UArt du menuisier, tome III, p
principal élu , assisté de six jurés qui chaque année devaient faire au moins quatre visites chez chacun des maîtres, pour s'assurer que ceux-ci ne contrevenaient pas aux règlements. Chaque maître ne pouvait avoir qu'un apprenti, et l'apprentissage durait six années, après lesquelles on devenait compagnon. Enfin, pour pouvoir être admis à la maîtrise, les compagnons devaient (art. IX) « faire de leurs mains propres, en la maison de l'un des jurés, le chef-d'œuvre prescrit, tant en assemblage que de taille, de mode antique, moderne ou françoise, garny d'assemblage, liaison et moulure », etc. Il semble qu'avec tant de précautions on ne pouvait manquer d'obtenir des artisans parfaits. Roubo vient de nous édifier sur les médiocres résultats que donnait cette réglementation méticuleuse.
La Révolution supprima, on le sait, les maîtrises et les jurandes. Elle émancipa l'industrie en rendant libre et facile l'accès de toutes les professions. Grâce à elle, le long et stérile apprentissage ne fut plus déclaré indispensable. La capacité de chacun fut désormais établie par ses œuvres, et non par des brevets. Mais le besoin d'une éducation solide, d'une préparation sérieuse, n'en demeura pas moins évident. C'est pour répondre à ce besoin, pour former des artisans d'élite, que, depuis dix ans, la Ville de Paris et les chambres syndicales rivalisent d'efforts; et par leurs soins, des écoles ont été créées où les jeunes gens qui se destinent à la menuiserie et à l'ébénisterie reçoivent une éducation excellente.
Ces écoles sont actuellement au nombre de quatre. La plus importante porte le nom d'EcoLE Boulle et appartient à la Ville de Paris. Elle est établie rue de Reuilly et forme des menuisiers, des ébénistes, des sculpteurs et des tapissiers. Des cours de géométrie, de dessin, d'aquarelle et de marqueterie viennent compléter la très sérieuse et très complète instruction technique qu'on donne dans les ateliers. Les enfants passent quatre ans dans cet établisse-
ment; lorsqu'ils le quittent, ils ont accompli un véritable apprentissage ; et comme ils n'ont été distraits de l'enseignement journalier par aucune de ces courses, de ces corvées, de ces travaux subalternes qui dans les ateliers ordinaires absorbent en partie le temps des apprentis; comme tous les ouvrages qu'on leur fait exécuter ont en vue, non pas l'exploitation de leur activité, mais leur éducation technique, ils sortent de là avec toutes les qualités requises pour faire des artisans distingués. Ajoutons que le nombre des places, étant limité, l'école n'ouvre ses portes qu'à des sujets intelligents, bien doués et dont la conduite est irréprochable. Elle les classe, en outre, suivant leurs facultés particulières, et, après leur avoir donné une teinture de toutes les branches de l'industrie du meuble, elle les pousse dans la voie qui semble le mieux répondre à leurs aptitudes.
La Ville possède un second établissement situé à Montevrain, et qui porte le nom d'ÉcoLE d'Alembert. Ici il ne s'agit plus de former une élite de travailleurs intelligents et instruits, mais de doter des enfants moralement abandonnés d'une profession qui leur permette de gagner par la suite honorablement leur vie. L'enseignement qu'on donne dans ce nouvel établissement, tout en étant fort complet, est, par conséquent, d'un ordre moins élevé que celui reçu à l'Ecole Boulle.
La troisième école a été instituée par la Chambre syndicale de l'ameublement. Elle porte le nom de Patronage industriel des enfants de l'ebenisterie; elle complète par des cours de géométrie, de dessin, de modelage et par des démonstrations techniques du plus haut intérêt, l'enseignement de l'atelier. Les jeunes gens qui viennent suivre ces cours du soir apprennent à connaître ce qu'on est convenu d'appeler les styles, à composer et à dessiner des meubles d'après un programme donné, à tracer scientifiquement les courbes qui permettent de débillarder une pièce de bois
suivant un calibre compliqué, à débiter le bois en relevé pour éviter toute perte de matière. En sortant de cette école, où ils ont pu compléter par des leçons théoriques l'apprentissage pratique de l'atelier, les jeunes gens sont aptes à faire des ouvriers d'élite.
Enfin la Chambre syndicale des ouvriers ébénistes et menuisiers possède une quatrième école du même genre que celle du patronage, dont les cours du soir suppléent aux insuffisances de l'éducation courante reçue par les apprentis. Grâce à ces différents établissements, une importante lacune se trouvera comblée. Gomme le disait fort bien en 1881 un grand industriel de province qui est en même temps un artiste distingué : « On trouve toujours des tapissiers et des sculpteurs, mais on rencontre très difficilement un chef d'atelier menuisier1. » Et cependant c'est ce chef si malaisé à trouver qui est le plus nécessaire, car « la composition d'un meuble simple, de bonnes proportions, de formes élégantes, est chose si peu facile, que bien peu d'architectes osent l'entreprendre, à cause des difficultés inhérentes à la matière et des questions de fabrication.
Faut-il ajouter que ce ne sont pas là les seuls services que notre époque aura rendus à l'importante industrie dont nous venons de retracer sommairement l'histoire? Le xixe siècle, qui, au point de vue scientifique, peut revendiquer tant de découvertes merveilleuses, a doté la menuiserie d'un certain nombre de machines-outils permettant d'exécuter, avec une rapidité singulière et une sûreté absolue, les ouvrages les plus compliqués et les plus difficiles. Déjà au xvme siècle, les Hollandais avaient établi des scieries mécaniques, mues par des moulins à vent, et disposées de façon à équarrir les grumes et à les débiter en plateaux. Mais dans les ateliers des villes françaises on continuait de se servir de la grande scie à main, et beaucoup
1. Commission d'enquête sur la situation des ouvriers et des industries d'art, p. 352, déposition de M. Blanqui.
de personnes peuvent encore se souvenir d'avoir vu les scieurs de long occupés à refendre péniblement des troncs d'arbre. Cette opération, très pittoresque assurément, mais qui ne laissait pas que d'être fatigante, longue et coûteuse, a été remplacée par le sciage à vapeur, qu'on trouve désormais dans nos grands établissements. La grume, placée sur un chariot mobile et qui avance progressivement, vient chercher le contact d'un jeu de fortes scies plus ou moins nombreuses, plus ou moins espacées, et qui, animées d'un mouvement constant de va-et-vient, tranchent les plus gros troncs d'arbre avec une régularité parfaite.
Pour débiter les pièces de bois de petit calibre, on a inventé la scie à ruban ou scie sans fin, et pour les découper, la sauteuse,, qui permet de suivre facilement les contours les plus compliqués et d'exécuter sans effort les pièces ajourées, regardées autrefois comme les plus difficiles. Avec ces diverses sortes de scies on confectionne également les tenons, et on prépare le travail du sculpteur, en débarrassant les morceaux destinés à être sculptés de toutes les parties accessoires que l'on était jadis obligé de faire tomber au ciseau. De même, pour le corroyage du bois, au rabot directement manié par l'ouvrier on a substitué l'action de la raboteuse, qui communique aux longues surfaces une planitude et une régularité de poli que le travail individuel ne pouvait lui donner. Grâce aux machines à repercer et à fraiser, mues aussi par la vapeur, on peut, en outre, percer avec une rapidité précédemment inconnue les trous nécessaires pour les chevilles, pour les tourillons, pour l'introduction de la sauteuse dans les pièces que l'on veut ajourer, et préparer également les mortaises. Enfin la toupie, animée d'un mouvement vertigineux de rotation, permet, à l'aide de fers aussi variés qu'on le désire, de pousser, pour ainsi dire instantanément, les moulures les plus compliquées.
A l'aide de ces machines-outils, un ouvrier habile exécute
en une matinée autant de besogne que six hommes en faisaient autrefois en un jour. De là une diminution considérable dans le prix de la main-d'œuvre pour tous les ouvrages qui peuvent se fabriquer par nombres, et une régularité dans la fabrication qui permet à des morceaux façonnés d'après des épures suffisamment soignées et par des ouvriers qui n'ont aucun rapport entre eux, de s'adapter exactement les uns aux autres, comme les pièces d'un appareil mécanique ou les ressorts d'une horloge.
Cette substitution de la machine à la main de l'ouvrier est appelée à devenir le point de départ d'une révolution complète dans la production de la menuiserie. Bien servie par l'éducation absolument supérieure que reçoivent nos jeunes apprentis, stimulée parle goût du public, qui progresse d'une façon constante, cette belle industrie, cet art — donnons lui ce titre mérité — commence à se transformer et à entrer dans des voies nouvelles. Déjà la main-d'œuvre est arrivée à un point de perfection tel que tout meuble ancien, si réussi qu'il soit, peut désormais être exactement copié Mais à côté des chefs-d'œuvre que des ouvriers merveilleusement entraînés ne cesseront pas de produire et qui sont et resteront toujours réservés aux personnes riches, on peut prévoir la prochaine apparition d'un mobilier élégant, commode et assez bon marché pour être à la portée des bourses les plus modestes. De cette façon la possession de meubles sagement pondérés, bien construits, ornés avec goût, ne sera plus le privilège de quelques classes exceptionnellement fortunées; et la menuiserie française, se conformant, une fois de plus, aux besoins d'une société nouvelle, satisfera aux légitimes exigences de ce luxe honnête auquel peut prétendre une grande et laborieuse démocrate.