‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 31 sur 105 · UNE CHASSE AUX MORSES — NOS ATTELAGES POLAIRE · texte numérisé non relu

UNE CHASSE AUX MORSES — NOS ATTELAGES POLAIRE

€ Ainsi, les montagnes de glace de a Nouvelle-Zemble, œuvres délicates du gel, s'élévent blanches dans les airs et étincellent sur le rivage ; un soleil pâle et sans chaleur tournoie dans le lointain, et les éclairs se jouent sur les glaces impassibles. Les neiges éternelles s'ajoutent à leur masse Jusqu'à ce que ces brillantes roches percent le ciel bas. Hiver accumulé pendant des milliers de siveles, chaque eime cnenuc semble aussi ferme que l'Atlas, »

Porr,

Pour le reste de la saison navigable, je me contenterai de transcrire à leur date quelques extraits de mon Journal de bord.

Dimanche, 8 août. — La neige tombée ce matin couvre entièrement les collines avoisinantes et forme sur le pont une couche épaisse de plusieurs pouces. Le temps s'élève dans Paprès-midi; mais la glace emprisonne les navires qui dérivent avec elle vers la côte. Au moyen de la vapeur, nous faisons des efforts inouis pour atteindre un étroit chenal que nous voyons s'ouvrir à cent mètres seulement de distance, À quatre heures l'A lertereçoit une légère « pincée », la glace s'empilant contre nous jusqu'à la chaine des haubans ; par bonheur, elle est trop molle

UNE CHASSE AUX MORSES, 69 pour nous causer de graves avaries. Bientôt après, elle commence à se dilater, le pack cède peu à peu, montrant cuet là de larges allées d'eau, sans doute par suite de la cessation absolue du vent. On réussit à retirer les na-

es de leur position désagréable, et à les mettre à même de saisir toutes les occasions possibles pour continuer lour route.

Minuit. -— Les voies de la glace sont insondables! II y a cjuq heures à peine, nous regardions, sans espoir de l’atteindre de sitôt, la Terre de Grinnell se profiler à l'horizon lointain: el voici qu'en ee moment nous sommes amarrés à la «banquette » de la baie Franklin Pierce, sur la rive : sud d'icelle.

Celle course rapide nous a transportés de joie; le cap Frazer est maintenant près de nous, ce cap que nous considérions comme notre Rubicon. Une fois ce promontoire franchi, nous pouvons raisonnablement compter sur des eur du nord semblables à celles de la mer de Baffin; la clace doit s'accumuler dans Ja partie évasée du détroit de Smith, comme le «pack du milieu » dans la baie de Melville et le détroit de Davis.

Sur le même parallèle que le cap Frazer, Kane rencontra ce qui lui parut être la mer libre; Hayes la revit à son tour, Le Polaris navigua sur ces eaux du nord». Pourquoi ne pas espérer semblable chance ?

Dans l'apres-midi, la glace s'ouvre d'une façon miraculeuse; un chenal assez large s'étend d’une rive à l'autre; comme si elle s'était dilatée expressément pour nous, elle se referme dans notre silage avec une rapidité telle, que la Découverte, s'étant atlardée quelque peu, se voit réduite à forer un passage pour nous rejoindre.

9, — Ce matin, nous faisons à grand’peine six ou sept udires de route, puis le pack nous assiège et nous lorce à amarrer Les navires. La neige d'hier à recouvert

66 LA MER GLACÉE DÜ POLE, l’eau d’une bouillie visqueuse, moitié glace el moitié givre, qui gêne considérablement la marche.

L'intéressant ouvrage du docteur Hayes rapporte que « sur la côte entière de la Terre de Grinnell on n’aperçoit point de glacier ». Glacier & iceberys, aura sans doute voulu dire l’auteur; car, au fond de la baie Franklin Pierce, il en existe deux assez grands, mais n'arrivant pas encore à la mer; on en voit un autre sur la même rive, à quelques milles vers l'ouest.

Les trois jours suivants, ennemi ne nous permet pas de bouger; pour occuper nos loisirs, nous prenons sur le floe une série complète d'observations magnétiories : lPinclinaison de l'aiguille est de 85234. La drague et le filet traînant nous donnent d'excellents résultats. Parmi les nombreuses euriosités zoologiques ramenées d'une profondeur de quinze brasses, on distingue quelques crinoïdes : ces échinoderimes sont très rares; on n’en connaissait qu'un petit nombre de spécimens avant que les draguages en mer profonde, exécutés par le Challenger, eussent attiré sur ce sujet lattention des naturalistes.

Afin d'observer les mouvements du pack de quelque cime élevée, nous visitons une petite ile qui portera désormais le nom de Norman Lockvyer, Fillustre astronome. Franchissant la banquette de glace qui sert de rempart au rivage, nous arrivons sur une longue plage schisteuse qui monte par des terrasses régulières jusqu'à plus de quatre-vingts mètres au-dessus du niveau de la mer ; les érosions successives produites par la marée sont parfaitement visibles ; l'exhaussement graduel du sol est démontré sans conteste, Cette petite Île reculée nous montra plusieurs vestiges d'un séjour des Esquimaux, de date fort ancienne sans doute : les sites de plusieurs campements, une pointe de harpon en os. Le point culminant s'élève à cent soixante-dix ou cent quatre-vingts

isse aux Morses. (Pag

Ch

mètres: elle est de formation calcaire et sur nombre de roches, vers le sommet surtout, on aperçoit distinctement des traces de l’action glaciaire. La végétation est pauvre; de temps à autre, on voit entre les pierres des toufles de pavots et de saxifrages, des saules.

Trois morses énormes faisaient paresseusement leur sieste sur un gros glaçon du rivage, étalant dans toute sa masse leur disgracieuse carrure. Les volontaires se présentaient en foule, impatients de leur courir sus ; mais une attaque mal ordonnée n'aurait abouti qu'à une déroute; il fut décidé qu'on expédierait la baleinière, pourue d'un fusil-harpon et de tous les engins usités pour occire ces malheureuses bêtes et en parfaire la prise.

S'en approcher ne fut point chose aisée : tantôt il fallait porter Pembarcation par-dessus des débris de floe, tantôt la pousser à travers une pâte de neige et de glace où les rames devenaient inutiles; à la sueur de notre front, et tremblant de peur que le bruit ne les alarme, nous arrivons à une dizaine de mètres des dormeurs. Leur sommeil était si profond que rien jusque-là ne les avait avertis du danger. Is s’éveillent enfin, soulèvent leur tête velue, et renàclant por secousses spasmodiques, nous montrent trop clairement qu'ils songent à battre en retraite.

Choisissant le plus gros de la bande, notre harponneur épaule avec soin son fusil; chacun retient son souffle... Le coup part, un rugissement de colère et de souffrance y répond; les trois morses disparaissent sous l’eau; mais le alacon sur lequel ils reposaient tout à l’heure est couvert de sang ; l'animal a été € croché ». Bientôt, nous le sentons Uver sur la ligne du harpon; l'embarcation commence à ballotter, On se jette sur les lances et les carabines, car les € vaches de mer », une fois que la doùleur les a irritées, ne sont plus des adversaires à dédaigner; on les a vues enfoncer de leurs formidables défenses les bordages

(no) LA MER GLACÉE DU POLE,

des baleinières et mettre en péril la vie de ceux qui les montaient. — Nous n'avions pas longtemps à attendre : le bouillonnement de l’eau annonçait que le monstre allait reparaitre. Un instant après émergeail sa face barbue où flambaient ses yeux rouges, animés de rage furieuse : nous la saluûmes de la décharge de nos carabines : cette chaude réception accrut encore la frénésie de l'animal qui, maintenant, s’attaquait à l’embarcation; mais nos armes nous assuraient la victoire. Le morse suecombe bientôt; on remorque vers le navire ce gibier gigantesque ; on le hisse sur la glace où il est promptement dépouillé et débité en quartiers. Le lard et une partie de Ia chair sont placés dans des barils, addition très précieuse au peu de vivres que nous avons pour les chiens. :

Le lendemain, un autre morse vient s'ajouter à nos trophées.. Là devaient se borner, hélas! les triomphes de l'expédition sur les vaches marines. Leurs côtelettes furent longtemps très demandées ; nos fins gourmets déclarèrent le foie un mets excellent, encore supérieur aux fritures de porc frais.

Les morses sont généralement difficiles à Luer : en outre de leurs crânes épais, de leur peau presque impénétrable et doublée d'une profonde couche de graisse, ils ont la vie très dure. Une blessure de balle finira peut-être par amener la mort; mais au début de la chasse, elle ne sert qu'à irriter l'animal, et partant, à le décider à la fuite; le harpon seul en garantit la capture; encore faut-il arriver assez pres pour pouvoir le lancer. .

Pendant nos arrêts temporaires dans le pack, on saisissait avec ardeur toutes les distractions possibles et les glaces du large renvoyaient souvent lécho des rires joyeux de nos hommes. Plus que toute autre compagnie, et surtout quand Ja marche en avant est entravée, une expédition arelique doit être constumment occupée, intéresste, amu-

ste; à tout prix, il faut éloigner la mélancolie et le découragement.

Aussi, en quittant l'Angleterre, gvions-nous emporté toutes sortes de « jeux ». On sortit de sa boite un beau ballon de cuir, et si les choses ne se passèrent pas suivant les règles expresses de ce divertissement, du moins s’y livra-t-on avec un entrain indescriplible. Du moment que son pied lançait la balle dans l’espace, Jack était satisfait, n'importe quelle direction prenait celle-ci, Tous de courir après, officiers et matelots; s’en donner à cœur joie, voilà la devise générale.

Patiner, glisser sur la glace étaient aussi à l'ordre du jour ; le rang ou làge, nulle «grandeur » n’empêchait que tous prissent leur part des jeux. D’autres fois, on attelait les chiens à un traineau vide, tandis qu'un apprenti automédon, impatient de faire claquer le fouet aux longues courroies, s'asseyait sur le siège et partait au grand galop sans souci des flaques et de la glace pourrie : il lui fallait ses quinze kilomètres à l'heure ! Bieatôt ilrentrait à bord, trempé jusqu'à la moelle, mais heureux de voir que lui aussi était conducteur de chiens.

Nos bêtes, Je l'ait peut-être dit, logeaient à l'avant du navire, soignées par nos hommes et en grande faveur auprès d'eux, Naturellement, chacune eut bientôt un sobriquet, moins harmonieux que caractéristique : Gingembre offrait la couleur du pain d'épice; Bruin avait perdu sa queue à la bataille; les yeux d'Ecubier n'étaient pas fendus dans la direction désirable ; Tristes côtes portait aux flancs une blessure récente ; puis venaient Topsy, Sally, Finot, Jessy, ete., etc.

L'Angleterre n'avait à bord qu'un seul représentant de la race canine, Nellie, ma fidèle camarade; celle-ci ne se génait guère pour montrer son déplaisir et son dégoût de la présence à bord de cette « vile populace »; rien ne

put la décider à faire connaissance avec les chiens esquimaux; établie à l'arrière, elle surveillait d’un œil jaloux tous leurs efforts pour envahir son domaine, où elle ne leur laissa jamais poser le pied.

À peine ces animaux furent-ils installés à bord, qu'il se manifesta au milieu d'eux une maladie nerveuse, une espèce de rage qui devait diminuer leur nombre d’une façon inquiétante : ils se jettent à terre en proie à des accès ensuite desquels ils s’élancent frénétiquement çà et là, comnie dépourvus de sens; ils tombent à l’eau et se noient, ou prennent la fuite et disparaissent pour toujours sur les déserts de glace; quelques-uns guérissent; la mort vient terminer les souffrances des autres, mais si lentement qu’il faut parfois les tuer d’un coup de fusil.

Toutes les expéditions polaires ont eu à compter avec cette épizootie à laquelle on n’a pas trouvé de remède. Chose curieuse, lhydrophobie vraie est inconnue au Groënland : les hommes mordus par ces chiens furieux n’ont jamais à craindre de résultat funeste. Pendant qu’elles tiraient au traineau, nos bêtes étaient en outre attaquées de crampes violentes et subites ; l’écume à la bouche, elles se roulaient sur la neige, en proie à de vives souffrances ; il fallait les dételer à l'instant ; un moment après,elles se relevaient pour rejoindre la caravane ; nous les remettions aux sangles, où elles travaillaient comme devant.

Le docteur Colan a longuement étudié la nature et les causes de cette affection; je ne doute point que ses recherches ne répandent sur ce sujet une Jumière qui sera précieuse pour les expéditions futures et les aidera à conserver ces auxiliaires indispensables.

Les chiens employés au traîneau sont toujours attelés de front, et jamais, comme on le croit généralement, en tandem, l’un à la suite de l'autre. On en met de six à douze par véhicule. Chacun d’eux peut tirer jusqu'à

soixante quinze kilogrammes ; mais c’est chose excessive et qu'on ne saurait exiger pour une période quelque peu prolongée. [ls sont si forts, si endurcis à la fatigue, que, eur des glaces uni’s, ils feraient, ainsi chargés, des étapes de quarante à cinquante kilomètres; avec un poids plus léger, mais toujours à la condition de voyager sur une surface plane, on en à vu arriver à cent quarante ou même cent soixante kilomètres dans les vingt-quatre heures.

Je ne connais pas de jouissance plus excitante qu’une course de ce genre si le temps est favorable, le thermomètre à une hauteur moyenne, la glace parfaitement lisse, le véhicule pas trop lourd. Supposons toutes ces conditions renversées : une atmosphère épaisse et brumeuse, des rafales violentes, des tourmentes de neige qui vous aveuelent, une température à 40 degrés au-dessous de zéro, une glace anfractueuse, un traineau surchargé, une meute obstinée et rendue de fatigue... certes, ce n’est plus un amusement !

La sensation est nouvelle et délicieuse de glisser sur la glace à la vitesse de quinze kilomètres à l'heure: la neige fine vous fouette Ja figure tandis que les chiens dévorent l'espace, lancés pêle-mèle à l'assaut de la distance, ou dévalent à fond de train les flancs d'un ravin profond où il faut prendre les précautions les plus minutieuses pour ne pas capoter et cabrioler par-dessus la tête des chiens. — Mais quand, par une température glacée, on ne rencontre que des hummocks ou de lourds amas de névés roulés, le cas est bien différent, Dès que lun ou Pautre de ces obstacles détermine le moindre arrêt, vos bêtes se couchent et vous regardent avec l’impertinenee la plus provocante. Rien ne vous sert d’avoir recours au fouet: vous frapperiez à mort qu'elles ne bougeront point jusqu'à ce qu’on ait enlevé la barrière ou porté le traineau au delà de ee qui retardait la marche.

Le fouet est le grand régulateur de la meute; on ne peut devenir un bon conducteur qu'après avoir appris à le manier avec science. La mèche estune lanière de peau de phoque, longue de 5 à 6 mètres, et attachée à un manche court de 30 centimètres au plus. Dans les mains d'un habile cocher, c’est une arme formidable et qui inflige aux coupables de cruelles punitions. L'attelage ne connait pas d'autre guide, et souvent nous nous sommes diverlis à étudier la ruse et l'intelligence montrées par les chiens des côtés extérieurs de léventail (qui ont loujours plus que leur part de coups) à se glisser par-dessous les traits des autres, pour reparaitre au milieu de Pallelage et échapper ainsi à la terrible lanière. À vrai dire, je ve sais guère de besogne plus désagréable que celle de démèler les courroies que toutes ces manœuvres des chiens enchevètrent désespérément; et, cette œuvre de patience, il faut y procéder les mains couvertes d'épais gants de laine qu’on ne pourrait Ôter sans s'exposer à de graves «froidures » causées par le gel.

Le poids des vivres qu'exige la nourriture de Paltelage empêche qu'on ne puisse utiliser ces traineaux pour de très longues excursions. Notre expédition ne s’en est pas servie lors de ses explorations lointaines; mais pour des courses moins étendues, et quand Pimportant était de marcher vite, les chiens esquimaux nous furent des serviteurs inappréciables.

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