‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 32 sur 105 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

« Il se leva pour examiner la terre et la côte, impatient d'en découvrir davantage, La rive paraissait déserte et sans culture, mais il ne put juger si cetle région, inconnue jusqu'alors, appartenait à l’homme ou aux bèles sauvages, »

VIRGILE

12 août, jeudi, — Ce matin, de bonne heure, les floes s'entr'ouvrant quelque peu, nous essayons d’appareiller, mais Je pack demeure impénétrable. Ce nouveau retard nous cause une anxiété bien naturelle : nos dernières tenlatives ont coûté beaucoup de charbon ; le stock de combustible diminue d’une façon alarmante; en outre, la saison navigable tire sur sa fin; la jeune glace qui se forme près du navire a près de 3 centimètres d'épaisseur, La patience est pour le voyageur arctique une qualité aussi indispensable que la prudence et la persévérance, mais, en même temps, il doit être prêt à saisir aux cheveux la moindre bonne occasion. L'œil toujours au guet, il lui faut choisir et décider à l'instant même, sous peine d’un échec irréparable.

Vers midi, les navires furent de nouveau assiégés par le pack. L’Alerte réussit à enlever son gouvernail à temps; mais la Découverte, qui recevait plus directement l'assaut

des glaces, eut sa barre sérieusement avariée, On put la ravauder quelque peu el éviter ainsi d’avoir à Ja changer.

Le soir, les € champs » commencent à se diriger vers l'est, Replaçant en toute hâte nos deux gouvernails, nous nous mettons en route, et après s'être ouvert une voie à travers de minces traînées de glace, les navires atteignent enfin un superbe chenal s'étendant entre le pack et la côte. Après le cap d’Urville, nous arrivons devant une anse profonde; une combe y débouche où deux glaciers, l’un venant du nord-est, l’autre du nord, réunissent leurs vagues congelées en une vaste avancée terminale. À neuf heures du soir, nous sommes au cap Hawks, la pointe méridionale de la baie de Dobbin.

Ce superbe promontoire a été comparé avec quelque justesse au rocher de Gibraltar. La nuit était magnifique el sereine; nos deux navires doublaient silencieusement cette falaise majestueuse, sur une mer si calme et si unie que nous nous en servimes comme d’un horizon artificiel pour faire une observation astronomique. Le cap paraissait surplomber nos têtes, tandis que nous le longions à toute vapeur; les eaux claires et tranquilles en réfléchissaient merveilleusement les murailles hardies ; à sa droite et à sa gauche, des ravines profondes sillonnaient l’intérieur des terres pour disparaitre ensuite au milieu des montagnes étincelantes de neige. Sous le soleil de minuit, un grand glacier brillait au sommet de la baie, elle-même couverte d’une mince nappe de cristal, interrompue seulement par des icebergs longs et bas, provenant sans doute du glacier. Gà et là quelques nuelles éparses sur le ciel bleu présentaient les teintes irisées qu'on leur voit si rarement; formant des bandes aux couleurs splendides et nettement définies, elles s’étendaient dans une direction horizontale ; la mer transparente en reproduisait toutes les nuances et ajoutait encore à la splendeur de la scène.

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MARCHE LENTE A TRAVERS LES GLACES. Ti

Môme sous le soleil d'Italie, je doute qu’on ait jamais eu de plus magique spectacle.

Amarrant les navires à un iceberg échoué, nous procédons à l'établissement d’un dépôt de vivres semblable à celui que nous avons laissé à l’archipel Cary. On y place en outre une yole donnée par le Valeureuxæ. — Voici maintenant * notre arrière-garde plusieurs embarcations et deux grands magasins qui, en cas de perte des navires, pourraient nous suffire longtemps.

Pendant qu'on s'occupe de ces devoirs, nous abordons à une ile voisine, celle de Washington [rving, pour y élever le cairn de rigueur ; à notre grande surprise, nous en découvrons un, ou plutôt ses débris. Nous l’attribuons d'abord à Hayes, qui, en 1860, a exploré ces parages, mais une plus minutieuse inspection nous montre qu’il doit être rapporté à une période beaucoup plus éloignée : les pierres qui le composent sont recouvertes de lichen. Dans son livre, du reste, le voyageur américain ne dit point avoir vu ou construit de cairn en cet endroit, Comment et pourquoi le petit édifice s’élève-t-1l dans cette région désolée ? ne peut être l’œuvre des Esquimaux, qui n’ont jamais soupçonné l'utilité et le but de ces amas de pierres. Quelque navigateur obscur des siècles passés l'aura-t-il érigé en témoignage de sa visite, qui, plus tard, ne sera pas revenu apprendre au monde les résultats de sa course aventureuse? Nul ne révélera ce mystère.

Inutile de dire que nous le démolissons avec soin, dans le vain espoir d'y trouver une note ou tout autre objet qui réponde à notre curiosité; puis nous le reconstruisons sur une plus vaste échelle, en y déposant un relevé sommaire des faits et gestes de notre expédition.

Le dépôt établi, les navires avancèrent dans la baie ; il fallut recourir à la poudre pour nous ouvrir passage. On distinguait sur le floe les empreintes récentes d'un ours,

le premier dont nous eussions aperçu les traces depuis notre chasse malheureuse de la baie de Melville, Nos vaillants Nemrods en eurent inutilement la fièvre,

Les stratifications des terrains qui circonserivent la baie de Dobbin paraissent singulièrement discordantes; dans certains endroits, eiles ont une inclinaison de 18 degrés: dans d’autres, elles sont absolument horizontales, Cette irrégularité provient sans doute du trapp ou de quelque roche éruplive qui se sera ouvert une voie à travers les couches sédimentaires. Partout où ces dislocations sont apparentes, la couleur passe du gris sombre des calcaires environnants à une teinte brunàtre ou d’un beau rouge.

Dans l'après-midi, il faut se résoudre, pour la sûreté des navires, à leur tailler des docks dans la partie la plus solide du floe; on donne des ordres en conséquence, et, quatre heures après, nos bâtiments sontinstallés chacun dans son bassin.

Cette opération est souvent nécessaire pour empècher le navire d'être broyé entre deux parois de glace lorsqu'il a la mauvaise chance de se trouver dans la sphère d’action du pack : celui-ci, en passant, peut dériver avec toutes ses forces contre le champ placé du côté extérieur et le pousser contre son voisin. On est parfois obligé d'y recourir lorsqu'on longe la glace de terre, quoique depuis emploi de la vapeur la chose soit devenue moins indispensable.

Nos équipes de « scieurs » sont organisées depuis longtemps, car 1l est indispensable que cette besogne s’accomplisse avec toute la célérité possible ; les officiers et les hommes metlent la main à lœuvre., Dès que retentit l'ordre : «Tout le monde sur la glace ! », la scène s’anime comme par enchantement; on construit les triangles, les scies sont mises en position, le dock est mesuré et marqué par des jalons plantés aux différents points d'intersection ;

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chacun s’adonne au travail comme si sa vie même dépendait de ses efforts individuels‘, Trois seulement d’entre nous sont restés à bord: l'officier de quart, le mécanicien et le timonnier; on leur a remis le navire, et ce n’est pas une sinécure : ils ont à le conserver en mouvement pour lui faire éviter les débris de glace, tout en le maintenant dans une position qui lui permette d'entrer dans le dock dès que celui-ci sera terminé.

De temps à autre, l’eau rejaillissant en fusées, puis un bruit d'artillerie et une grêle de débris montrent que la poudre parle à son tour; elle nous débarrasse des glaces les plus épaisses ; mais l'emploi des substances explosives exige une très grande attention, car il ne faudrait pas compromettre d'avance les parois du bassin.

Ce fut notre premier essai dans cet art, et l’inexpérience des travailleurs explique le nombre d'heures que leur prit l'opération ; d'ordinaire, elle n’en demande que deux. Lorsque plusieurs bâtiments naviguent de conserve, on a grand avantage d'employer la totalité des hommes à pratiquer un dock assez spacieux pour contenir les navires à Ja fois.

En retournant à bord mouillés, transis, affamés, après quatre heures d'un semblable labeur, il est un peu dur de trouver tous les feux éteints; pas moyen de se sécher autour du poêle, pas moyen d'avaler une pauvre lasse de thé chaud. Pour ajouter aux délices de cette nuit, les chiens esquimaux qu'on à condamnés à camper sur Île floe, amarrés à une des aussières, nous donnent, par

Î[. Au plus fort de la besogne, un de nos camarades, pour mieux travailler à la scie, ôta la pipe qu'il fumait et sans y penser davantage,-la fourra dans la poche de son pantalon, Au bout de quelques minutes, il sentait biea à sa hanche une chaleur inaccoutumée, mais il l'attribuait à un exercice inaccoutumé aussi; tout d'un coup, une souffrance vive et intolérable lui indique sans conteste le siège de la douleur, il porte la main sur son côté ; sa pipe avait brûlé culotte, caleçon, chemise et entamait maintenant la peau.

leurs hurlements Tugubres, le plus hideux des concerts.

Au bout de deux jours de cette incarcération, le 15 août, après le service du malin, on voit s'ouvrir un large espace libre au milieu du canal, Nous tenons autant que possible à conserver à nos gens le repos du dimanche, mais aujourd’hui il n’y à pas une minute à perdre, la saison navigable approche de sa fin. La majeure partie de l'équipage s'occupe done à pratiquer une passe à travers le floe intermédiaire, et pendant neuf heures, nous travaillons avec un acharnement sans pareil. La poudre vient à notre aide ; la dernière et plus effective des explosions est produite par huit torpilles variant entre 5 et 12 livres chacune et qu'on fait partir simultanément,

Le résultat de ce « fiou de djoy » comme disent en français les beaux parleurs du gaillard d'avant, est absolument merveilleux : le floe se fend et se partage dans toutes les directions ; les galles et les pics à glace nous permettent de parfaire un chenal splendide. On retire les navires du dock, et marchant sous vapeur, nous arrivons bientôt au cap Louis Napoléon. Mais le passage est si étroit, qu’en doublant le promontoire notre conserve louche Le fond. Dans les circonstances où nous nous trouvions, le moindre délai pouvait devenir funeste, et e’est avec la plus vive satisfaction que nous vimes la Découverte se relever presque aussitôt. Cette joie ne devait pas être longue : trois heures après, le navire arrivait sur la lisière d’un pack absolument impénétrable; l'épaisseur des floes variait entre quatre et six mètres; eussions-nous possédé des scies assez longues pour les entamer, il aurait été impossible de s’y tuller un dock. La poudre pratiqua une petite échancrure qui nous offrit un asile misérablement précaire ; la glace était si haute autour de nous que les embarcations suspendues en dehors de lAlerte durent être ramenées sur le pont.

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