‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 26 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« I navigue maintenant dans ces régions lointaines où l'été cesse de sourire, près des roches de Behring ou des îles nues du Groënland, Les bises glacées des déserts endormis sous la neige éternelle sifflent pendant ses veilles de nuit et au-dessus du tumulle des vagues lui portent les longs hurlements des loups de la rive d'Ouna-

laska, »

CAMPDELL.

À peine avons-nous mouillé les ancres et avalé à grande hâte le repas du matin, que toute la compagnie s'empresse de gagner la terre. Quelques-uns tentent l'ascension du glacier baptisé € Mon frère Jean » par le docteur Kane, d’autres vont à la recherche de spécimens d'histoire naturelle; ceuxiei s'occupent d'observations scientifiques ; ceux-là, se rappelant les rennes tués pendant le séjour du docteur Hayes, comptent sur une chasse prodigieusement fructueuse. Aucun indigène ne se montrait; nous en fûmes surpris, car nous avions pensé en trouver, au moins au village d'Etah, situé à trois ou quatre kilomètres de notre escale, Leurs huttes étaient complètement désertes mais offraient des traces d'occupation récente ; des quartiers de phoque ou de morse, soigneusement déposés dans des

caches !, nous firent supposer que cette absence ne pouvait être que temporaire.

Laissant à d’autres la tâche d'explorer le pays dans le voisinage immédiat du port, le capitaine et moi primes une baleinière et quatre hommes pour visiter l'anse du « Life-boat » (canot de sauvetage), où quelques-uns des officiers et des gens du Polaris passèrent leur second hiver (1872-1873), et aller à la recherche du bateau de fer que, disait-on, le docteur Hayes avait, en 1860, laissé à l’île Littleton.

Faisant voile autour de Sunrise Point (cap du Soleil levant), nous rencontràmes vent debout une mauvaise brise du nord contre laquelle il fallut lutter péniblement à l'aviron ; l’'écume glacée rejaillissait sur nos visages, presque au point de les « geler ». Cinq heures de cette rude besogne nous amenèrent au petit havre où nous fümes enchantés d’allonger enfin nos jambes et de rétablir la circulation du sang.

Dès nos premiers pas sur la berge, nous découvrons de nombreux vestiges de l'occupation américaine : c'est d'abord un grand cairn, démoli par de précédenis visiteurs, les gens de la Tigresse sans doute (mission de recherche de 1873); puis un panier doublé de fer-blanc, une malle presque vides; cette circonstance et l'odeur forte qui s’exhale des deux objets montre que les Esquimaux ont dù faire main basse sur le contenu. Un peu plus loin, nous trouvons un canot de forme « civilisée », mais de construction indigène probablement ; la charpente, recouverte ensuite de peaux, aura été préparée sous la surveillance d’un homme blanc.

1. Ce mot français, adopté en anglais dans toute l'Amérique du Nord, vient des voyageurs franco-canadiens du nord-ouest : un des principaux cols des Rocheuses, celui peut-être qu'empruntera le grand chemin de fer du Pacifique canadien, est voisin de la cache de la Tôte

aune (Yellow Head cache). (Trad.)

À l'extrémité occidentale de l'éperon sur lequel nous avons débarqué, la quantité de débris qui jonchent le sol nous donne tout lieu de conjecturer que nous sommes sur le site du quartier d'hiver des Américains. On n’aperçoit pas un vestige de maison; mais caisses, nalles, fourneaux, morceaux de bois, canons de fusil. s'agments de toute provenance, couvrent un espace de près d’un kilomètre carré, scène lugubre et désolée au possible.

Quelques malles portent le nom de leurs propriétaires et, entre auires choses, renferment des livres se rapportani presque tous aux régions polaires ; dans l’une nous trouvons des articles de toilette féminine, un col de dentelle, un voile noir, des rubans fanés, souvenirs de quelque belle amie laissée au pays; sans doute, par les pensées qu'ils suggéraient, ils auront consolé les heures longues et solitaires de la nuit monotone du pôle. De nombreux cairns ou caches, sous lesquels sont déposées des masses de lard de phoque, nous font supposer que les naturels viennent de temps en temps; une telle mine de richesses, contenant en si grande abondance le bois et le fer, choses très précieuses pour les Esquimaux, ne saurait être abandonnée pour longtemps.

Nous trouvons deux autres bateaux, de même facture que le précédent : sur l’un sont peintes en grandes majuseules les lettres MAUMOKPO ; impossible de comprendre ce que cela signifie; — c’est peul-être quelque nom islandais.

Deux thermomètres de Casella, dont l'échelle descend à 72 degrés au-dessous de zéro, sont en parfait état de conservation, et nous regrettons beaucoup que ces instruments ne soient point à maxima et à minima; cela nous eût permis de connaître l'écart entre le plus grand froid et la plus haute température qui se soit produits ici pendant plus de deux ans.

Rassemblant avec soin tout ce qui offre la moindre valeur, les livres et les instruments par exemple, pour les renvoyer au gouvernement des États-Unis, et nous empa- ‘ant d'une couple d’embarcations qu’on pourra laisser dans quelque dépôt, nous prenons la route de File Littleton, remorquant nos acquisitions nouvelles. Nous avons vainement cherché le pendule, les chronomètres et l'instrument de transit, abandonnés, ce dit-on, par les gens du Polaris; d’autres, sans doute, avaient visité l'endroit avant nous; j'oubliais de mentionner un étui de montre, vide, au nombre de nos trouvailles. En somme, on examina tous les cairns et toutes les caches, nous furelèmes dans toutes les fentes et crevasses sur un rayon d’un kilomètre sans découvrir la moindre trace d’une maison.

Nous ne fûmes pas plus heureux pour le bateau de Hayes, quoique nous eussions inspecté le pourtour entier de lil: Litleton. À l'extrémité sud-ouest et sur le point le plus culminant, nous élevons un cairn (180 mètres audessus du niveau de la mer) et obtenons un cercle d’angles au théodolite. Du haut de cet observatoire, l'aspect des régions seplentrionales est singulièrement encourageant. Bien loin vers le nord et par delà le cap Sabine, se dessinent les terres qui entourent le cap Frazer ; nulle part de signe des glaces. Les caprices de notre changeante ennemie nous sont déjà trop connus pour que nous nous laissions aller à notre joie; mais en dépit de toute cette sagesse, nous retournons à bord le cœur léger et l'esprit merveilleusement à l'aise.

À minuit passé, nous regagnions le navire; les rennes avaient échappé aux embüches de nos chasseurs, de ceux de l’Alerte au moins, car l’autre compagnie réussit à en tuer un : nos gens durent se rabattre sur les canards et les lièvres.

LE DÉTROIT DE SMITH. ol

Nous quittàämes Port-Foulke le lendemain matin, et l'on mit le cap sur la rive opposée où nous primes terre pour construire un grand cairn à plus de trois cents mètres audessus du niveau de la mer. L’ascension du promontoire fut laborieuse et offrit quelques dangers ; pour grimper celte paroi anfractueuse et coupée presque à pic, il fallait franchir tantôt des masses de «blocaille » qui croulaient sous vos pieds, tantôt une banquette de neige gelée à superficie glissante, où le moindre faux pas vous eût précipité dans l’abime ; il fallait, des pieds et des mains, s’accrocher aux roches lisses et dures de la syénite qui constitue le cap. Très contents fûmes-nous d'arriver au sommet; bien plus encore quand, sains et saufs, nous nous retrouvàmes en bas ; une tempête de vent et de neige ajoutait aux charmes de l’entreprise.

À une élévation moindre et dans une niche commode que nous découvrimes dans la falaise, on déposa environ cent cinquante livres de conserves de bœuf et un baril vide, boite aux lettres toute prête pour les dépêches que pourrait nous porter, l’année suivante, ou un navire de l’État ou quelque aventureux capitaine baleinier. Quant aux provisions, elles serviraient peut-être àune escouade de traîneau expédiée par nous vers le sud ; un petit cairn en indiquait l'emplacement. Comme dans celui qu’on avait élevé à une altitude supérieure, nous y laissèmes des notes sur le passé de l’expédition et sur nos projets pour l'avenir; plus des instructions concernant nos dépêches, si tant était qu’on dt nous en apporter si loin.

Nous cueillimes de charmants pavots jaunes sur les talus et les crêtes du pre”ontoire; la drave et le saxifrage y croissaient à profusion.

Rien au monde n’est plus incertain que cette navigation des glaces! Moins de vingt-quatre heures après que, du sommet de l'ile Littleton, nous contemplions, la joie au

cœur, la vaste mer libre que notre imagination voyait se continuer au loin vers le nord, nous luttions avec un pack composé de grands floes et de débris épars et qui couvrait toute la partie septentrionale de la mer. Nos labeurs allaient décidément commencer : désormais la marche des navires ne fut plus qu’une suite de combats et d'escarmou- ches nécessitant une vigilance de toutes les secondes pour né point laisser échapper la moindre trouée favorable.

Nous avions à peine quitté le cap Isabelle que nous rencontrâmes la glace par le travers de l'intet! de Baird ; elle était fixée à la rive, mais des trainées flottantes s’en détachaient çà et là. Plus nous approchons, plus elle parait s'étendre; peu à peu nous en sommes complètement entourés; ce n’est qu'à force de scier les floes ou de charger sur eux que nous parvenons à loger les navires dans un bon petit port, au sud du cap Sabine. Cette baie est formée par une profonde indentation ; un long éperon se projette vers le sud-est et sert de brise-lames ; de l’autre côté, elle est garantie par l’île de Brevoort. Nous y restons cinq jours, non sans tenter quelques sorties, dont l’une nous claquemure dans les glaces pendant un certain nombre d'heures. Le pack est impénétrable; il faut attendre patiemment qu'une tempête nous fraye un passage. Ce havre, que nos hommes appelaient « Espère, mon petit», nous lui donnâmes le nom de Port Paver, en l'honneur de l'illustre explorateur autrichien.

Les officiers utilisèrent cette détention forcée; ils firent un examen sommaire du leu, dont la position géographique fut relevée exactement; on prit une série d’observalions magnétiques, et de iongues promenades dans le

1. /nlet, entrée ou goulet, enfoncement, baie; on applique aussi ce om à des parties de mer dont les contours n’ont 5is encore été reconnus et qui peuvent être soit un détroit, soit un golfe. (Trad.)

voisinage augmentèrent nos trésors géologiques et botaniques. Nous ne vimes aucune trace de gibier, mais on découvrit des vestiges d’une station esquimaude de date fort ancienne évidemment : restes d’iglous ou de huttes, épieux et pointes de harpon en os, les patins et les traverses d’an traineau !.

C'est à Port Payer que nous primes notre première lecon dans l’art de tirer les traineaux. Un certain nombre d’entre nous, quatre officiers et cinq hommes, désireux d'être initiés à ces mystères, descendirent sur la glace un canot detrois mètres delong qu'on chargea sur un véhicule, et fouette cocher! en route sur le pack. Nous souhaitions un avant-goût de ce qui nous attendait plus tard, et nous fûmes servis à souhait.

La glace était anfractueuse, couverte de hummocks ? séparés les uns des autres par des flaques trop larges pour qu'on püt les franchir en sautant, trop étroites pour qu’on v lançât le canot. La route était si accidentée que parfois l’avant du bateau se dressait perpendiculairement dans les airs, tandis que nous tous, tirant sur les càbles, nous inaugurions une manœuvre que nous n'eûmes que trop d'occasions de recommencer par la suite « .... Un, deux, trois, haut! » ou bien le véhicule dévalait le hummock avec une rapidité telle, que nous avions à peine le temps de nous jeter de côté pour qu'embareation et traîneau ne vinssent pas dégringoler sur nous. Nombreuses furent les chutes ; joyeux étaient les rires! Le canot chavira enfin dans une

1. Un des harpons, quoiqu'il porte tous les signes d'un âge fort reculé, a le bout armé d’une pointe de fer : cela ferait supposer que la tribu à laquelle il a appartenu aurait eu quelques rapports avec les Européens, à moins toutefois qu'on n'ait employé du fer météorique ; la question serait intéressante à décider,

2. Hummocks, amas de débris formés par la collision des champs de glaces. (Trad.)

sorte de mare; il s’emplit à moitié; provisions, habits, instruments, fusils, tout fut complètement mouillé ; une montre d’or, laissée par mégarde dans la poche d’un gilet, ne s’en porta pas mieux.

Une autre source d’amusements pour nos hommes fut la chasse aux « licornes », comme les baleiniers appellent les narvals; en dépit de la patience la plus digne d’éloges et de l'adresse des marins à lancer le harpon, les cancts s’en reltourntrent toujours à vide.

Toutes ces distractions ne nous faisaient point perdre de vue que ces arrêts forcés consumaient un temps précieux; ceux mêmes qui, naguère, se croyaient déjà sur le point de découvrir le pôle nord, commençaient à perdre courage : € Le baromètre social baisse », disait-on dans le carré; et de fait, on ne manqua pas dans la suite de tenir un registre exact des fluctuations de ce fantastique instrument.

Le 4, au matin, des bourrasques du sud qui avaient soufflé toute la nuit, ouvrirent une allée qu'on voyait s'étendre jusqu’au cap Sabine, — Il n’y a pas un instant à perdre! à quatre heures, on lève les ancres, et, poussés par une brise décidément très froide, nous réussissons à doubler le promontoire, sous voiles et après bien des essais malheureux. Puis nous dirigeant vers l’ouest, nous remontons le détroit ou fiord de Hayes en longeant la côte, grâce aux bergs qui nous avertissent des bas-fonds. A midi, devant une baie abritée par la terre, on reconnaît que le pack est décidément trop tassé pour nous livrer passage; nous mouillons dans une anse admirable, entourée de hautes berges et terminée d'un côté par un des panoramas les plus grandioses qu’on puisse voir : deux glaciers énormes, provenant de directions différentes, mais se réunissant à leur extrémité; on eût dit deux colosses luttant silencieusement.

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Chasse aux Narvals.

Nous sommes impatients de gagner la terre pour les examiner de plus près : dès que l'ancre mord le fond, piusieurs d’entre nous se précipitent dans une embarcation qui nous dépose par le travers du navire; il faut ramper, grimper de roche en roche sur des éboulis de gneiss pour atteindre le lit du glacier, je veux dire le lit du torrent qui s'en échappe pendant le dégel de l'été. La marche est des plus pénibles; les fondrières marécageuses alternent avec les blocs de débris aux arêtes tranchantes,

La végétation nous parut assez riche et nous trouvâmes des fumées nombreuses de bœufs musqués, de rennes, de loups, de renards, de lièvres ; nous avions nos fusils, mais nous ne vimes pas l'ombre du plus modeste gibier ; il fallut se contenter de recueillir des andouillers de rennes et de contempler les traces fraiches d’un troupeau de bœufs musqués. Sept ou huit kilomètres de route difficile nous amenèrent devant le glacier, œuvre formidable des siècles. Que nous semblions petits en comparaison de cette création gigantesque de la nature! Un Niagara congelé! L’avant du glacier de gauche était arrondi comme la volute d’une vague au moment où elle retombe dans la mer; ondulations sur ondulations de cet inmense fleuve d’un blanc de lait s’étageaient dans le lointain et se perdaient sous les nuages. Celui de droite, dont les faces latérales et terminale étaient taillées à pic, pressait contre son puissant voisin de manière à soulever une sorte de ressaut; nous aurions beaucoup désiré escalader l’un ou lautre de ces géants, mais le temps manquait, et nous ne pñmes que grimper sur de petites projections des deux glaciers, pour dire que nous les avions touchés de nos mains.

Il est certain que les Esquimaux avaient visité cette localité ; nous trouvämes dans les environs les vestiges d’un ancien établissement, et, un peu plus loin, deux grands cairns qui avaient évidemment servi de caches.

oû LA-MER GLACÉE DU POLE.

De tous les lieux que nous avons vus dans l’extréme nord, la baie Alexandra et le glacier des Jumeaux nous paraissent les plus dignes du titre de Paradis polaire. Un port abrité du vent et du large, une terre abondant en gibier de diverses espèces, sont des avantages qu’on ne saurait évaluer trop haut et qui doivent primer tout le reste dans le choix des quartiers d'hiver, Il est vrai que notre séjour de quelques heures dans ces parages ne garnit guère notre garde-manger ; mais les traces nombreuses que nous relevämes prouvent qu'une pointe un peu prolongée dans l'intérieur nous aurait donné un meilleur résultat.

Les observations faites au marégraphe pendant notre courte halte en cet endroit, montrèrent que le flot arrivait de l'est, tandis que Île jusant, beaucoup plus fort, venait du côté opposé. Hayes-Sound est-il un détroit débouchant vers l’ouest? est-ce simplement un golfe ou un fiord profond? À d'autres que nous de résoudre le problème.

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La Mer élacee du Pole

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