‹ La mer glacée du pôle [microforme]Chapitre 75 sur 105 · MENU · texte numérisé non relu

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Potage olla Podrilla.

Petits pâtés de homards,. Fricassée de pégouse et sardines. Rognons aux champignons saucés dans attrapez-en-haut, Rissoles à la tomate.

Mâchoires de bœuf. Jambon au champagne.

Petits pois. Carottes. Oignons. Pommes de terre. Tourte de pêches.

Lompote de blanc-manger et Rhubarbe fou. Pouding en marmelade. Pains rôtis aux anchois.

Fromage. Liqueurs. Dessert.

Café noir.

Navire l'Alerte, 28 juin 1876.

Sur le verso, on lisait les vers suivants, composés par Pullen pour célébrer notre bienvenue et qui trouvèrent un écho dans le cœur de nous tous :

Sois le bien accueilli dans ces paisibles lieux, Voyageur fatigué, soldat audacieux!

Du combat incessant contre la mer en rage,

Et les âpres hummocks et la neige et l'orage

Tu soutins les assauts en brave et noble cœur, Pied à pied résistant, tu sus rester vainqueur, Après tant de travaux, enfin tu nous arrives, Sois donc le bienvenu sur nos tranquilles rives!

Mâle et rude est la fête, ami, que nous l'offrons ;

Plus rudes sont les vers dont nous te célébrons,

Mais doux sont les pensers qui montent dans notre âme Et qui mouillent nos yeux comme des yeux de femme, Quand nous remémorons ce froid matin d'avril,

Où votre bande fière et riant du péril,

S'élançait hardiment vers les mers inconnues

Comme l'oiseau s’envole en chantant dans les nues;

Et nous, restés au port, seuls, troublés, anxieux,

Nous tournions nos regards et nos cœurs vers les cieux!

Nous demandions à Dieu de bénir leur voyage.

Il exauça nos vœux, leur donna du courage, Éclaira leur esprit et dirigea leurs pas,

Au plus fort du danger ne les délaissa pas, [leur apprit aussi cet art du sacrifice

Que réclament parfois son nom et son service, Et le tendre secours, les charitables soins Que prodigue la femme à nos tristes besoins.

Que sa puissante main garde en paix et protège Nos deux pauvres amis qui dorment sous la neige ! Que son amour essuie et tarisse les pleurs

Qu'ont fait, hélas! couler de si grandes douleurs! Que son amour aussi nous garde et nous préserve, Pour que, vivant et fort, chacun de nous le serve ! De ceux qui sont souffrants, qu'il guérisse les maux Et que son souffle ardent, pour prix de nos travaux, Brise enfin devant nous les murailles de glace,

Et nous ouvre à souhait le vaste et libre espace !

Le capitaine Nares crut devoir nous avertir que, vu la condition de son équipage, et supposé que nos camarades de la Découverte se trouvassent dans les mêmes circon- Stances que nous, il ne convenait plus de laisser même un seul des navires exposé aux rigueurs d'un seconi hivernage et aux causes qui avaient amené le scorbut Cette communication ne pouvait nous surprendre. Certes,

plusieurs se sentaient assez d'énergie et d’élan pour fournir encore une année au milieu des glaces, mais per sonne ne se dissimulait que ce serait sacrifier bien des vie précieuses, et pour quel résultat! Impossible, nous k savions trop bien, d'aller plus loin sur la route du nord probablement aussi sur celle de l'ouest, quand même toutes les forces de l'expédition seraient concentrées su celte unique entreprise. En décidant le retour immédiat notre commandant fit preuve d’un grand courage mor et montra un jugement ferme et sûr : tous ses officier lui rendent ce témoignage.

Le dimanche d'après, on célébra un service solenn

d'actions de grâces pour le retour des absents et de prières pour les malades,

Le 1" juillet, l'inspection médicale mensuelle établit que de toute notre compagnie, si belle de santé moins d'un an auparavant, il ne se trouvait plus que dix hommes valides, encore quelques-uns étaient-ils à peine en convalescence, Mais dans l'infirmerie, gràce aux soins dévoués des docteurs du bord, la situation allait s’améhorant de jour en jour.

Le dégel prenait possession de nos domaines arctiques, Dans les combes, la neige était molle et humide ; de petits ruisseaux couraient au fond des gorges et des ravines; çà et là des plaques brunes paraissaient au sommet des montagnes, Des touffes d'un charmant saxirage violet piquetaient les pentes des collines, nous rappelant dans nos courses les fleurs du cher pays et iugmentant encore notre soif de le revoir. De temps à ‘tre on voyait des empreintes de bœufs musqués, la plupart datant de l'automne et conservées sous la neige et la glace,

Pourtant, le 5, nous eñûmes la très bonne fortune de luer trois de ces animaux à sept ou huit kilomètres du wrd; le lendemain, un quatrième fut ajouté à nos trohées, C'étaient un bienfait de la Providence, car sans lande fraiche, le rétablissement des malades menaçait e trainer avec une lenteur extrême, Chaque bœuf nous urnit en moyenne cent vingt livres de chair excellente, tcette fois la dextérité avec laquelle les bêtes furent épouillées et débitées eût fait honneur au plus habile ucher, Une étuvée de foie et de jambon parut ce joursur nos tables; on ne trouva qu'un défaut à ce plat : était trop succinct.

Pour se procurer cette chair précieuse, à peu près Ja ule ordonnance des docteurs, les officiers couraient

par monts et par vaux. Quel changement pour ceux qui avaient fait partie des expéditions de trainage! Plus d'anxiété; de responsabilité, peu ou point. Dormir quand on a sommeil, manger quand on à faim, de jour ou de nuit, car le soleil ne descend plus au-dessous de l'horizon; libre de soins, n’avoir qu’à songer à la chasse et à jouir tout son content! Nos heures passaient, sereines et délicieuses, et nous fûmes vraiment marris, quand le moment vint de dire adieu à cette existence de gitanos pour reprendre la vie plus civilisée du bord.

Une de ces excursions, en compagnie de quelques bons amis, dura quatorze jours pendant lesquels nous abattimes deux bœufs musqués et nombre d’oies qu'on rapporta triomphalement pour le service de l’ambulance, Quels délicieux petits repas on préparait en plein air, à tour de rôle, chacun se donnant pour tâche de surpasser ses confrères dans ses fonctions de cuisinier ! Une fois, il m'en souvient, nous avions pour déjeuner les gésiers et les foies de treize bernaches, assaisonnés d’un hachis de jambon, vrai «€ morceau de chasseur! » Après avoir savouré des festins semblables, pouvons-nous faire autrement, en rentrant au navire, que de regarder avec mépris nos éternelles conserves de bœuf où de mouto d'Australie et de Nouvelle-Zélande ?

L'été s'affirme davantage, les cimes se dépouillent, à peine si l’on peut traverser les torrents qui bondisseit dans les ravines et se précipitent vers la mer ; ils «acquit: rent des forces en marchant » ; il faut se plonger jusqu la ceinture dans une eau qui court de manière à vou faire perdre pied. Point n'avions emporté de vêtements de rechange, mais on regagne la tente, on se glisse dans le sacs à dormir, après avoir suspendu en dehors sa défroqu mouillée : la température extérieure est à 5 ou 6 degré et une gamelle de thé bouillant, suivie d’un verre

grog, nous fait oublier les déconforts du passé au milieu des petits bonheurs du présent.

Dans l’intérieur du pays, à six ou sept kilomètres des côtes, le paysage est étrangement pittoresque : nous canpons sur les berges d’un lac, brillante perle d’un chapelet qui s'égrène vers l’ouest; les montagnes qu’elles baignent se tapissent déjà de jolis saxifrages violets, de draves, de potentilles et autres fleurs des champs, tandis que les vallées sont parsemées de taches d’un beau vert, lormées par des graminées et une mousse du plus délicieux velours. La scène offre un contraste frappant avec celle qu’on aurait pu voir, il y a seulement quelques semaines, lorsque la nature portait encore sa robe de l'hiver.

Le 24, à notre retour à bord, nous sommes heureux d'apprendre que tout va bien; peu à ;°u, les convalescents reviennent à la santé. Je suis agréablement surpris d'apercevoir une large allée d’eau libre ouverte près de notre citadelle de floebergs et partant de la pointe Sheridan pour se diriger au loin vers le sud. On travaille activement pour tirer le navire de sa prison : tous les vivres ont été réintégrés à bord ; les instruments soigneusement emballés et remis dans leurs caisses; les embarcations sont en place, l’hélice est rajustée, la machine en bon ordre. À partir d'aujourd'hui, il est absolument interdit, sous quelque prétexte que ce soit, de s'éloigner | du navire pendant plus de quatre heures. Chaque journée peut être celle de la délivrance! Nos yeux ne quittent guère le pack qui, sous la double influence du vent et de à marée, dérive tantôt au nord, tantôt au midi.

Sur le sommet de la colline du Cairn, on érige in Signal de dix pieds de haut, dans lequel nous déposons le récit de nos aventures et la liste des officiers et des hommes de nos deux navires; tous les gens de l’Alerte

le signent avec nous, Qui pourrait dire si l’on y touchera jamais!

La poudre «€ parle » incessamment sous nos efforts infatigables pour faire sauter Pisthme de glace qui s'étend entre nous et le chenal où, vraisupplice de Tantale, étincellent les eaux libres de POcéan, On ne compte plus les torpilles de une à cinquante livres qui y sont employées sans succés, non plus que bien des heures de travail écrasant, Enfin, le 31 juillet, au matin, une dernière tentative réussit pleinement, et grande fut Fexcitation et bruyant le remue-ménage, quand, à la hâte, le commandant donna l'ordre de préparer la vapeur, et d'appareiller le plus vite possible. Une fraiche brise du sud-ouest avait éloigné le pack du rivage, laissant l'espace ouvert devant nous.

A sept heures, le navire flotte librement; à huit, on hisse les pavillons; et non sans beaucoup de secousses, l'Alerte, sous vapeur, se dégage du berceau glacé où elle avait dormi plus de onze mois.

Qui pourrait dépeindre ce qui se passe dans notre cœur lorsque nous sentons le navire se mouvoir sur les eaux, que nous écoutons la pulsation des machines, muettes si longtemps? Et cependant, c'est avec un certain regret que nous quittons la côte aride et désolée près de laquelle nous avons passé des jours heureux, et que chacun jette un dernier regard sur les floebergs qui nous ont si bien protégés contre Çceste glace sans merey ».

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