‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 76 sur 105 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

« Notre brave petite bande retourne vers la patrie; le vaillant vaisseau laboure la mer furieuse, »

. SAGA DE THORHALL,

L'Alerte double prestement la pointe Rawson et le cap Joseph Henry disparaît à nos regards; mais au large de celui de l'Union, la banquise nous oblige à changer déjà le route.

Ces floes gigantesques demandent une surveillance excessive, La patience et la ténacité, ces vertus cardinales du navigateur polaire, peuvent seules nous préserver des dangers qui nous environnent, L'œil constamment ouvert sur le paek, il faut louvoyer çà et là pour éviter une pincée, Nous voyons ces champs énormes courir sus dix immenses glaces échouées qui assiègent la côte, les } bousculer, les émietter et nous montrer de reste quel | serait notre sort si nous nous laissions happer entre ces lormidables màchoires !

Plusieurs fois, dans la même journée, il faut en venir | «retirer l'hélice ou le gouvernail pour les rajuster ensuite, } Comme dans la première partie du voyage, on se met en mesure de pouvoir, le cas échéant, abandonner le navire

dans le plus bref délai. Les tentes, les habits, les vivres, l'attirail de cuisine, tout ce qui est nécessaire à la vie est rangé sur le pont, en petits ballots prèts à être jetés sur la glace,

Le sang-froid avec lequel nous parlions de la perte probable de notre bon navire, le calme que l'on apportait aux préparatifs d'une éventualité si grosse de périls, me surprend encore quand j'y pense; néanmoins je me l'explique en partie : nous savions: la Découverte à une soixantaine de kilomètres, distance qu'il ne serait pas difficile de franchir.

En attendant la catastrophe, on tenait toujours les chaudières prêtes, afin qu'il fût possible de profiter de toutes les trouées, grandes ou petites. Une fois même, on fitentrer le navire dans le pack pour qu'il dérivit avec lui vers le sud; mais quand au renversement de la marée la glace commença à tourner au nord, ce ne fut pas une mince besogne que de se tirer du guêpier où nous nous étions malencontreusement fourrés. Même dans le cas où la banquise aurait une orientation favorable, il est toujours plus prudent de se maintenir à une dis: tance respectueuse.

Si peu méridionale que soit encore la latitude gagnée depuis notre départ, le changement est visible dans l’aspect et le volume des glaces. De temps à autre, nous rencontrons des échantillons de nos anciens ennemis, les floes paléoerystiques, mais en général les plaques de glace se font de moins en moins épaisses, ce qui ne veut pas dire qu’elles ressemblent encore à celles de la mer de Baffin.

Toutes les fois que le navire stoppait pour attendre le bon plaisir du pack, nos chasseurs prenaient leurs fusils, et à toute heure du jour et de la nuit s’élançaient sur li berge à la recherche de viande fraiche pour nos malades

ENCORE LES GLACES DU DÉTROIT. 291 Tel fut le résultat de leurs prouesses que notre infirmerie avait quotidiennement son repas de gibier, lièvres, canards, bernaches surtout; les malheureuses muaient alors; incapables de s'enfuir, elles tombaient par bandes de cinquante à soixante devant les sûres visées d'une couple de nemrods et ce, dans l'espace d'une demi-heure.

En outre de la moutarde et du cresson, produits de nos € jardins » du bord, on se procure un peu d'oseille sauvage; les convalescents sont chargés de la recueillir par monts et par vaux, et cette petite récolte suffit pour permettre d'en servir périodiquement, Quand la chose est possible, on descend à terre les malades cuxmêmes pour les mettre € au vert » sur ce précieux antiscorbutique.

Le », au matin, à trente-deux kilomètres de la Découcerte, le capitaine expédie Egerton et un matelot pour communiquer avec notre conserve. Depuis quarante-huit heures, le navire est scellé fort et ferme dans le pack et nous profitons de ce congé pour faire le ménage de l'Alerte et la rendre un peu présentable, Mais le lendemain, le vent pousse sur nous les glaces du large, et avant qu'on puisse retirer le gouvernail, il est absolument tordu et la barre de fer avariée et gauchie, Pour se débarrasser de ces importunes visiteuses, il faut se servir de la poudre, À midi, le lieutenant Rawson monte sur le pont avee.deux homines de la Découverte, nous allons savoir enfin le résultat de leurs campagnes du printemps!

Le pauvre Egerton, nous dirent-ils, avait perdu sa route et n'était arrivé au navire qu'après une course de dix-huit heures. Les nouvelles que nous envoie le eapilaine Stephenson, sont, hélas! conformes à nos craintes! Malgré le nombre raisonnable de bœufs musqués qu'ils avaient pu abattre en automne et au “emmencement de l'été, le scorbut ne les épargne pas & es épreuves qu'on

eu à subir quelques-unes de leurs équipes de traineaux sont simplement une réédition des nôtres, La division de Beaumont, qui explorait la côte nord-ouest du Groënland, a été surtout maltraitée, et nous apprenons avec une extrême douleur la mort de deux membres de son escouade. Notre ami est encore à Polaris-Bay où, avec laide du docteur Coppinger, il essaye de refaire le reste de ses hommes avant de se mettre en route pour regagner la Découverte. Voilà donc le triste épilogue de ces campagnes du printemps, commencées avec tant d'espoir et d'enthousiasme! Tout ceci confirme le capitaine dans sa résolution de retourner en Angleterre. Avec des équipages fourbus par la maladie, ce serait un crime que de s’exposer aux rigueurs d’un second hiver arctique. Du reste, qu'aurions-nous encore à faire? Beaumont a si bien accompli sa tâche, qu'étudier après lui les rives de la Terre-Verte serait absolument inutile. La Découverte, dégagée des glaces depuis quelquesjours, est prête à marcher dès que les absents auront réintégré leur bord. Leur retard nous cause à tous une très vive anxiété : entre la baie du Polaris et nous s'étend le pack mouvant sur lequel il leur faudra s’aventurer, et nous sommes payés pour connaître les risques et périls de la traversée d’icelui. Nous espérons pourtant qu'ils auront regagné leur navire avant que lAlerte jette l’ancre à Discovery Bay.

À cinq kilomètres de leurs quartiers d'hiver, nos amis avaient reconnu une vaste couche de lignite appartenant à la période miocène. Ce combustible ne fut pas utilisé, mais des blocs rapportés à bord établirent que pour les machines à, vapeur, il vaut le meilleur charbon du pays de Galles.

Pendant que nous attendions une détente de la banquise, le naturaliste de l’expédition fit, à moins de deux

ENCORE LES GLACES DU DÉTROIT. 2v3 cents mètres du navire, une très intéressante découverte, A vingt pieds environ au-dessus de la haute mer, il vit sur la berge des morceaux de bois qui, examinés de plus près, se trouvèrent être des portions de patins et de traverses de traineau, un racloir à neige en ivoire de narval ou de morse, et une grande lampe qui semble avoir été creusée dans une lame de roche schisteuse. Ce sont, je l'ai dit ailleurs, les traces d'Esquimaux les plus septentrionales qu'on connaisse. Elles nous donnent lieu de supposer que les nomades parvenus à ce point de la rive occidentale du canal traversèrent celui-ci pour gagner la côte opposée, celle du Groënland. Plus au nord, le pied des falaises est, sinon infranchissable, du moins très difficile à longer; qu'on y ajoute l'absence complète de vie animale, il sera aisé de comprendre leur désir de quitter au plus vite cette terre inhospitalière.

Le 7, le navire courut quelques dangers; le 8, un flocberg gigantesque dériva sur le navire et le poussa contre la berge, forçant Parrière à se relever de plus d’un mètre et demi. Les craquements des baux, les plaintes des bordages, tous ces bruits sinistres, on ne les oublie Jamais une fois qu'on les a entendus. La pluie du goudron qui s'émiettait là-haut nous fit croire à une forte averse de grèlons. Par bonheur, le floeberg avait un si grand tirant d’eau, qu'il toucha le fond et s'arrêta avant d’avoir causé la destruction du navire. Quel spectacle grandiose que celui des colosses d’alentour, hauts de vingt à vingt-cinq mètres, bousculés, tournés sens dessus dessous, balavés par le pack dans sa course irrésisüible !

Point n'avions le loisir de nous absorber dans la con- | templation de ces luttes titanesques; la situation était à trop périlleuse : les grandes marées approchaient et la » perspective d’un nouvel hiver dans les glaces se dessinait

toujours plus nettement. L'expérience de Pautomne disait assez que les floebergs, une fois échoués le long de la côte, y restent immobiles pendant toute la froide saison, et c'était précisément un de ces géants qui nous clouait à la rive, Une idée nous vient, ung idée hardie! Si nous pouvions attaquer cette masse qui nous tient en chartre privée, si nous savions en diminuer le poids et faire qu'elle flottàt en pleine mer! Immédiatement, officiers, matelots, tous les bras valides s'arment de la pique, de la hache, du ciscau, de la barre et s’acharnent sur le colosse ; le troisième jour enfin, une dernière et puissante charge de poudre insinuée sous le “ocberg même, détermine au moment opportun la fracture souhaitée et le navire reprend sa marche.

Le pack est peu consistant: nous allons vite et bien, et le lendemain soir, nous avons la joie de mouiller auprès de notre conserve après une séparation de plus de onze mois, Les échanges de visites commencent

immédiatement, Faute d’autres, les nouvelles locales défrayent la conversation; elle roule sur les travaux de l'hiver, les hauts faits des équipes de traineaux, mais l'absence prolongée de Beaumont et des siens ‘ne nous est pas un médiocre souci ; personne n’a d'illusions sur les périls de la traversée du canal. Le capitaine Nares se décide à s'avancer à leur rencontre, füût-cc jusqu'à Polaris Bay. En conséquence, le dimanche 15, nous transportons nos malades à bord de la Découverte et prenant six hommes de celle-ci, nous appareillons pour gagner la mer; la glace, accumulée à l'entrée du port, nous barre absolument la route, Le lendemain, à notre soulagement indieible, on distingue une tente dressée sur les floes à cinq ou six kilomètres vers le sud. On court immédiatement à la rencontre des malheureux, et quelques heures après, nous avons le

plaisir extrême de recevoir à bord la petite bande de Beaumont, gaillarde encore, malgré les souffrances endurées, et presque fâchée des offres de secours qu’on s'était empressé de lui faire. La dérivation du pack sur lequel ils voyageaient avait rendu très dur leur labeur des trois où quatre dernières journées, Dans une étape, ils fournirent, sans désemparer, une marche de trentedeux heures, de vingt-deux dans une autre.

Fa glace s’obstine à nous boucher tout passage, et pour se reposer de leurs tentatives infructueuses, nos gens jettent la drague avec d'excellents résultats. Les officiers visitent souvent la couche carbonifère : on la voit affleurer la paroi nord d'un ravin sur douze mètres de haut et trois cents de hauteur; au-dessous du sol, nous ne savons jusqu'où elle descend.

Nous trouvons, dans le caleaire avoisinant,une grande quantité de végétaux fossiles et quelques admirables impressions de feuilles. Au sommet du ravin s'ouvre une superbe grotte formée par les deux talus de la gorge et recouverte d'un toit de neige. Celui-ci est sans doute permanent, car, après une année, il était absolument comme la première fois que nos amis de la Découverte l'avaient signalé. La salle est fort large et logerait facilement soixante ou soixante et dix hommes.

Ces différentes excursions nous donnent des papillons, des mouches, des cousins et autres diptères. Nombre de lièvres tombent sous nos coups, à la grande joie du docteur qui travaille © comme un nègre » pour mener ses patients à bien.

La vue est magnifique entre l'ile de Bellot et la terre ferme ; nous avons tout le temps d'admirer le paysage pendant nos efforts réitérés pour ouvrir une route au navire : des deux côtés du détroit se dressent les falaises hardies de collines qui montent à six cents pieds, coupées

de ravins profonds etde gorges à parois presque perpern diculaires qui débouchent dans de petites échancrures le la côte,

Enfin, le dimanche 20, à force de forer la glace, de la charger à la poudre, et aux dépens de notre infortuné gouvernail, on réussit à pénétrer dans le fiord de Lady Franklin par une large allée qui, nous lespérons, va nous conduire jusque dans les eaux Hibres!.

€ Perfide comme londe », disait le poète; il ne eonnaissait pas la banquise : dès Le lendemain, nous étions forcés de fuir dans un petit port qui paraissait sûr et bien abrité, Fallacieuses promesses! À peine lAterte crochait-elle ses ancres, qu'un formidable floeberg dérivait sur nous et nous faisait échouer sur la côte, où, en se retirant, la marée nous laissa complètement à sec et donnant à la bande à un angle de 25 degrés.

La berge sur laquelle nous avait atterris la poussée du pack était tellement accore, qu’à basse mer, nous pouvions marcher à pied sec depuis l'étrave jusque par le travers du grand mât, tandis qu'à l'arrière, nos portehaubans d'artimon étaient dans l'eau ; le couronnement émergeait à peine. On prit une photographie, nous dessinâmes quelques esquisses du navire dans cette désagréable situation, Naturellement nous fimes tout notre possible pour dégager lAlerte et la remettre à flot. On déchargea l'avant et lon transporta les chaines sur Parrière, On y mouilla une ancre de bossoir afin de pouvoir haler le bâtiment au large.

Pour l'exécution de cette dernière manœuvre, on imagine de capturer un bloc de glace assez lourd qu'on ramène le long du bord : on y place l’ancre comme

1, A ce moment, la Pandore, qui venait chercher de nos nouvelles,

croisait à l'entrée du détroit de Smith, devant une barrière de glaces qui lui interdisait tout espoir d'avancer vers le nord,

Une nouvelle muraille de glaces, (Page ?9

ENCORE LES GLACES DU DÉTROIT. 207 dur un radeau, les embarcations le remorquent ensuite à l'endroit désigné; une puissante charge de poudre le fait sauter et l'ancre tombe au fond.

“ Corps et àme nous étions à la besogne, aussi, au bout dde quinze heures de rude travail, nous eûmes la satisaction de voir notre navire à flot. La scène de notre nésaventure portera le nom de Rawlings, mon fidèle apitaine de traineau. Un crâne de bœuf musqué et un ois de renne, recueillis par Feilden dans ces parages, ontrent que ces animaux les visitent quelquefois. à De ce jour au 9 septembre, ce fut avec la glace une tte sans trêve; souvent, en vingt-quatre heures, nos rogrès se réduisaient à quelques centaines de mètres. La laque de plus en plus épaisse qui recouvre la mer nous ippelle, avec une fàcheuse insistance, l'approche de la ison froide; la terre reprend son manteau de neige. e 22 août, on rallume les bougies, au moins pour lire écrire, La jeune glace, tenace et gluante, commence cimenter les fragments du floe, et quoique le pack soit hoore peu consistant, elle oppose de tels obstacles à tre marche que plusieurs fois il faut stopper et mouiller attendant une trouée favorable. En dépit de notre nutieuse parcimonie, notre stock de charbon décroit ne façon alarmante, et pourtant, sans vapeur, comnt sortir de la banquise !

Le 24, on double le cap Frazer!; notre marche est si te, que le 27°, nous ne sommes encore qu'à la baie de bbin où nous restons en cage jusqu'au 3 septembre. Le rmomètre descend à — 19°; c'est à pareil jour que, née dernière, lAlerte se trouva prise à Floeberg

Le jour même, la Pandore réussit à toucher, pour la seconde fois, ap Isabelle, où elle cherchait des notes de notre expédition.

Le 27, la Pandore fut chassée par une tempête du détroit de th.

Beach; nous voilà au même degré de température, et que de longs milles ne nous reste-t-il pas à parcourir avant d'être hors de ce pack maudit!

La neige tombe avec acharnement; tout est blafard, morne, lugubre! Bon gré, mal gré, il faut se faire à l'idée d’un second hivernage, et certaines de nos provisions étant à peu près épuisées, nous débarquons devant le dépôt établi précédemment dans ce havre, pour y prendre du th‘, du sucre, du chocolat et diverses autres denrées.

Pendant qu'on s'acquitle de ces soins, Hans, PEsquiman de la Découverte, parvient à tuer un phoque de grosse espèce (P, barbata); cet animal porte une plaie en voie de guérison; on y trouve à demi enseveli dans la couche de graisse, un harpon à pointe de fer, à douille d'ivoire, évidemment de provenance groënlandaise, Il eût été intéressant de rechercher, d’après la faeture de cette arme, la tribu à laquelle elle appartenait et le lieu où blessure avait été reçue.

Un matin, tout près de la côte, un petit renard tacheti s'avance vers le navire, attiré par la faim ou par une curiosité funeste, L’officier de quart, toujours en éveil, aperçoit le petit animal, le met en joue, et bientôt « peau est consignée aux naturalistes et sa chair nou fournit un repas délicieux. Devant le cap Hawks et la baie d'Allman, inlet ainsi nommé d’après le savant président de la société Linnéenne, nous enfilons un chenal qui nou conduit enfin sur les eaux libres du sud,

C'est avec une reconnaissance profonde que nous cor: statons avoir définitivement échappé aux froides étreinte: prêtes à nous retenir encore captifs dans les domaine: des « géants de la gelée » et que nous sentons notre brate navire danser au rhytme de la houle. Quelle jo étrange et nouvelle, en regardant autour de nous, €

contempler la grande mer bleue, à peine piquée çà et là de quelques icebergs errants! Depuis plusieurs jours, du haut de maints promontoires et de maintes collines, ous apercevions ces eaux superbes, et pour les atteindre nous faisions appel à toutes nos énergies. Le combat fut dur, mais la patience et la ténacité remportèérent la victoire,

À notre grande surprise, nous:les trouvons recouvertes d'une très mince lame glacée qui retarde notre marche sans toutefois l'arrêter ; notre sillage, à travers cette pellicule cristalline, forme longtemps à l'arrière une large trouée qui nous rappelle le canal de Suez. À six heures du soir, nous passons devant le cap Sabine et signalons notre cairn sur la cime de l'ile Brevoort, il ne parait pas avoir été touché; devant nous se dresse le cap Isabelle sur lequel se dirige le navire,

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