent gelés; on dut les abattre; et, trop impatients pour laisser à ces géants de nos forêts le temps nécessaire à leur croissance, nos paysans exploitèrent désormais le châtaignier en taillis, de sorte que ce bois précieux ne sert plus guère aujourd'hui qu'à faire des échalas, des cerceaux ou des treillages 4.

Parmi les bois qui pourraient également être utilisés par la menuiserie, il convient de citer l'acacia et le bouleau, qui , injustement négligés , sont accaparés par certaines industries spéciales , par les tourneurs notamment et les charrons. Enfin, il nous faut encore mentionner le pitch-pin, nouvellement adopté pour la confection des mobiliers d'été, ainsi que le pin, le sapin et le mélèze, par lesquels nous terminerons cette énumération, et qui ne sont guère employés que dans la menuiserie commune.

Ces différents bois, à l'exception du pitch-pin, qui se tire d'Amérique, et de diverses essences de chêne et de sapin qui nous viennent du Nord, sont produits par notre sol et donnent lieu à un commerce considérable. La plupart d'entre eux se distinguent par des qualités spéciales qui les ont fait particulièrement adopter pour certaines sortes de travaux ; mais de tous c'est le chêne qui convient le mieux aux ouvrages de la menuiserie. Soit qu'on se préoccupe surtout de l'élasticité, de la résistance et de la durée, soit, au contraire, qu'on ait plutôt en vue la variété du grain, l'homogénéité, la finesse des fibres, c'est à lui qu'on accorde presque toujours une juste et légitime préférence.

1. Il nous souvient d'avoir traversé en Corse la forêt de Vizzavona, qui comptait des milliers de ces beaux châtaigniers, âgés de deux ou trois siècles et mesurant plusieurs mètres de circonférence. Cette admirable forêt, inexploitée à cause du manque de routes, peut donner une idée de ce qu'étaient nos anciens bois de châtaigniers.

On emploie dans la menuiserie courante deux sortes de Chêne : le dur et le tendre. Le chêne dur était autrefois nommé bois de pays, parce qu'il se tirait de France. Le Bourbonnais et la Champagne en approvisionnaient Paris. Il y parvenait engrume, c'est-à-dire abattu, coupé, mais non équarri ; de plus, il était flotté. Le bourbonnais ne jouissait que d'une médiocre réputation. Il passait pour se tourmenter. Il lui arrivait assez souvent, une fois converti en panneaux, de se cofliner ou de se fendre. Sa couleur d'un gris pâle était, en outre, peu appréciée. Aussi le réservait-on pour les bâtis, et surtout pour les ouvrages ordinaires réclamant que de la solidité. Le Champagne était plus estimé. Moins dur et moins noueux que le bourbonnais et d'une couleur jaune plus agréable, il était fort employé dans la menuiserie en bâtiment, et, refendu en minces voliges, on l'utilisait pour les lambris.

Le chêne tendre, qu'on désigne sous le nom de bois de Lorraine ou des Vosges, indépendamment de sa qualité d'être moins rebelle à l'outil, se distingue par sa belle couleur d'un jaune clair, parsemée de petites taches rouges. Son riche veinage est, en outre, agréable à l'œil; son grain résistant, qui se prête bien à la sculpture, se présente presque toujours sans nœuds ni gales. Aussi n'a-t-on cessé de l'employer à la confection des lambris et des meubles à bâtis et à panneaux, comme armoires, buffets, etc. Enfin, parmi les essences françaises il faut encore mentionner le chêne de Fontainebleau, qui tient, comme qualité, le milieu entre le bois des Vosges et le bois de pays. Sa couleur surtout est fort belle, mais il est particulièrement sujet à se piquer aux vers.

Malheureusement le dépeuplement de nos forêts et l'impossibilité de se procurer en nombre suffisant de beaux arbres grandis sur notre sol, ont, dès le xvne, siècle, obligé nos industriels à se pourvoir à l'étranger. Depuis deux cents ans, on importe par quantité, en France les chênes

du Nord, connus dans le commerce sous le nom de bois de Hollande, parce qu'ils ont été longtemps expédiés de ce dernier pays , où ils étaient préalablement débités en planches ou plateaux. Enfin l'établissement des chemins de fer a permis à nos menuisiers parisiens de s'approvisionner en partie de chênes tirés des immenses forêts de la Hongrie.

Les piqûres de vers ne sont malheureusement pas les seuls défauts qui se rencontrent dans les diverses sortes que nous venons de passer en revue. On peut citer encore X aubier, les flaches, les nœuds, les malandres, les gelifs ou gelivures [givelures en termes d'ouvrier), les gales, les fistules, les rougeurs ou échauffures, la pourriture, etc.

On donne le nom ày aubier à la dernière croissance de l'arbre, c'est-à-dire à la couche qui se trouve entre l'écorce et le bon bois (voir fig. 6, cote a). Le menuisier a grand soin de retrancher cette couche , qui en séchant devient blanche, et avec le temps tombe en poussière. Sous l'ancien régime, alors que l'exercice des diverses professions était gouverné par des règlements étroits, il était sévèrement interdit d'employer l'aubier pour aucunes sortes d'ouvrages 1

Les flaches proviennent d'un équarrissage mal conduit et qui, n'ayant pas été fait à vive arête, entraîne une perte sensible lorsque ensuite on débite et corroie le bois pour s'en servir.

On sait en quoi consistent les nœuds. Ils marquent le passage des branches à travers le corps de l'arbre, et non seulement ils séparent les fils du bois, mais, quand celui-ci est refendu, ils trouent les planches de peu d'épaisseur.

1. Dans Y Ordonnance du 4 septembre 1382, il était fait expressément défense aux menuisiers de travailler « les bancs de taille (c'est-à-dire sculptés) ne à colombes (colonnes) et dreçoirs tant de taille comme autres » dans un bois où il y avait de l'aubier. Il était également interdit de faire des coffres à queue d'aronde où il y eût de l'aubier. Celui-ci était proscrit, au surplus, de tous les ouvrages de menuiserie, même des bancs de taverne.

On appelle malandres des veines tantôt rouges et tantôt blanches qui sont sujettes à se pourrir rapidement; gelifs, les fentes que produit la gelée; et gales, des défauts assez semblables à de petits nœuds qui défigurent la surface de certains bois, sans entraîner pour cela leur mise hors de service.

Enfin les fistules sont le résultat de coups de hache ou de cognée maladroitement donnés lorsqu'on abat l'arbre ou lorsqu'on l'équarrit; et les rougeurs ou échauffures indiquent un commencement de pourriture.

Fig. 6. — Grume avec son écorce. — a, l'aubier.

Après le chêne, c'est le Noyer qui est le plus employé dans la menuiserie. Il est d'autant plus apprécié pour les beaux ouvrages, que sa fibre très homogène se prête admirablement à la sculpture. On distingue deux sortes de noyer, le blanc et le noir. Le blanc, appelé communément noyer femelle, est le moins estimé, quoique étant le plus propre aux travaux d'assemblage. Il provient d'arbres jeunes, ou qui ont acquis leur développement dans des terrains humides. Le noir est ferme, plein, très dur. Sa couleur est d'un gris jaunâtre assez foncé, avec des veines souvent très riches teintées de noir. Malheureusement il est assez sujet aux vers.

L'Orme est un bois liant, d'un grain serré et veiné. Sa couleur est tantôt rougeâtre, tantôt jaune tirant sur le vert. Son aubier est assez dur pour pouvoir être employé. Il présente, en outre, peu de nœuds.

Le grain du Hêtre est serré. C'est un bois plein et de fil; sa couleur d'un blanc roussâtre est agréable à l'œil. Il n'a point d'aubier, mais il est sujet à s'échauffer et à être piqué. Si sec qu'il puisse être, il se tourmente toujours, ce qui empêche de s'en servir dans le bâtiment et oblige de le réserver pour les sièges.

Le Tilleul, autrefois très usité pour les lambris, aujourd'hui injustement délaissé, est un bois blanc, uni, qui prend aisément la colle, se coupe bien et convient admirablement pour les ouvrages de sculpture. Il se laque à merveille; par contre, il dure peu.

Le Merisier est tendre, facile à travailler, accepte bien le poli, la couleur et le vernis; il est en outre agréablement veiné, et sa fibre, naturellement d'un gris rougeâtre, teinte en rouge simule l'acajou. Jadis il n'était guère employé qu'en Bretagne. On en fait aujourd'hui quantité de sièges communs.

Le Peuplier ou Grisard, bois blanc et mou, difficile à travailler, est réservé, nous l'avons dit, pour le remplissage et la menuiserie commune. Il en est de même de I'Aulne. Quant au Sapin, bois tendre et de fil, mais de dureté inégale et sujet à s'échauffer, on l'utilise surtout dans les ouvrages légers et de peu de durée. Pour prolonger sa conservation, les menuisiers en bâtiment le revêtent de peinture à l'huile.

Fi2. 7. — Les scieurs de long.

DE LA FAÇON DONT LE BOIS EST DEBITE ET DES PRECAU- TIONS EXIGÉES POUR SA MISE EN ŒUVRE.

Autrefois le bois était livré au menuisier en grume, c'està-dire coupé dans son épaisseur, mais non équarri, et conservant encore son écorce. Le menuisier le divisait luimême à la scie, le tranchant dans le sens de sa longueur, en planches ou en plateaux de diverses forces. Cette opération, qu'exécutaient des ouvriers spéciaux, nommés

Fig. 8. — Petite grume prête à être équarrie. — a, les dosses.

Fig- 9. — Grosse grume prête à être équarrie. — a, les dosses. — b, les contre-dosses.

scieurs de long, ne laissait pas que de demander beaucoup de temps. Elle était, en outre, assez délicate.

Le premier soin du menuisier en recevant une grume était de la dépouiller de son écorce, puis de l'équarrir en enlevant les dosses, c'est-à-dire l'aubier (voir fig. 8, cote a). Mais comme avant tout on se préoccupait de perdre le moins de bois possible, quand le diamètre de l'arbre était considérable, dans la crainte que les dosses ne fussent trop épais

ses, on faisait sur chaque face de la grume une seconde levée nommée contre-dosse (voir fîg. 9, cote b). De cette façon on arrivait, sans beaucoup de perte, au vif du bois. Et, en effet, pour peu que ce dernier fût de bonne qualité, les contre-dosses, tout en étant sensiblement plus tendres que le reste de l'arbre, ne présentaient d'aubier qu'à leurs extrémités et pouvaient, par conséquent, être employées pour les ouvrages communs.

Une fois le bois équarri, le menuisier le débitait. Cette opération s'effectuait soit en tranchant l'arbre verticalement, — ce qu'on appelait fendre sur la maille, — soit en le refendant préalablement en quatre parties et en débitant ensuite chacun des quartiers séparément.

Le bois fendu sur la maille, c'est-à-dire parallèlement aux rayons de l'arbre, présente d'assez grands avantages Les plateaux qu'on obtient ainsi sont plus larges, offrent plus de résistance et, se laissant pénétrer moins facilement par l'humidité, sont, par conséquent, moins sujets à se tourmenter. Leur principal défaut est qu'ils se polissent difficilement; les rayons de l'arbre, se trouvant coupés sur leur épaisseur, portent à la surface des parties dures, qui désaffleurent. En outre, d'un plateau à l'autre la qualité varie. Quand on refend les arbres sur toute leur largeur, comme l'indique notre figure 10, les planches qui passent par le centre se trouvent exactement sur la maille; mais à mesure qu'on s'éloigne du centre, elles y sont de moins en moins et finissent même, dans le voisinage de la circonférence , par devenir perpendiculaires aux rayons et , par suite, presque parallèles aux couches concentriques. Ainsi la résistance du bois s'amoindrit de plus en plus, et pour quelques plateaux excellents on risque d'en avoir une quantité de médiocres

Ce sont les Hollandais qui introduisirent l'habitude de fendre d'abord les arbres par quartiers, et de débiter ensuite chaque quartier isolément Pour conserver au bois le

maximum de qualités qu'il peut avoir, on a soin, quand on use de ce procédé, de débiter les planches soit perpendiculairement à l'un des côtés du rectangle formé par la double section, comme nous l'indiquons en a (voir fig. 11), soit en le tranchant perpendiculairement à la circonférence, comme on peut le voir en b (même figure), mais en évitant soigneusement de le refendre parallèlement à cette même circonférence (comme en c), sauf pour l'érable, dont le cœur est mauvais et qu'on débite de cette dernière manière1.

Fig. 10. — Grume équarrio, tranchée Fig. 11. — Grume équarrie et tran-

sur la maille. — A, l'aubier. — B, chée par quartiers, avec les dif-

le tronc équarri. — c, c, c, les traits férentes façons de débiter le

de la scie. bois.

Toutes ces opérations, assez simples en théorie, ne laissent pas que d'offrir , dans la pratique , des complications nombreuses. Il faut, en effet, au cours du travail, tenir compte de la déformation naturelle des arbres et de leurs vices intérieurs, de façon à tirer le meilleur parti des grumes que l'on a à débiter. On doit, en outre , s'arranger de manière que les plateaux soient toujours sciés régulière-

1. On est, depuis vingt ans, parvenu à dérouler l'érable, c'està-dire à le trancher circulairement. Mais cette façon de débiter ce bois précieux concerne spécialement l'ébénisterie. Nous en reparlerons autre part.

ment, avec le moins de perte possible, et qu'ils ne présentent, une fois débités, aucun défaut capital qui entraînerait leur rejet.

Suivant l'usage auquel le bois est destiné, on donne à ces plateaux des épaisseurs et des largeurs diverses. Mais, tranchés à la convenance du menuisier, ils ne sont point encore en état d'être immédiatement employés. Il faut d'abord les faire sécher. Plus les espèces sont dures, plus cette opération est longue. C'est pourquoi les maîtres dans l'art de la menuiserie recommandaient, au siècle dernier, de ne point se servir de bois « qu'il n'ait au moins huit années de coupe * ».

Pour faire sécher le bois, on l'empile dans des chantiers. Ces chantiers doivent être situés en un endroit relativement élevé, et nivelé de manière que l'écoulement des eaux y soit facile et rapide. En outre, il faut éviter qu'ils soient plantés d'arbres, à cause de l'humidité qui en résulterait. Pour la même raison , le terrain occupé par les piles doit être pavé et en contre-haut. Ces précautions prises, on dispose sur le sol des madriers épais, de longueur convenable et soigneusement équarris, qui portent eux aussi ce même nom de chantiers. Puis, sur ces madriers on dresse la pile à claire-voie, en ayant soin d'espacer les planches de façon que l'air circule librement entre elles. Pour cela, on les soutient de loin en loin avec des lattes qui, tout en les empêchant de se toucher, doivent être néanmoins ass-ez rapprochées pour que les plateaux n'aient pas de tendance à gauchir. Enfin, quand la pile est suffisamment montée, on la couvre de planches posées « à recouvrement » et inclinées de telle sorte que la pluie ne puisse pénétrer entre elles.

On comprend quelle dépense et quel embarras cause une installation pareille. Cependant, jusqu'au xvme siècle, les

1. L'Art du menuisier, par Roubo le fils, compagnon menuisier; Paris, 1769; première partie, p. 32.

menuisiers conservèrent l'habitude de débiter chez eux et d'emmagasiner tous leurs bois d'œuvre; et comme les menuisiers parisiens étaient établis un peu partout dans la capitale, on rencontrait de ces chantiers jusqu'au cœur de Paris. Le sinistre qui détruisit, en 1720, les ateliers de l'illustre Boulle, prit naissance dans la cour même du Louvre, où le sieur Marteau, menuisier du roi, avait entassé ses provisions de bois. Boulle possédait également chez lui pour douze mille livres « de bois de sapin, de chesne, de noyer, de panneau ou mairin, de bois de Norvègue, amassés et conservés depuis longtemps pour la bonté et qualité des ouvrages1 ». Cette provision vint encore alimenter l'incendie.

Le renchérissement des terrains força, dès les premières années du xviii* siècle, les menuisiers parisiens à transporter leurs chantiers en dehors des remparts. Le plus grand nombre alla s'établir au faubourg Saint-Antoine, alors presque désert, et qui devint bientôt le quartier général de leur artistique industrie. Puis, comme cette provision de plateaux et de planches n'exigeait pas seulement beaucoup d'espace, mais encore beaucoup d'argent, la spéculation s'en mêla. Des négociants se chargèrent d'approvisionner les ateliers au fur et à mesure de leurs besoins. D'énormes dépôts de bois de Hollande, appelés bois d'échantillon, furent établis sur les quais de l'Hôpital2 et de la Râpée. Bientôt on commença, dans l'exploitation des forêts, à équarrir le bois, et même à le débiter sur place3. Mais pendant longtemps encore tous les ateliers d'une certaine importance eurent pour corollaire obligé un impor-

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