‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 29 sur 105 · LA LUTTE AVEG LES GLACES · texte numérisé non relu

LA LUTTE AVEG LES GLACES

Au large de la pointe Albert, nouvelle et terrible alarme. Le floe auquel les navires sont fixés commence à dériver vers un énorme iceberg atterri. La catastrophe paraît inévitable : «elavés » entre les deux masses, nous allons être broyés sans miséricorde. Que faire, sinon se préparer à la fatale collision ! On enlève le gouvernail et l’hélice, on prend toutes les mesures possibles pour sauver les équipages quand les navires seront détruits ; puis nous attendons en silence la lutte mortelle des Géants.

La Découverte, dans le principe, était plus exposée que nous; une légère déviation du floe la dégagea quelque peu et plaça l’Alerte sur l'avancée du € champ ».

Avec une vitesse que chaque seconde semble accroître, celui-ci se précipite sur le berg immobile et menaçant; il l’atteint, et, continuant sa marche terrible, s'élève sur les flancs de la montagne d’albâtre dont les débris, mêlés aux siens, croulent avec fracas sur les glaces. Notre sort allait s’'accomplir. J’eus le temps de penser qu’il était bien dur de perdre notre brave navire au début même d’un voyage si plein de promesses. Tout d’un coup l’iceberg, tournant lentement sur sa base, détermina dans le floe une fissure qui le partagea en deux moitiés; celles-ci s’'écartérent l’une de l’autre : nous échappions aux màchoires du monstre, sans autre dommage que de très légères avaries.

J'étais trop occupé sur le pont pour penser à mes propres affaires; un camarade complaisant avait entrepris de faire mon « sac » en cas de perte du navire, L’alarme passée, j’examinai curieusement le viatique préparé pour moi pendant le trouble universel: c'était mon journal de bord, une Bible et le livre de prières de léglise anglicane, quelques photographies et trois boites de sardines!

Les journées où la glace nous empêchait de marcher,

il ne faut pas croire qu’elles fussent consacrées à la paresse ; nous avions, au contraire, plus de besogne sur les bras que lorsque des espace: d’eau libre s’étendaient devant le navire. I fallait que Ja vapeur fût constamment prête pour qu'on püt partir à la minute même ; il fallait surveiller de près tous les mouvements du pack. Souvent on avait à décrocher les ancres à glace et à pousser Les bâtiments plus loin pour éviter au passage un floe on un iceberg en dérive, Parfois lorsque le pack faisait mine de s'ouvrir où paraissait se relâcher un peu, on essavait une sortie; mais nous v perdions beaucoup de charbon sans profit, et désormais nous ne nous mimes en marche qu'à bon escient et lorsqu'une allée suffisamment large se formait dans Ia direction à suivre. « Lentement, mais à coup sûr » devint notre devise,

Le QÇnid de corbeau » n'était jamais sans occupant : le capitaine Nares y avait élu domicile et n'en descendait point, même pour les repas; dormir dans son cadre, il n'en était plus question, De ce perehoir, ilobservait les mouvements de la glace, étudiait les marées et les courants, Pinfluence des vents sur Le pack. C'est par suite de cette sollicitude infatigable que nous avons pu gagner du terrain pied à pied, pouce à pouce.

Le malin du 8 août, nous sommes au cap Victoria, mais au prix de graves avaries causées aux barres des deux navires par leur collision avec les floes, lorsque nous reculions afin de prendre lélan nécessaire pour rompre les minces rubans de glace qui fermaient souvent la route, Quelques heures darrêts forcés nous permirent de visiter Le rivage; mais le débarquement fut extrèmement difficile par suite de Ta banquette de glace » adhérente à la berge, et qui, S'élevant à une hauteur de près de quatre mètres, ressemblait à un mur perpendeulure de cristal. — Perpendiculaire, ai-je dit, sur-

nid du Corbeau. (Page 60.)

LA LUTTE AVEC LES GLACES. ô1 plombant plutôt, car l’action de l'eau en affouillait la base et rendait ce rempart à peu près inaccessible. À laide d'une longue gaffe et de cordes, nous parvinmes à l'escalader, les mains horriblement entamées; la surface anfractueuse de la glace les coupait comme un canif. Par bonheur, aucune partie de la banquette ne céda sous notre poids tandis que nous exécutions cette grimpade; nous aurions été précipités dans le bateau au risque de nous casser les membres ou la colonne vertébrale.

.Les débris anguleux du calcaire ardoisier qui composent les collines rendirent très pénible une course qui, du reste, devait être inutile, la brume et les ondées de neige nous empêchant d'étudier la nature des glaces et nos chances de progrès. Les falaises qui flanquent le cap sont érodées par les intempéries et présentent lapparence € crénelée » si commune aux calcaires siluriens du pourtour de l'inlet du Prince Régent et du détroit de Lancastre. — On recueillit quelques fossiles; en fait de végétation, nous aperçûmes une poignée de saules rabougris et un seul saxifrage. De profonds ravins, entièrement nettoyés de neige et de glace, s'étendaient au loin dans les terres ; la plage offrait des vestiges de stations antérieures : le site de huttes d'Esquimaux, quelques petits cairns et pièges à renard.

Jusqu'ici nous avions continuellement reconnu les traces de ces peuplades sur la rive occidentale du détroit de Smith; elles prouvent, dans mon opinion, que les « mangeurs de poisson cru » étaient autrefois bien plus nombreux. Que sont-ils devenus? La solution de ce problème ethnographique serait du plus haut intérêt, Ces populations ont-elles diminué peu à peu? ou bien, émigrant plus au sud, nous montrent-elles leurs descendants dans les «€ montagnards polaires » de Ross, et ces tribus établies des deux côtés du détroit de Lancastre,

avec lesquelles nos baleiniers ont de fréquents rapports ?

Il est certain que, dans des siècles assez reculés, des peuplades aborigènes de l'Asie ont dû se diriger vers le Groënland par ces latitudes élevées; on a retrouvé des traces de leurs campements le long des rives de Parchipel de Parry, de Pile Melville au détroit de Lancastre, où, à Port Dundas et dans Pinlet de lAsnirauté, quelques familles d'Esquimaux habitent encore. L'amiral Sherard Osborne et mon cousin, M. Clements Markham !, ont étudié ce sujet pendant Pexpédition de 1850-1851 et énuméré tous les vestiges de ces peuplades, qu’on a découverts dans Parechipel de Parry. — Nous avons trouvé des traces identiques à l'ouest des canaux qui du détroit de Smith conduisent vers le nord, au cap Sabine, sur les rives du détroit de Buchanan, à l'ile Norman Lockyer, aux caps Hilgard, Louis-Napoléon, Haves, Frazer, à Port Radmore, à l'ile Bellot. Le point le plus septentrional où notre expédition ait reconnu quelque évidence du séjour des hommes, est Le cap Beechey (81° 54 N.). Le naturaliste de a mission y à recueilli la carcasse d'un grand traîneau de bois, une lampe de stéatite, un racloir à neige fait d’une dent de morse. Au delà de ce parallèle, aucun de nos semblables ne doit avoir vécu, C'est la limite nord des courses des Esquimaux; là, sans doute, ils auront traversé le détroit pour s’acheminer vers Île sud sur les rives de la Terre Verte. La station permanente la plus boréale qui soit au monde est maintenant Etah, près de Port Foulke. Dans les conditions présentes du elimat, il serait impossible, même pour ces indi-

1. Voy. Selection of Papers on arclic geography and ethnology, imprimés à l'usage de l'expédition par la Société géographique de Londres, p. 163.

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