SPENSER
Parmi «ceulx qui plantent chous » à leur aise, CONIbien se représentent-ils ce que sont, dans les contrées polaires, les voyages avec traneanx el le dur labeur qu'ils exigent!
L'imagination complaisante se figure les touristes assis curleurs véhicules, confortablement emmitouflésde chäles et de fourrures, emportés par un attelage de chiens où de rennes élégamment harnachés, Les clochettes argenlines carillonnant à toute volée, tandis que, rapides comme l'éclair, ils dévorent la plaine de neige ou de glace. L'étape terminée, les vorageurs mettent pied à terre auprès d'un bücher aux hautes flammes ondoyantes:
"Lol eg) HUU op Juoutuodue’)
le saumon, la venaison, teis ou tels produits de Kr chasse ou de la pêche du jour, forment fe menu dun repas plantureux après lequel ts S'endorment dans une jolie hutte de neige où de bois construite par leurs domestiques... C'est délicieux, vraiment, mais retournez la médaille :
La-bas, sur les rives de l'océan Polaire, vous attendent des souffrances terribles, des épreuves presque insurmontables, Et d'abord, quant à la nourriture, le moindre changement est forcément interdit et ke quantité allouée à chaque individu nécessairement très restreinte. La pitinee une fois avalée, votre estomac aura beau crier, il faudra marcher jusqu'à Pheure assignée au repas suvant,
Pour les campements de nuit, une tente faite des plus légers matériaux possibles = dans Parrimage du traieau, Féconomie de poids est Ta premiére des vertus protège seule le voyageur contre les assauts d'une bise àpre et toujours escortée de fourmentes aveuclantes du névé. Et ce névé est si ténu, si fin, qu'en dépit de vos efforts et par les moindres orifices, 11 <'insinue sous votre mince abri, et accumulant partout ses cristallisations imicroscopiques, apporte à une nuit déjà bien difficile son contingent très appréciable de désagréments. Roulés dans le sac à dormir » sur la nappe glacée de la mer, couche étrangement rude pour un corps endolori et des membres touchés par le gel, Les malheureux pélerins cherchent vainement dans Le Sommeil Foubli des maux de la journée : Le sang est engourdi dans leurs veines, et comment ranimer la cireulation dans des extrémités que le froid à rendues insensibles? Une ration bien faible d’esprit-de-vin, juste ce qu'il en faut pour cuire le diner, voilà tout le combustible alloué pour une étape; quand même vous auriez réussi à mettre fa main sur du bois flotté, par exemple, à quoi cela servirait-il”
Allumer du feu à Pintérieur de la tente est impraticable: dehors, c'est impossible, |
Cette légère esquisse donnera quelque idée des donceurs dun voyage à traîneaux sur {erre où Sur mer polaire. Mais, Pesprit serein et le cœur passionnément épris du but à atteindre, on regarde de haut toutes ces misères:; bientôt on sait en rire etles traiter avec dédain,
Au moment de quitter Angleterre, sir George Nares, s'adressant à nos deux équipages pour leur expliquer, d'après son expérience personnelle, la nature de Pentreprise dans laquelle 11 s'engageaient, leur disait entre autres choses : € Tmaginez-vous le plus dur labeur que vous avez jamais été appelés à accomplir; intensitiez-e au plus haut degré, ee ne sera qu'un jeu d'enfant en comparaison du tirage des traineaux!
Et, je m'en porte garant, inv avait point d'exagéralion dans ces paroles que, pendant leur noviciat, nos hommes ont eu souvent occasion de se reméimorer,
Un célèbre explorateur arctique décrit le Ctrainage » d'automne, comme € la plus haute expression du déconfort». Tous et chacun, nous ajoutons notre témoignage à l'exactitude de cette assertion.
D'abord, à cette saison, et par suite de Ta déclinaison progressive du soleil, Ha lumière décroit rapidement. Avant notre retour au navire, le soleil devait, pour dermère fois de Fannée, colorer en rose Les sommets neigeux des collines, puis S'abimer lentement sous Fhorizon du sud, laissant derrière lui un demi-jour encore clair, taais qui diminuerait peu à peu jusqu'à ce que la nuit du pôle vint en éteindre tous les rayons et faire réener autour de nous la tristesse et Pobscurité,
€ L'orbe brillant s'efface peu à peu sous nos regards avides; la nue S'étend et cache à notre vue la dernicre palpitation de la lumière mourante. »
Quelques heures de crépuscule, voilà, vers la fin de la saison des voyages, tout ce qui nous restait pour le traail. Nous n'avions pas emporté de bougies, et le déjeuner du départ, le souper du bivouac, il fallait les avaler au milieu des ténèbres ; les notes de Lx journée, il fallait Les écrire avant de rentrer sous la tente, au risque d'avoir les doigts € pincése.
D'un autre côté, la glace d'automne est souvent de formation récente et, par conséquent, faible et sans conistance, Plane et lisse, couverte d'une traitresse couche de neige, elle séduit Le voyageur inexpérimenté qui abandonne Le vieux floe plus rude, mais plus sur, et sent bientot erépiter sous son poids la mince carapace que l'hiver n'a pas encore renforcée, Elle craque et se rompt; un bain très froid suit ‘inévitablement, Lorsqu'elle se brise sous les hommes de € volée », on à encore le temps de préserver le traineau; mais, parfois, sans premier awertissement, elle s'ouvre sous le véhicule et Ti troupe entiere de procéder alors au sauvetage d'icelui. Nous n'avons jamais eu de désastre complet, mais trop souvent nos eflorts n'ont pu empêcher Parrimage de faire le plongeon dans Peau salée : Le biscuit nou protégé par les boites de fer-blane devient inmangeable, et Ta tente ne tarde pas à geler raide avec ses appartenances et dépendances, Sion ne les à point savourées, comment se liyurer ces nuits de torture dans un € sac à dormir » changé en plaques de glace, sous une tente dont a toile, strictement calculée pour le nombre de personnes qu'elle devra recouvrir, se rétrécit considérablement sous Finluience du gel! Quel labeur pour des hommes exténués de fatigue que celui d'en décoller et d'en étendre les plis agglutinés Fun à Fautre, le soir, après les misères d'une longue journée de trainage et par une température telle, quon ne peut exposer ses mains nues à l'air extérieur!
Nos pieds, mouillés constamment, sont d'autant plus exposés aux € froidures »; les averses de neige, aux. quelles on doit toujours s'attendre en automne, rendent le travail dix fois plus difficile; l'atmosphère, épaissie par les flocons, ne permet pas de voir à quelques mètres devant soi; il faut marcher d’après la boussole. Comme dans les vers cités plus haut,
« Toutes choses sont à une réduictes, et de une à nulle. »
Et que dirai-je du labeur mêmé du trainage, sans cesse compliqué par les ruptures de Ta glace, les averses continuelles de neige ! Toutes ces épreuves des campagnes d'automne, les explorteurs polaires qui se mettent en route à cette saison tardive doivent s'attendre à les subir. |
Dans un autre chapitre, je décrirai plus au long hi B routine de chaque journée de marche, l'équipement, la ations et autres détails relatifs aux voyages dans le déserts polaires. Pour le moment je me contente dun récit succinet de nos faits et gestes de ces trois semaines, semaines de travail comme nous n'en avons jam À connu.
Le 25, à huit heures du matin, mes camarades, les lientenants Parr et May, S'asseyaient avec moi à un dé-B jeuner vraiment splendide, aimable attention du conr missaire aux vivres, À 8 heures 15, nos guidons flottaient hs sur les véhicules; le navire hissait ses couleurs; quel- bi ques moments après, chaque colonne se rangeait devant à son traineau, et je donnais l'ordre du départ. Les honrb mes se mettent gaillardement en route, salués de trok É hourrahs cordiaux des amis restés à bord, Au conimandement de «Halte », on se retourne vers Alerte, ok répond à ces eris avec Pénergie de dix-huit vigoureuses poitrines; puis : € Changement de front! Marche! » Lil
jeune glace parait assez solide; aussi, quittant la banqueite anfractueuse, nous nous aventurons au large. Au hout de deux kilomètres, je vois, à ma grande consternation, s'enfoncer le traineau de Parr. € Tout le monde à la rescousse!» Et après quinze minutes de terrible la beur, on réussit à remorquer le véhicule sur une floe d'assez bonne glace, mais Ta cargaison est absolument trempée : il faut envoyer quérir un autre traineau, d’autres provisions. Cette mesure prise, nous marchons assez bien pendant cinq kilomètres. Tout à coup, un craquement de mauvais augare attire notre attention : cette fois-ci, c'est mon transport, le Marco-Polo. Nous le hissons lestement sur Ia rive; le mal est moins grand que pour la Victoria; il se trouve encore assez grave : la tente et tout notre attirail de nuit mouillés à fond, le biscuit avarié... Mais nous sommes déjà trop loin pour retourner au navire; la caravane se remet en route et bientôt Parr nous rallie, L'étape est déjà de vingt kilomètres et l'on s'arrête pour camper : le thermomètre marque — 19 degrés, la tente est gelée et considérablement rétrécie,
Le lendemain, nous faisons vingt-deux kilomètres sur de superbe glace bleue, mais tellement glissante que nos hommes ont peine à ne pas perdre pied, Ts marehent «splendidement»,se riant des lourdes charges etdes floes pertides, ne songéant qu'à conduire le dépôt le plus loin possible vers le nord,
Le troisième jour, des flaques ouvertes entre les champs nous empêchent de doubler le cap; il faut enlever la cargaison des traineaux et la transporter, colis par colis, par-dessus un seuil large de trois kilomètres et dune trentaine de mètres d'altitude, qui relie le promontoire à la côte, Puis la neige commence à tomber : ses averses se succèdent sans reläche jusqu'à notre
retour au navire, accroissant toujours plus lt couche qui couvre le sol; elle est tellement molle que souvent on fait halte pour prendre la pelle et pratiquer des tranchées, L'atmosphère, épaissie par ces ondées perpetuelles, nous permet à peine d'entrevoir Ha terre eE d'en noter les accidents; nous mapercevons même plus h direction de la côte.
Nos hommes ne sont pas encore habitués à la traction: l'épiderme de leur poitrine S'enlève, quoique de temps à autre ils aient soin de changer leur bandoutière d'épaule, En dépit de ces désagréments et de Lt maussaderte de la température, leur bonne humeur est inépuisable, An bivouac, on oublie Les misères de Ta journée Les chants et les rires sont les seuls bruits qui s'élèvent de notre petit campement, même longtemps après que nous sommes enfournés jusqu'au cou dans nos sacs de nuit.
Je me divertissais fort, pour mon compte, des joveuses saillies de nos gens, lorsque, installés ausst conferta blement que possible sous li commune couverture de feutre, is fumaient Ta pipe du soir, La présence du come mandant n'était plus pour eux une gène, et, devant moi, ils discutent Hibrement la petite chronique du gaillard d'avant, louant où eritiquant, selon Les besoins de cause, Leur connaissance des régions aretiques montra qu'ils avaient beaucoup lu sur ce sujet.
Mais presque toujours, je Favoue, la conversation finissait par tomber sur le manger et sur le boire, deux choses qui hantaient notre cervelle pendant le jour et revenaient souvent dans nos rêves de Ha nuit, Une fois, au brante-bas du matin, € déjà! commandant, quel dommage!» S'éeria un matelot, €Javalais un superbe plum pudding! Si vous me Paviez laissé finir, je vous aurais écouomisé un déjeuner, »
Les bourrasques, décidément trop fréquentes, furent
IN WW W, / WMV Wu il
si) A f du |
fil,
D rt l
ar
D Le ge”
pe |
T7) de À ju
sd
= alla ln
(Page 1
Ffraversée des ravines.
une de nos grandes épreuves. Elles obligeaient à faire halte, car en outre de la bise qui nous menaçait de lroidures, on pouvait à peine marcher au milieu des neiges tournoyantes que le vent vous lançait à la figure, empéchant de voir la route à un ou deux mètres de distance, |
Le 4 octobre, nous ne sommes plus qu'à dix minutes, de degré, s'entend, du quatre-vingt-troisième parallèle nord, Mais la moitié de nos protisions est épuisée, le voyage de retour s'annonce comme très pénible et nous décidons de ne pas aller plus loin. Le dépôt sera établi sur un renflement du sol, au-dessus de notre dernier bivouac, Pendant qu'on organise et qu'on ÿ place quatre cents kilogrammes de pemmican et cent kilogrammes de jambon, May et moi poussons plus avant dans espoir d'arriver au cap Joseph Henry, mais Ex brume ne permet pas de distinguer Porientation de la côte et de porter le moindre jugement sur les régions septentrionales. Les les paraissent composés de glace formidable et les hum mocks S'entassent sur la berge à une grande hauteur, contre les promontoires surtout, Le Tieutenant Aldrich, plus heureux, avait pu profiter d'une belle journée pour gravir une montagne de six cents mètres d'altitude : à partir du cap Joseph Henrv, la rive tournait franchement à l'ouest; au nord, 1e pack impénétrable couvrait Focéan Polaire,
Le trainage du retour fut laborieux et écœurant au delà de toute expression, La neige nous montait au-dessus du genou, rendant presque impraticable Ta traversée des ravines et du pourtour des caps. I fallut hisser Les traineaux au sommet dun contrefort haut de quatre-vingts metres afin d'éviter des roches à pie au pied desquelles Souvrait une flaque d’eau libre, puis du côté opposé, les descendre sur une déclivité escarpée, Pour brocher sur
le tout, labaissement subit de la température détermina quelques accidents ; plusieurs orteils furent € saisis». On s’empressait alors de rétablir a circulation en se frictionnant doucement de Ta main, réchauffée d'abord sous les habits, puis d'envelopper la partie atteinte de charpie à la glycérine,
Pour exercer une juste vengeance sur la chaîne doni le passage nous donna tant de mal, d'aucuns proposérent de La nommer € mohtagnes des froidures ». Ainsi fut fait.
Le 9, le thermomètre tombe à 26°; les bottes, les bas, les langes de molleton qui emmaillottent nos pieds, tout est gelé raide: sur le talus d’une colline, il faut Httéralement descendre les véhicules au moyen des traits renversés; ce, sur une hauteur absolue de quatre-vingts mètres, et à un angle très aigu. De la banquette de glace où nous nous trouvons alors, on se laisse choir sur la rive que nous sommes forcés de suivre parmi les humimocks énormes, souvent séparés par des fentes et des crevasses où nous enfonçons jusqu'au cou. Dans une de ces fondrières, le lieutenant May eut le malheur de briser la croûte de glace pâteuse qui le séparait de Ta mer: son pied fut si gravement atteint, que, dès son arrivée à bord, notre camarade dut se soumettre à lPamputation du gros orteil.
Le soleil se couche à une heure de Paprès-midi : les couleurs de l'aurore et celles du crépuscule se mêlent et se fondent dans un rayonnement splendide. Nous sommes à mardi; le déjeuner de vendredi achèvera d'épuiser le vivres. Le 43, lorbe du soleil disparait définitivement au-dessous de l'horizon.
Le 14, le thermomètre marque — 32°; la marche es extrèmement pénible, mais nos souffrances vont finir: à sept heures nous arrivons en vue du navire: chaque
traineau hisse ses banderoles. On nous signale enfin; tous courent à notre rencontre et viennent aider aux courroies; à neuf heures dix minutes, nous remontons d bord.
Quelques-unes des plaies causées par le froid sont assez sérieuses pour nécessiter lablation d'un ou plusieurs doigts aux pieds et aux mains. [est très difficile de s'apercevoir à temps de Pinvasion du mal : le gel arrive sur vous conime un larron dans la nuit et la ganrene se déclare à la grande surprise de la victime, La moitié de notre petite troupe fut portée incontinent sur la liste des malades.
Quelle joie de se retrouver sur notre bon petit navire et de se remettre aux soins des camarades ! Notre longue absence ne laissait pas de les inquiéter, surtout depuis les dernières neiges; ils savaient que la route était devenue très mauvaise et que nous n'avions de vivres que pour vingt Jours.
Maintenant, dans la grande chambre, les lampes sont allumées, le poêle ronfle gaiement, et, bonheur indicible pour les affamés, la nappe blanche qui recouvre la table disparait presque sous les plats somptueux préparés à notre intention; les carafons de madère et de porto étincellent! Ces petits luxes de Ta vie peuvent paraître insignifiants à nos lecteurs, mais comme ils les savouraient à fond, ces pauvres voyageurs dont les pieds blessés se reposaient enfin ! Depuis trois longues semaines, nous étions devenus étrangers à la lumière, aux conforts de notre demeure arctique, aux charmes d’un bon repas. Délices d'un bain chaud, jouissance extrême de se brosser les cheveux, je n’essayerai point de vous décrire! nous sommes un peu plus maigres qu’au départ, mais à l'exception des froidures, personne n’a autrement souffert.
Quant aux résultats de la campagne, nous avons tout
lieu d’être satisfaits : à soixante-quinze kilomètres an nord du navire, se trouve maintenant un dépôt qui sera d'un grand secours aux explorateurs du printemps ; nos équipes ont acquis un vaste fonds d'expérience que l'année prochaine se chargera de faire fructifier, Nous avons enfin réussi à atteindre et à dépasser la haute latitude que gagna l'illustre Édouard Parry, lors de son mémorable voyage de 1827 sur la glace polaire, au nord du Spitzberg.
La disparition du soleil nous interdisait, du reste, de pousser nos courses plus loin. Au début, quelques heures de jour avant et après midi; à la fin, quelques heures de crépuscule, voilà ce que nous pouvions consacrer au travail.
Aussi bien, cette première expérience du trainage il n’eût pas été prudent de la prolonger. On me permettra de citer ici quelques chiffres pour faire juger combien en automne les vapeurs atmosphériques augmentent le poids de lattirail de campement. La tente, qui, au départ, était comptée pour 31 livres, passait maintenant à 55; la couverture montait de 21 à 48, le feutre de 18 à 40, le tapis matelas de 11 à 29; tout le reste, à proportion. L'humidité envahit tous les objets qui bientôt géèlent roide. Au printemps, le thermomètre est beaucoup plus bas, mais le soleil de la journée suffit pour tout sécher: à l’arrière-saison, il n’y a pas de remède.
nu