F.utcuil en bois sculpté et laqué style Lcuis XVI
(MOEI 1ER NATIONAL.)
décadence dans laquelle les arts du bois étaient tombés et le chemin que nous avons parcouru depuis lors.
Tel est, en effet, le point de départ de la brillante renaissance à laquelle il nous a été donné d'assister. Comprenant que leur éducation était à refaire, nos menuisiers n'hésitèrent pas à demander au passé les enseignements qu'il pouvait leur fournir, et, s'inspirant des époques où le bois avait été mis en œuvre avec le plus d'adresse et de talent, ils sont parvenus à composer sinon de toutes pièces, du moins par d'ingénieuses adaptations, un mobilier nouveau, élégant, commode, bien approprié à nos besoins, très moderne par conséquent, mais rappelant suffisamment les types anciens pour satisfaire ce goût singulier d'archaïsme qui est une des caractéristiques de la génération actuelle.
Pour l'usage spécial d'une clientèle très éprise, et non sans motifs, des œuvres du passé, nos menuisiers ont imaginé, depuis vingt ans, un style Renaissance, un style Henri H, un style Louis XIII, voire un style Louis XIV ; et ces styles, appliqués à nos armoires, à nos buffets, à nos lits, à nos bibliothèques, ont permis de créer toute une suite de modèles à la fois élégants et très décoratifs, qui dérouteraient étrangement les du Cerceau, les Vredeman de Vries, les le Brun, les le Pautre, et du reste tous les grands dessinateurs du mobilier français, s'il leur était donné de revenir en ce monde. Ces meubles, dans cent ans d'ici, seront considérés avec raison comme des créations de notre siècle en sa seconde moitié. Aujourd'hui ils passent, auprès du public, sinon pour des copies exactes, du moins pour de savantes restitutions, et font accuser nos producteurs d'impuissance à créer des formes nouvelles. Des écrivains aussi sévères que peu renseignés, prenant ces étiquettes au sérieux, invitent gravement nos contemporains à inventer de toutes pièces un « style » qui soit de notre temps. Si la prétention est plaisante, elle n'a pas
toutefois le mérite d'être neuve; ce n'est pas la première fois que pareille confusion se produit.
Les artistes de la Renaissance, en effet, avaient la ferme
Fig. 103. — Modèle de fauteuil dessiné par Percier.
conviction de ressusciter dans leurs œuvres la civilisation latine. Au siècle dernier, les dessinateurs nourrissaient les mêmes illusions à l'égard de l'art grec ou romain. Nous avons vu à quelles créations personnelles ces deux tentatives ont abouti. N'anticipons donc pas sur le jugement que la postérité portera de notre époque, et laissons
nos pseudo-connaisseurs continuer de commander gravement des armoires à glace Renaissance et des tables de nuit Henri IL Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on l'a dit : « Le monde tient à être trompé : Mundus vuït declpi. »
Dans la fabrication de ces beaux meubles en menuiserie pure, nos artisans — est-il nécessaire de l'ajouter ? — ont apporté tous les raffinements d'une main-d'œuvre poussée à la perfection et entièrement sûre d'elle-même. Assemblages irréprochables, heureuse répartition des masses portantes, architecture logique et bien lisible, décoration délicate et grasse à la fois, sans lourdeur et sans profusion, toutes les qualités d'une bonne exécution se trouvent réunies dans ceux de ces ouvrages qui peuvent à juste titre passer pour soignés.
De leur côté, les menuisiers en sièges sont revenus aux formes enveloppantes, à la fois gracieuses et confortables, dont le xvne siècle, sur sa fin, s'était fait le promoteur, et qui fournirent, au siècle dernier, tant de modèles incomparables. Mais les uns et les autres ne se sont point contentés de créer des œuvres aussi recommandables ; ils ont voulu que leurs successeurs fussent à même d'en produire de meilleures encore ; et dans ce but des écoles ont été fondées, dont la mission est de préparer des artisans d'élite, suffisamment instruits, non seulement pour dessiner et composer certains meubles , dont jusqu'à présent les épures avaient été demandées à des dessinateurs connaissant mal le bois et ses ressources, mais aussi pour résoudre scientifiquement les problèmes de coupe et de construction, dont la solution fut trop souvent obtenue par routine. Ces tentatives sont d'autant plus louables que le mal qu'on prétend ainsi enrayer est, par son ancienneté, devenu presque vénérable. C'est, en effet, par empirisme ou par tâtonnements qu'ont été exécutés la plupart des meubles anciens que l'on paye si cher dans les ventes publiques.
Les ouvriers du xvne et du xvme siècle, dont on exalte bénévolement le savoir et les talents, n'étaient point supérieurs, comme instruction, à ceux de notre temps et ne possédaient pas cette science approfondie de leur profession dont, par esprit de dénigrement envers nos contemporains, on aime à gratifier les générations disparues. Au siècle dernier, un juge sans appel, Roubo, se plaint avec amertume de l'ignorance profonde des menuisiers qu'il voyait journellement travailler1. Il est forcé de constater que ces ouvriers n'ont point de « théorie », que toute leur habileté consiste dans une routine plus ou moins heureuse, selon qu'ils ont eu des maîtres plus ou moins habiles, « la plupart ne sachant faire qu'une sorte d'ouvrages, et encore avec des calibres qu'ils n'ont pas le talent de faire eux-mêmes ». Il ajoute que, faute de connaissances suffisantes, ils sont obligés de laisser aux sculpteurs non seulement le soin de tailler les ornements en relief, mais aussi celui de pousser les moulures, et que ces derniers, « étant pour l'ordinaire de fort mauvais ouvriers dans leur talent et pour la plupart sans dessin, ne tracent leurs ouvrages qu'avec des calques dont ils ne savent pas faire les originaux1 ». Certes, nous voilà loin du portrait si avantageux qu'on se complaît à nous faire des artisans du xvne et du xvme siècle. Cette ignorance si sévèrement constatée est d'autant plus surprenante que, sous le régime des corporations, les menuisiers étaient tenus à un long et minutieux apprentissage, et devaient, pour arriver à la maîtrise, subir un examen rigoureux.
Nous avons dit plus haut que c'est seulement en 1580 que les « charpentiers de la petite cognée » prirent dans leurs Statuts le nom de menuisiers. Ces Statuts, refondus en 1645, gouvernèrent le métier jusqu'à l'abolition des corporations. La communauté était administrée par un