LE DÉBUT D'UN VOYAGE A TRAINEAUX
La revue avait eu lieu deux jours auparavant; à tous on avait demandé : € Vous sentez-vous capable de faire tout ee qu'exigera le service des traineaux? » Et tous avaient répondu : €Ouil»
La veille, qui étut un dimanche, 1e chapelain Pullen avait fait un beau sermon, dans lequel il comparait notre entreprise à la marche, à travers le désert, des Israélites vers la Terre promise, Après le chant de Fhyvmne pour ceux qui vont en mer, on célébra la communion à laquelle participèrent un assez grand nombre de matelots.
Sur chaque traineau flotte une large banderole à deux pointes, rayée de li ercix rouge de K. George et portant le blason de son chef, peint en vives couleurs. Les mats des deux canots sont pavoisés du drapeau national et d'une banniere blanche. Brodés par les belles mains de quelque femme aimée, restée à La garde du fover, ces pavillons S'agitaient gaiement à la brise, enflammant otre enthousiasme el ajoutant au pittoresque de la eène,
Mirco Polo venait en tête, puis Le Champion (Ghalenger), Victoria, Poppie(e Pavot), Bouledoque, Alcranra et le Limier (Bloodbound); ce dernier devait nous scorter pendant quelques étapes, nous verser rois Jours e provisions, et retourner à Alerte pour rendre compte e nos faits et gestes, Marco-Polo et Victoria portaient hacun un canot,
A onze heures, Les préparatifs étant terminés et Ctout monde sur le floe», Pullen nous lat les prières, on hanta l'hymne : Grand Dieu, dontles bontés éqgalent lu uissance, et les traineaux s'ébrantent aux vivats de nos nnpagnons restant au navire; le capitaine et les ofliers nous font la conduite pendant quelques centaines mètres, puis ils nous recommandent à Dieu etre
226 LA MER GLACÉE DU POLE, prennent le chemin de PAlerte, Les voyageurs poussent trois hourrahs et se mettent résolument à [a besogne,
Ce premier jour de marche devait nécessairement être court; plusieurs parmi nos hommes ont à faire connaissance avec les courroies de halage, et ceux-là, à la fois ardents et sans expérience, sont bien vite fatigués; les vétérans de Pautomne dernier leur apprennent que, dès le début, il est inutile de prodiguer ses forces. La température reste stationnaire à 96 degrés au-dessous de zéro, et, pendant les heures de halte, la tâche d'écrire uos journaux est réellement pénible. A einq heures trente minutes, après dix kilomètres de route, on s'arrète pour le premier campement, Le site choisi est abrité par un seuil formant isthme entre le continent et une longue projection des terres; nous plantons les sept tentes, de chacune desquelles S'élèvent bientôt des spirales odorantes qui vont se perdre dans les nuages, Derrire nous s'étendent chaine après chaine de collines blanches; devant nous, océan de glace avec ses solitudes infinies, Nos gens courent çà etl pour les diverses besognes que comporte Pinstallation du bivouac: les capilaines de traineau distribuent les vivres du soir; on remblave de frimas le pourtour de chaque tente; on refait les paquets; on recouvre soigneusement les véhicules, en cas de vent ou de tourmente de neige : toutes tâches à lérminer avant que nous puissions nous introduire dans nos € saes » respectifs, Un aimable arome de thé bouillant et de pemmican à létuvée nous aide à prendre ces travaux en patience,
Ce nest pas, crovez-le bien, la moins dure épreuve de la journée que de planter la tente et de préparer la nuit, quand on est fatigué, que le ciel est glacial et qu'on entrevoit des heures dont le froid bannira Le sommeil. Le commandement de chalte » n'est reçu avec une satis-
LE DÉBUT D'UN VOYAGE A TRAINEAUX. 221 faction intime qu'après un jour comparativement tiède, qui vous promet un long dormir sous la « toile » et une bonne étape pour le lendemain,
Dès qu'une tente est prète à recevoir ses habitants, ceux-ci s'y glissent l'un après l'autre, .enlévent leur surtout qu'ils remplacent par une vareuse de molleton, changent de chaussure et S'enfournent dans leur sac. Le lendemain matin, on procède à l'exercice contraire. Et voilà toute Fa toilette que nous nous permettrons jusqu'au retour à bord.
Le #, nous sommes debout de bonne heure après une nuit froide et maussade, trop heureux de reprendre là liberté de nos mouvements, quand nous venons de rester si longtemps en prison, avec 26 degrés au-dessous de ro. L'opération de s'habiller et de se déshabiller, toute limitée qu'elle est à la chaussure, est positivement un des plus sérieux ennuis du voyage, Nous avons beau tenir nos bas et nos carrés de laine dans le € sac à avrmir », tout cela est tellement gelé lorsque arrive le matin, qu'il faut des peines infinies pour les remettre ; quelquefois, en se couchant, on s'en émmaillotte les genoux, la partie du corps décidément Ta plus sensible au froid, C'est aussi une rude affaire que de lacer et de nouer les cordons des mocassins avec des doigts perdus d'onglée, où souvent déjà privés de sentiment, Je ne connais pas d'exercice plus funeste à Pégalité d'humeur,
La neige, très molle et très profonde, rendait [a traclon des traineaux de plus en plus laborieuse; 1 fallait déjà recourir au système de double équipe : deux escouades s'attelaient & un même véhicule, pour retourner ensuite chercher le second, En dépit de lexercice réguler qui leur fut toujours imposé, notre longue captivité sous les ténèbres de Phiver n'avait point luissé d'epronver nos travailleurs, Hs se ressentaient singulièrement
des fatigues du début, et je ne voulais pas abuser de leur zèle; nous marchions done à petites journées.
Le lendemain, la température tombe à — 43 degrés, Ce froid terrible nous enlève toute velléité de sommeil; la nuit entière se passe à entretenir en nous la cireulation du sang. Des nez, des doigts, des pieds, sont décidément «frisés »3 mais, soignées à temps, ces gelures n'ont d’autres conséquences que des plaies vésicantes et douloureuses,.
Les cordages des tentes et nos pauvres sacs de nuit sont raides comme de la tôle : il faut prendre les plus grandes précautions pour qu'ils ne nous touchent pas la figure; la peau en serait immédiatement enlevée.
Le cuisinier se plaint que le curry, dont nous assaisonnons toujours notre pemmican, ressemble à un bloc de laiton. Les hommes ont beaucoup souffert de crampes dans les jambes. Cela provient sans doute de nos fatigues inaccoutumées., La soif est ardente, mais où ne peut l'étancher qu'au moment du repas. Chacun a bien son bidon de fer-blane, recouvert de lainage, mais l'eau gèle en dépit de notre soin à le tenir au chaud sous la ceinture du pantalon. D'autre part, c’est une pratique dangereuse que de se mettre dans la bouche de la neige ou de la glace; nous ne Favons jamais permise,
Le quatrième Jour, nous nous séparons du Limier. [a rempli sa mission et s’en retourne avec un de mes hommes qui me parait incapable de supporter les labeurs du trainage; par contre, il m'en laisse un des siens. Le capitaine va recevoir de bonnes nouvelles de nos deux campagnes; la santé de nos gens est satisfaisante, leur entrain remarquable.
Le 16, nos six transports, marchant de conserve, arrivent au dépôt établi en automne près du cap Joseph Henry. Tout y est en ordre: la fin de la journée se passe
LE DÉBUT D'UN VOYAGE A TRAINEAUNX. 22) à distribuer les vivres entre les traineaux. Le 11, une chute pressée de neige <e combine avec le brouillard pour rendre la matinée doublement obscure, € épaisse ».
« L'aube se lève, froide et triste; et les téntes blanches, émergeant de Ja brume qui traine sur le sol, ressemblent à une flotte immobilisée par le calme, »
Les traineaux auxiliaires, le Bouledoque et l'Alexandra, vont reprendre la route de Alerte. I faut aussi dire adieu à la division d’Aldrich, qui coit explorer les côtes dans Ta direction de ouest, tandis que nous pousserons vers le nord sur le terrible pack polaire.
Triste, étrange adieu, par un jour morne et froid, sur un floe inhospitalier, entre des hummocks hérissés, des neiges empilées! Les uns vont regagner notre foyer arctique, les autres continuent à marcher vers des épreuves inconnues, mais aussi, ils y comptent, vers des découvertes importantes,
Si la séparation fut brève, les vœux étaient sincères, les acelamations chaudes et loyales. Les échos de nos cris s'évanouirent bientôt dans ces glaces que nul n'avait foules avant nous, et bientôt nos camarades disparurent à nos veux par cette lumière obscure, la neige tombant avec abondance sur d'autre neige, d'un ciel lourd et blafard,
Mais nous n'avons pas le temps de nous absorber dans nos pensées : toute notre énergie physique, intellectuelle et morale ne sera pas de trop pour Faccomplissement de la tâche qui nous est confiée. Nos gens épaulent résolument leurs bandoulières:; ils tirent dur et ferme, nous voilà partis!
Avant de poursuivre notre route, racontons ici sans trop de longueurs, comment se passe a journée dé l'homme qui s’avance vers le pôle arctique, en tirant son traineau.
Le cuisinier, je Fai dit, est un Hhnportant personnage, et ses fonctions sont extraordinairement fatigantes, Aussi chacun v passe-t-il à son tour pendant vingt-quatre heures, quitte à s'armer d'une énergie féroce ou, si Pon veut, d'une patience angélique, surtout quand le froid est excessif, La tâche finie, on transmet ses insignes à son successeur, avec le sentiment d'un bonheur parfaits car on ne les reprendra d’une semaine, à moins d'événements inattendus, tels que la maladie d'un camarade.
La corvée commence à fa première heure : 1 allume la lampes il convertit en eau la neige où la glace pour le repas du matin, et, rentrant dans la tente, il marehe délibérément sur ses camarades endormis pour aller enlever, des parois et du sommet de ladite tente, lhumidité qui s'y est condensée pendant Fa nuit et tombe de temps en temps en petits glaçons sur Le couvre-pied, Cette opération terminée, au grand soulagement des confrères qu'il foulait sans pudeur, 1 prend la couverture, la brosse, la secoue, la plie, et va Ta placer sur le traineau, Puis vient Ja préparation du déjeuner; deux heures après que la voix du eommandant Pa arraché à son sommeil, Le maître coq doit être prêt à dire que ces messieurs sont servis : le chocolat à point, on réveille les dormeurs,
Si le temps est trop froid, on se donne le luxe de déjeuner au Hit», assis dans les sacs, en serre-tôte gris et en vareuse de laine, spectacle, en vérité, risible! On place la provision de biscuits au centre de Ta tente, et les gamelles de chocolat fumant sont distribuées à Ta ronde; chacun sort sa cuiller, le seul article considéré jarmi nous comme propriété personnelle et privées ces ustensiles, un peu plus grands qu'à Pordinaire, sont en corne; nous les tenons de Ja munificence du gouvernement; on les garde en poche où bien suspendus au cou,