CHAPITRE XVI
Voici notre plus douce fête;
Jeune où vieux, que chacun s'apprête A rire comme un écolier,
Narguant les rigueurs de décembre, Ornons de lierre chaque chambre, Ornons de houx chaque pilier.
Tous les foyers des voisins fument, Les bûches de Noël s’allument,
Les fours sont pleins de venaison.
Les broches tournent par centaine, Et l'atmosphère est toute pleine De suaves exhalaisons,
Laissons le chagrin à la porte,
Et, s'il v meurt de froid, qu'importe?
Nos gaielés n’en souffriront pas.
Sous des monceaux de victuailles, Nous lui ferons des funérailles
Et nous chanterons son trépas,
WITNER
Le 21 décembre, la joie régnait au logis; le soleil atteignait ce jour-là sa plus grande déclinaison méridionale ; il était arrivé à la limite de son voyage pour retourner vers le nord, c’est-à-dire vers nous. Le temps avait marché à longues enjambées; Noël frappait à la porte que nous n’y songions pas encore : sa venue nous lut annoncée par le parfum de cuisine se répandant par le navire et avertissant les intéressés que les préparatifs
du festin commençaient tout de bon. Les commissaires avaient ouvert leurs trésors; nos coqs v puisèrent à discrétion farine, raisins secs, fruits conservés; et en plus de la ration ordinaire, on leur livra, par home, une livre de bœuf musqué et autant de mouton, La veille et lavant-veille, l'équipage eut un quasi congé ; toutes les imaginations purent se donner carrière, et chacun fit de son mieux pour que notre Noël se passat le plus gaiement possible. En outre de la fête du vieux pays, nous avions à célébrer l'époque où hiver s'achemine pour le départ: chaque heure allait nous ramener plus près de ce soleil que nous souhaitions revoir avec une ardeur passionnée, Pour une communauté placée comme la nôtre € au delà des limites et des soucis de ce monde », Noël est un de ces Jours qui servent de points de repère : on Pattend avec impatience; on se le remémore avec bonheur.
Eu plus des provisions fournies par le gouvernement, la munificence de nombreux amis connus et inconnus nous valut bien des objets qui ont contribué à faire de ces heures une fête que nos hommes n'oublieront jamais. Avant notre départ d'Angleterre, les dames de Queenstown avaient préparé pour les deux navires deux grandes caisses contenant des cadeaux utiles et même précieux, réservés pour ce grand jour. Chacun des officiers eut son petit paquet, à lui adressé personnellement; chacun des matelots eut un joli présent, L'idée était aussi neuve qu'ingénieuse : nos belles bienfaitrices auraient dû voir la joyeuse surprise de tous lorsque le fameux colis fut ouvert.
M. Mason, l'inventeur d’un jouet qui à fait époque, avait eu l’attention de nous donner toutes sortes de petits articles destinés à décorer la table où un arbre de Noël.
Enfin, et ce ne fut pas la moindre de nos joies, un facteur, en costume officiel, nous remit à tous, en main
propre, une lettre portant notre nom et notre adresse, etinunie d’un timbre dument oblitéré, Une jeune fille, parente de lun de nous, avait eu Paimable prévoyance de préparer pour tous, officiers et matelots, une superbe carte enluminée, nous souhaitant € bon et joyeux Noël », et de prendre la peine de donner à chaque missive l'apparence d’être arrivée en droiture par le € dernier courrier »,
La veille de Noël s'acheva done au milieu de la jubilation la plus parfaite, Le piano, transporté du carré des officiers dans la grand’chambre, gouyerna les quadrilles jusqu'à plus de onze heures. Tout marin de l'État est un danseur enragé, €chacun sait çà!» Pourvu qu'il puisse trouver de Ta musique et un vis-à-vis, à quelque sexe qu'il ou elle appartienne, il lance ses jambes en avant jusqu'a ce que la chaleur et l'épuisement le contraïgnent à s'arrêter, Certes, nos matelots ne firent point exception à la règle; tous et chacun prirent leur part au divertissement et s'en donnèrent à cœur joie. Le pauvre Aldrich n'eut pas un moment de repos. Dès qu'un air était fini, il passait à un autre. Polkas, valses, galops, se succédent sans relèche, les officiers n'y mettant pas moins d'entrain que les hommes de Péquipage.
Noël se leva froid et clair; de légères brises du S, 0. vnrent seules interrompre le calme de Patmosphère. Pour le service divin, célébré dans la matinée, la chaire était décorée de ramures artificielles, Après le culte, on part pour «Avenue des Dames »; en rentrant chez mot, je trouve ma petite cabine parée de branches de houx à leuillages variés, touchante attention de quelques-uns de mes camarades qui s’en étaient munis avant de quitter Portsmouth. Escortés d’un tambour et de fifres jouant la marche du Rosbif de la vieille Angleterre, nous procédons à la visite du quartier des hommes; leurs € ap-
partements » sont ornés avec goût de drapeaux, de elinquant, de fleurs artificielles, tandis que Les tables plient sous le poids des bonnes choses qui les couvrent, Les figures ravonnent de santé et de bonheur; on nous accueille avec les compliments d'usage. Inutile de dire que après-midi est consacrée aux danses; Aldrieh, vietime résignée, S'assied devant le piano. À six heures, car pour cette importante occasion Le diner à été retardé, on se réunit dans le carré; à notre grande surprise, une admirable corbeille de fleurs parfaitement imitées occupe le milieu de la table, charmante attention d'une dame récemment admise dans le cercle de notre €parenté polaire ». Ces corolles aux couleurs brillantes qui nous parlaient de nos demeures lointaines furent encore plus appréciées que excellent diner auquel nous allions prendre part et qui se composait du menu, ainsi rédigé par Pullen:
NAVIRE DE SA MAJESTÉ L'ALERTE
Jne ample julienne où le légume embaume
Et des soles feront un excellent début.
Puis, côtelettes, pois à l'élégant arome,
Et bœuf aux champignons, mets anglais s'il en fut.
Notre vieux Groënland, aux froides solitudes, Nous apporte à son tour un plat d'un doux fumet : Des montagnes de bœuf aux fières attitudes, Dont un cou de mouton couronne le sommet,
Notre appétit s'en vai déjà la chose est sûre, Nous grignottons un peu de jambon pour finir, Mais c'est tout, Manger plus passerait la mesure. Soudain de tous les cœurs part un vaste soupir,
Car un vrai plum-pudding, un pudding britnnnique, Hélas! vient d'apparaître et nous fait les veux doux; Sur son front rayonnant d'un éclat olympique, Repose avec amour la guirlande de houx.
Et des petits pâtés aux puissantes amorces, Roses sur la blancheur éclatante des plats, Sollicitent encore un coup de dent, hélas !
Hélas ! c'est une tâche au-dessus de nos forces!
Le champagne parait, Vivat! buvons en chœur A la reine; et donnons chacun une pensée
A toutes celles, mère, épouse ou fiancée,
Dont le souvenir veille au fond de notre cœur.
Et puissions-nous, joyeux, nous et notre confrère, Fiers des butins conquis et des périls bravés,
En décembre prorhain, malgré le vent contraire, Saluer d’un hourrah! nos amis retrouvés!
À côté du menu, et dus à la même plume, une autre carte imprimée portait ces vers :
Noël, Noël! fête chérie !
A l'heure mème où nous parlons, Tous les échos de la patrie
Chantent leurs joyeux carillons.
L’allégresse remplit notre âme,
Et tous ces cantiques de flamme Que les cloches jettent aux cieux, Parviennent dans nos solitudes,
Et nous ôtent nos lassitudes
Et mettent des pleurs dans nos yeux.
Harmonie immense et sacrée,
Tu nous dis que dans nos combats Celui dont la parole crée
Ne nous abandonnera pas :
Qu'après nos longs jours de fatigues, Ses mains, de tendresses prodigues, Nous rendront ceux qui nous sont chers, Ah! pareils à l'airain sonore
Que nos cœurs émus, dès l'aurore,
Lui jettent de pieux concerts !
Pendant le repas, Le tambour et Les fifres, de service volontaire, nous donnent une sérénade vraiment assez réussie; deux ou trois petits discours viennent terminer le festin; on reprend ensuite les danses, Nulle part on n'a pu célébrer Noël avec plus d’entrain, plus de fraternelle amitié, qu'au milieu de cette petite bande d'explorateurs, si loin de leurs foyers et sous une latitude que personne n'avait encore atteinte.
L'examen rétrospectif des événements de Pannée nous inspire une gratitude profonde. En dépit de difficultés ci de dangers de toute sorte, nous avons réussi à installer le navire sous un parallele que les plus ambitieux d'entre nous auraient à peine osé rêver, Sur terre et Sur mer, le drapeau britannique flotte à des brises qui n'ont encore agité ceux d'aucune autre marine, et quoique lPorientation des terres vers le N. 0, diminue quelque peu notre espoir d'une marche prolongée vers-le nord, nous nous rabattrons sur létude des côtes du Groëntand et celles de la Terre de Grinnell : le retour du printemps sera le signal de Paction.
La moitié de Phiver est déjà passée : une nuit de cent cinquante jours paraiîtrait bien monotone à ceux qui ne savent se créer n1occupations ni amusements, mais piersonne n'a eu le temps de S'ennuver à bord du bon navire P'Alerte. Chacun désire la venue du soleil, ferme dans détermination de travailler de toutes ses forces; notre impatience de recommencer le trainage est aiguisée par le souvenir des campagnes de Pautomne.
Depuis le départ de Fexpédition, un seul d’entre nous avait été malade, et sans Les gelures, les médecins du bord auraient pu se croiser les bras, au moins quant à leurs devoirs professionnels; malheureusement les doigts saisis furent très longs à guérir; au prenne de lan, quatre de nos € cotireurs » de la saison préce-
dente se trouvaient encore sur la liste de linfirmerie ; trois avaient dû subir Pablation du grand orteil.
Forcés de garder leur cadre, pour eux surtout ces cinq mois de ténébres furent pénibles, mais jamais on n'entendit sortir de leur bouche une plainte, un murmure ; ils paraissaient aussi gais que pas un : la seule chose qui les tourmentät était la crainte que le printemps venu, on n'osàt leur permettre de prendre part aux voyages, et certes, si dans la suite le capitaine ne jugea pas prudent de les adjoindre aux équipes destinées aux explorations lointaines, ils surent s'employer noblement et utilement pour marcher au secours de leurs camarades en détresse,
Jusqu’alors, en comparaison du moins de lattente “énérale, nous avions trouvé Ja température assez «douce » pour un hiver polaire; avant la fin de Fannée le thermomètre ne descendit jamais au-dessous de LH degrés. Ce froid serait parfaitement supportable si des gelures superficielles n'atteignaient sans cesse ls joues et le nez des promeneurs. Aussi les courses solitaires étaient-elles absolument prohibfes. Dehors, chacun avait sous sa protection la figure de son camarade et la surveillait assidüment pour donner Palarme an moindre signe de morsure de la bise; on s'empressait alors de rétablir au plus vite la circulation du sang. Les nisse-montagnes présentent là-bas de graves inconvénientss ils se gélent sur le visage, ils le cachent surtout, et empêchent ainsi votre gardien de S'apercevoir à temps des froidures.
Une des choses qui nous frappaient le plus était labsence presque complète de Ja vie animale dans le voisinage du navire, Les quartiers-maitres rapportaient parfois que pendant Ha nuit ils avaient cru entendre le hurlement lointain d'un loup; un jour les chiens esqui-
maux, couchés en rond dans la neige du foe, S'élancéren soudain vers les passavants et firent une tentative déses pérée pour grimper à bord: Cette panique subite, nous ne pümes Pattribuer qu'à la présence de quelque carnassier, mais les recherches Les plus minutieuses n'en montrèérent point de traces. À lexception du sifflement ou plutôt des plaintes étranges produites par le soulevement et Pallaissement des glaces avec Ta marée, le silence de Phiver ne fut jamais troublé,
Cette partie de la mer Polaire, nous ne pouvons plus en douter maintenant, est composée de floes formidables et massifs, Pouvrage, non du gel de deux ou trois hivers, mais de centaines de siècles, la € glace aux costes de ler». Excepté sur les rives occidentales des iles de Banks et du Prince Patrick, on n'en avait pas rencontré de semblable dans les régions areliquess nous lui cher chämes done une appellation par laquelle on put Et désigner, au moins provisoirement, Après quelque discussion, le capitaine Nares se décida à donner à ce désert de frimas qui nous barrait le nord, Le nom de € mer Palcocrystique », de deux termes grecs #20, ancien, 6 xovotahos, glaces ce mot a pas été composé suivant les régles précises de transmission d'une langue dans une autre, mais 1 explique bien Le fut qu'il représente sun long usage nous Pa rendu funilier et en associe Invartie bléement le souvenir avec celur de notre détention dans les forteresses de Cr Gelée».
Les halos et Les parasélènes furent assez fréquents: parfois même nous etdmes la surprise de voir les corps célestes se comporter dune façon terriblement excentrique. On vint nous dire un soir que Aldebaran ! faisait des sauts » dans le ciel; une conduite si inconvenante de