LES FAISEURS DE MONDES
ce qu’on ne savait guère encore, la classe des Invertébrés.
Une classe? mais c’est un monde, c’est l’abîme de la vie molle et demi-organisée à qui manque encore la vertèbre, la centralisation osseuse, le soutien essentiel de la personnalité. Ils intéressent d’autant plus, car visiblement ils commencent tout. Humbles tribus, jusque-là négligées! Réaumur, dans les insectes, avait mis les crocodiles. Le glorieux comte de Bulîon ne daigna savoir les noms de cette populace infime ; il les laissa hors du Versailles olympien qu’il élevait à la Nature. Ils attendirent jusqu’à Lamarck, ces grands peuples obscurs, confus, ces exilés de la science, qui pourlant remplissent tout, ont tout préparé. C’étaient justement les aînés qu’on avait empêchés d’entrer. Les admis, à les compter, auraient été peu de chose. Si l’on veut juger par le nombre, on pouvait dire que l’exclue, oubliée, laissée à la porte, c’élait la Nature elle-même.
Le génie des métamorphoses venait d’être émancipé parla botanique et par la chimie. Ce fut une riiose hardie, mais féconde, de prendre Lamarck
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dans la botanique où il avait passé sa vie et de lui imposer d’enseigner les animaux. Ce génie ardent et fait aux miracles par les transformations des plantes, plein de foi dans l’unité de la vie, fit sortir et les animaux, et le grand animal, le globe, de l’état pétrifié où on les tenait. Il rétablit de forme en forme la circulation de l’esprit. Demi-aveugle, à tâtons, il toucha intrépidement mille choses dont les clairvoyants n’osaient approcher encore. Du moins, il ymettail sa flamme. Geoffroy, Cuvier et Blainville les ont trouvées chaudes et vivantes. « Tout est vivant, disait-il, on le fut. Tout est vie, présente ou passée. » Grand effort révolutionnaire contre la matière inerte, et qui irait jusqu’à supprimer l’inorganique. Rien ne serait mort tout à fait. Ce qui a vécu peut dormir et garder la vie latente, une aptitude à revivre. Qui est vraiment mort? personne.
Ce mot a enflé d’un souffle immense les voiles du dix-neuvième siècle. Hasardé, ou non, il nous a poussés où nous n’aurions été jamais. Nous nous sommes mis en quête, demandant à chaque chose, histoire ou histoire naturelle : «Qui es-tu? — Je suis la vie. » — La mort a été fuyant sous le regard des sciences. L’esprit va toujours vainqueur et la faisant reculer.