‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 69 sur 105 · LE DÉBUT D'UN VOYAGE À TRAINEAUX · texte numérisé non relu

LE DÉBUT D'UN VOYAGE À TRAINEAUX

Le chocolat bu, on rend au cuisinier Les €pannikins » dans lesquels il nous Fa porté, Lui, cependant, mettait le pemmican sur je feu. Cette viande est st violemment velée qu'il faut fa couper à la hache avant d'en confier les morceaux au bruissement de Ta casserole,

Tandis que le cuisinier tremble de voir son combusble S'éteindre trop tôt, tandis que ses doigts sont tour à tour gelés par le froid et brülés par La lampe dont il essave de ménager Pesprit-de-vin, nous lisons les prières, nous changeons de chaussures, nous roulons nos € sacs à dormir »., Puis, le pemmican lestement avalé, on plie la tente, on prépare le traineau en avant soin de mettre les objets pesants au centre; on saisit Les cordes, et notre char S'ébranle au commandement de 1? € Un! deux! trois haut!

Joubliais de dire qu'il faut soigneusement racler au couteau les gamelles et Hi casserole avant de les laisser refroidir, sous peine de ne pouvoir les nettoyer, Laver notre vaisselle, il n'en saurait être question, En dehors de celle qu'on fait fondre pour boire, Peau est chose inconnue dans les tentes polaires.

Nous marehons tant bien que mal et plus souvent mal que bien pendant cinq où six heures Jusqu'au goûter, qui consisté en quatre onces de jambon, du biscuit, et un pannikin de thé chaud par homme.

Le goûter est le plus agréable, Te plus délassant de nos trois repas; mais quand le vent souffle, quand le froid pique, il devient une opération pénible, la halte étant nécessairement longue, Souvent une heure, une heure et demie s'écoule avant qu'on nous serve le thé, et pendant tout ce temps il faut battre Hi semelle et se tenir en mouvement pour éviter Les morsures du gel Quand a bise est trop insupportable, nous plantons notre tente, mais Pintérieur en est glacial, et nous nv

pouvons tenir longtemps. Si nous n'étions tous logés à Fa méme enseigne, nous ririons des postures grotesques de nos Compagtions, qui se livrent à mille exercices pour ne pas se faisser «€ pineer »: lun bat la mesure des deux pieds, Pautre fait des bonds frénétiques ; un autre, assis à la turque, se manie, se presse, se torture énergiquement les orteils avec ses mains emmitouflées, dans le but d'y rappeler la circulation qui menace de ne plus revenir, un autre enfin, comme privé de sens, tape furieusement d'un pied ou de deux contre le traineau ou contre un humimock., Donc, aux heures de halte, on se repose bien peu. On regarde anxieusement, amoureusement la bouilloire, «L'entendez-vous chanter? » demandet-on cent fois. I semble que cette maudite bouilloire veuille prouver Ha vérité du vieux dicton: € Pot trop guetté ne bout jamais. » Enfin, à la joie géntrale, on annonce que le Hiquide est à point, et nos fatigues sont oubliées dans le plaisir de savourer une grande gamelle de thé chaud, De petites difficultés, provenant de la hâte forcément apportée à la préparation et à l'ingurgitation du repas, nous contrarient sur le moment et nous amusent ensuite, Un certain jour, Peau avant atteint le degré nécessaire, le cuisinier s'empresse d'y verser ses Ingrédients, les remue avec conscience et nous sert un breuvage que nous avalons avec délices; il S'aperçoit tout d'un coup qu'il à oublié le thé et nous à octroyé une décoction de cassonnade, D'autres fois, par inadvertance, il a pris de la glace d’eau salée, Tant pis pour les convives : il faut, ou renoncer à boire, ou boire du thé au chlorure de sodium. Quant au Jambon, il est en général durei par le froid et en tout semblable à un morceau de granit; nous ne pouvons le manger qu'après Favoir mis à tremper dans notre thé chaud, Jugez du mélange!

Nous nous arrètons le soir à des heures variables,

LE DÉBUT D'UN VOYAGE A TRAINEAUNX. 233 mais Jamais sans avoir fait dix, onze et jusqu'à douze heures de marche. Notre premier soin est de choisir pour le campement une surface aussi plane que possible, sur une neige assez mince pour qu'on plante solidement dans Ta glace les piquets de Ta tente, que nous bordons ensuite de neige jusqu'à une hauteur de deux où trois pieds. Tout le monde + travaille, moins le cuisinier, occupé, on le sait, à la confection du repas du soir. Dès que Ta € maison de toile » est assujettie, on y entre; on change de chaussure, les officiers examinent méticuleusement les pieds, aux doigts surtout, pour voir S'ils sont saisis; auquel cas la circulation est rétablie le plus promptement possible et la partie malade pansée à la clvcérine, avec un peu de charpie.

Règle générale : mocassins, bas, pièces de laine sont tellement gelés qu'ils ne font plus qu'un seul et même bloc et qu'on enlève tout à la fois. Quant aux pardessus de laine, c'est tout un vaudeville que de voir les efforts désespérés des homes pour S'v introduire; glacés et raides comme ils sont, on nv arrive pas sans des contorsions infinies et sans l’aide des camarades, Une fois encaqués, on attend patiemment que la chaleur du corps ait peu à peu assoupli la vareuse, qui jusque-là mérite le nom que nous lui avons donné : cœmisole de force.

Quand tous les braves gens sont confortablement installés dans leur sac, hormis le cuisinier, s'entend, arrive le souper qui consisté en pemmican et en thé. Puis on allume les pipes, on se met à causer et lon boit sa ration réglementaire de grog. Certes, c’est bien Tà le moment le plus gai, le plus heureux de la journée, et je maudirais celui qui voudrait enlever au pauvre tireur de traineau polaire son petit verre nocturne de rhum et d'eau chaude, Servi pendant les fatigues du jour, cet alcool ferait plutôt du mal, mais, après le souper, et

donné en si petite quantité, il ne nuit nullement; au contraire, Pexpérience à prouvé que ce léger excitant récrée et fortifie les hommes : dans ce court moment de repos, de joie, d'abandon, le seul en vingt-quatre heures, il les réchauffe intérieurement et les dispose au sommeil; or, c'est un grand bienfait que de dormir après des marches semblables. Pendant qu'on le boit en fumant, lun de nous lit à haute voix, ou bien lon jase ou bien l’on chante; mais qu'on chante, où qu'on jase, ou qu'on écoute lire, on est gai, plus que cela, heureux! On parle surtout du pays, de la vieille Angleterre; on dit ee qu'on fera si le sort y ramène, Nous mavons plus de secrets les uns pour les autres, et nous nous surprenons parfois à faire des confidences qu'en d’autres temps nous aurions livrées tout au plus à nos amis intimes. Deux matelots, appartenant à des comtés différents, discutent avec viva cité les mérites des pores de leurs régions respectives et les diverses manières dengraisser Pami de Ta glandée; ou bien, c'est tel ou tel propriétaire qu'on met sur Île tapis, Un de nos marins du Devon, porte très haut Tord Mont-Edgecumbe, € Ah! c'est celui-là qui est bon! Une fois par semaine, il ouvre son pare à tout Ie monde!» Le champion du Laneashire lui coupe la parole : AR ben oui! vaut la peine! Quel est Le lord qui n'en fait pas autant? Chez nous, lord Derby, non seulement vous laisse entrer, mais, quand il pleut, vous envoie quérir dans son carrosse!» L'homme du sud-ouest nv avait pas été voir; il ne lui restait qu'à se taire.

Enfin le cuisinier, toujours ce malheureux! qui a dû terminer les préparatifs pour Le déjeuner du lendemain, nous apporte la couverture, Lorsqu'on la retire du traineau, €’est un objet indeseriptible et dans lequel Les gens non initiés aux mystères de Ta vie arctique ne sauraient reconnaitre un article de literie; elle ressemble

LE DÉBUT D'UN VOYAGE A TRAINEAUNX. 290 une pièce debois où à un lingot de métal. On la déplie avec des peines incrovables, L'étendre, c'est autre chose! Elle se tient droit au centre, comme une tente dans la lente, Quelque drument qu'on la balte, elle refuse de Saplanir, ne se dégèle qu'à la longue, pour La plus grade volupté de ceux qu'elle devrait réchauffer, el nous rappelle alors le € drap mouillé » des établissements dhydrothérapie,

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