Le cuisinier se nommait Hunt (chasse
On sait tous les jours la prière sur le pont extérieur; le service divin se célébrait dans la batterie basse, et le premier dimanche du mois, le ehapelain donnait la communion, Malgré le petit nombre d'hommes capables de former le chœur et le peu de temps à consacrer aux études musicales, le chant des cantiques ne laissait pas trop à désirer, Pullen le dirigeait, tandis qu'Aldrich, inutile de le dire, jouait laccompagnement sur un harmonium dont le Valeureuxr nous avait fait présent à Disco.
Le premier du mois, officiers et matelots subissaient un minutieux examen de la part des docteurs qui leur posaient de nombreuses questions; ces inspections mensuelles constatérent tout hiver un état sanitaire des plus satisfaisants.
Personne, sous aucun prétexte, ne pouvait esquiver les deux heures réglementaires d'exercice en plein air. En général, tous nos gens, moins les cuisiniers, maitres d'hôtel ou domestiques, travaillaient dehors sur la glace, etcela cinq heures par jour. Les Montagnes russes ou plutôt canadiennes furent un divertissement des plus populares en même temps que très utile pour l'hygiène, Dès que la lune reparaissait, on courait à quelque colline avoisinante sur le sommet de laquelle on hissait un traineau à chiens ou quelque transport léger. Deux ou trois hommes s’y asseyaient et se lançaient sur la pente à une vitesse de cent kilomètres à l'heure, C'étaient des cris, des paris, des luttes, une joie délirante. Les Ccourses au talus » faisaient fureur; mais la manœuvre en est pas facile, et comme nos automédons n'avaient qu'une confiance médiocre dans leurs talents, s'ils voyaient le véhicule en passe de dérailler, ils se précipilent en dehors et roulaient sur la neige, heureusement assez molle pour les garantir d'accident.
Rawson, qui avait séjourné dans PAmérique du Nord, a eu l’honneur d'introduire cet amusement dans les régions polaires de la Terre de Grinnell. I conduisait son € taboggan » avec une dextérité merveilleuse; parfois, avec l’un d’entre nous, il osait se lancer du sommet des floebergs escarpés qui se dressaient près du navire, Ma pauvre Nellie ne put jamais comprendre ces courses si rapides; elle sautait autour de moi, aboyant avec frénésie, quand elle me voyait prendre place dans le traineau, et, désespérée d'être bientôt si loin en arrière, elle se démenait dans la neige pour essayer de nous suivre.
Ma brave petite amie supporte admirablement cette température. Plus le froid est vif, plus elle parait gaie, courant de droite et de gauche en faisant voler les nevés autour d'elle, et saisissant dans sa gueule des morceaux de glace qu'il faut jeter sur le floe afin de lui donner le plaisir de les rapporter. Nous n'oserions les toucher les mains nues, et cependant, lorsque le thermomètre marque — 40 ou 90 degrés, nous avons vu Nellie garder, des heures entières, des fragments de glace, de pierr: ou de métal. Une seule chose ennuie la bonne vieille bête, c’est lorsque la neige se dureit et forme pelote entre ses orteils. Je fui confectionnai deux jolies paires de mocassins de flanelle; mais quoiqu'elle Les portàt volontiers et semblât fière de cette parure, on y renoncça bientôt dans la crainte que, serrés autour de la jambe comme ils devaient l'être pour empécher La patte de se déchausser à chaque instant, ils n’eussent pour résulti d'empêcher la circulation du sang, et, par suite, dame ner des froidures, En somme, ma Nellie se tira admi- ‘ablement bien de lhivernage, et la belle saison fa trouva en parfaite santé. Elle nr'escortait fidélement partout, me suivant à la promenade ou couchée en rond à mes
TRAVAUX ET AMUSEMENTS DE L'HIVER. 165 pieds pendant les longues heures consacrées anx observations magnétiques. La nuit, elle dormait sur un fauteuil dans ma cabine, pelotonnée sous une petite couverture brodée à son chiffre.
Aussi bien, puisque j'en suis à la gent canine, je puis revenir à nos coursiers esquimaux. Pendant le voyage d'Aldrich au cap Joseph Henry, une de ces bêtes, Sallie, prise “d'attaques nerveuses, dut être dételée et abandonnée sur le floe.
Une semaine plus tard je traversais les mêmes glaces ; nous aperçümes un animal qui marchait sur les traces de la caravane ; c'était bien la pauvre absente, mais tous nos appels n'eurent aucun succès, Le jour, elle nous escortiut de loin; la nuit, elle rôdauit autour du bivouac pour recueillir les débris de pemimican qu'on jetait exprès. Déjouant toutes les tentatives de capture, elle dsparaissat derrière les hummocks dès qu'on faisait mime de s'occuper d'elle, À quatre milles de lAlerte, nous la perdimes définitivement de vue.
Au milieu des préparatifs de Phivernage, Sallie fut complètement oubliée, et depuis longtemps nous en avions fait notre deuil, quand, vers le milieu de décembre, plus de deux mois après notre retour à bord, on distingua dans la pénombre un animal errant sur la slace, C’est encore Sallie, On l'appelle, on lui offre de la nourriture; rien ne la décide à s'approcher davantage. Ses anciens camarades fui donnent la chasse et Pobligent à se réfugier dans le pack. Elle reparait le lendemain ; cette fois, on parvient à la reprendre. La malheureuse Mavait plus que la peau et les os, mais nos soins la remirent bien vite, et elle fut, au printemps, le meilleur collier de Pattelage.
La pauvre bête ne nous raconta point comment elle Sélail tirée d'affaire pendant sa longue absence, On sup-
posa d’abord qu’elle avait pu s'attacher à quelque bande de loups, mais nous ne découvrimes aucun indice de la présence de ces carnassiers à cette époque de Fannée, Il n'est pas non plus probable qu'elle se füt nourrie des débris de cuisine ou de morceaux arrachés à ses anciens compagnons, Car ceux-ci ne paraissaient point la reconnaître et la traitaient en étrangère. Elle aura dü, sans doute, se contenter de lemmings capturés sur la terre; ces minuscules rongeurs étant probablement les seules créatures vivantes qu'on eût pu trouver dans ces parages en dehors de notre petit cercle.