‹ La mer J. MicheletChapitre 18 sur 48 · FILLE DES MERS · texte numérisé non relu

FILLE DES MERS

courte avnil été triste et dure. A peine heureuse, elle se voyait mourir. Elle se traînait appuyée, tendrement enveloppée de celui qui vivait d’elle et comptait ne pas survivre. Si les vœux et les prières pouvaient prolonger une vie, elle eût vécu ; elle avait pour elle ceux de tous, surtout des pauvres. Mais le printemps arrivait et sa fin. Dans un jour d’avril où tout renaissait, nous vîmes passer encore les deux ombres sous ce bois, pâle comme un Elysée de Virgile.

Nous arrivâmes augolfe le cœur plein de cette pensée. Entre les rochers assez âpres, les lagunes que laissait la mer gardaient de petits animaux trop lents qui n’avaient pu la suivre. Quelques coquilles étaient là toutes retirées en elles-mêmes et souffrant de rester à sec. Au milieu d’elles, sans coquille, sans abri, tout éployée, gisait l’ombrelle vivante qu’on nomme assez mal méduse. Pourquoi ce terrible nom pour un être si charmant? Jamais je n’avais arrêté mon attention sur ces naufragées qu’on voit si souvent au bord de la mer. Celle-ci était petite, de la grandeur de ma main, mais singulièrement jolie, de nuances douces et légères. Elle était d’un blanc d'opale où se perdait, comme

FILLE DES MERS. ICn

dans un nuage, une couronne de tendre lilas. Le vent l’avait retournée. Sa couronne de cheveux lilas flottait en dessus, et la délicate ombrelle (c’est-àdire son propre corps), se trouvant dessous, touchait le rocher. Très-froissée en ce pauvre corps, elle était blessée, déchirée en ses fins cheveux qui sont ses organes pour respirer, absorber, et même aimer. Tout cela, sens dessus dessous, recevait d’aplomb le soleil provençal, âpre à son premier réveil, plus âpre par l’aridité du mistral qui s’y mêlait par moments. Double trait qui traversait la transparente créature. Vivant dans ce milieu de mer dont la contact est caressant, elle ne se cuirasse pas d’épiderme résistante, comme nous aiitres animaux de la terre ; elle reçoit tout à vif.

Près de sa lagune séchée, d’autres lagunes étaient pleines et communiquaient à la mer. Le salut était à un pas. Mais, pour elle qui ne se meut que par ses ondoyants cheveux, ce pas était infranchissable. Sous ce soleil, on pouvait croire qu’elle serait bientôt dissoute, absorbée, évanouie.

Rien de plus éphémère, de plus fugitif que ces filles de la mer. 11 en est de plus fluides, comme la légère bande d’azur qu’on appelle ceinture de Vénus, et qui, à peine sortie de l’eau, se dissipe et disparait, f-a méduse, un peu plus fixée, a plus de peine à mourir.

FIIJ.E DES MEUS.

Ktail-elle morte on mourante? Je ne crois pas aisément à la mort ; je soutins qu’elle vivait. A tout hasard, il coûtait peu de l’ôter de là et de la jeter dans la lagune d’à côté. S’il faut tout dire, à la toucher j’avais un peu de répugnance. La délicieuse créature, avec son innocence visible et l’iris de ses douces couleurs, était comme une gelée tremblotante, glissait, échappait. Je passai outre cependant. Je glissai la main dessous, soulevai avec précaulion le corps immobile, d'où tous les cheveux retombèrent, revenant à la position naturelle où ils sont quand elle nage. Telle je la mis dans l’eau voisine. Elle enfonça, ne donnant aucun signe de vio.

Je me promenai sur le bord. Mais au bout de dix minutes, j'allai revoir ma méduse. Elle ondulait sous le vent. Réellement, elle remuait et se remettait à flot. .'Vvec une grâce singulière, ses cheveux fuyant sous elle nageaient, doucement l’éloignaient du rocher. Elle n’allait pas bien vite, mais enfin allait. Bientôt je la vis assez loin.

Elle n’aura peut-être pas tardé de chavirer encore. 11 est impossible de naviguer avec des moyens plus faibles et de façon plus dangereuse. Elles crai-

j;neiil fort le rivage, où laiil de clioses dures les blessent, et, en pleine mer, le venl à chaque instant les retourne. Alors leurs clieveux-nageoires étant par-dessus, elles flottent à l’aventure, la proie des poissons, la joie des oiseaux, qui selon! un jeu de les enlever.

Pendant toute une saison passée aux Ijords de la Gironde, je les voyais fatalement poussées par la passe, jetées à la côte par centaines, sécher là misérablement. Celles-ci élaient grosses, blanches, fort belles à leur arrivée, comme de grands lustres de cristal avec de riches girandoles, où le soleil miroitant mettait des pierreries. Hélas! quel état diflérent au bout de deux jours! le sable fort heureusement s’affaissait dessous, les cachait.

Elles sont l’aliment de tous, et elles-mêmes n’ont guère d’aliment que la vie peu organisée, vague encore, les atomes flottants de la mer. Elles les engourdissent, les élhériscnt, pour ainsi parler, et les sucent sans les faire souffrir. Elles n’ont ni dents, ni armes. Nulle défense. Seulement quelques espèces (et non pas toutes, dit Forbes) peuvent, si on les attaque, sécréter une liqueur quijpique un peu, comme l’ortie. Sensation si faible, au reste, que Dicquemare n’a pas craint de la recevoir dans l’œil et l’a fait impunément.

KILLE LES MERS.

Voilà une créature bien peu garantie, et en grand hasard. Elle est supérieure déjà. Elle a des sens, et, si l’on en juge par les contractions, une susceptibilité notable de souffrir. On ne peut, comme le polype, la partager impunément. Dans ce cas, lui, il se double; elle, elle meurt. Comme lui, gélatineuse, elle semble un embryon, mais l’embryon trop tôt renvoyé du sein de la mère commune, tiré de la base solide, de l’association qui lit la sécurité du polype, et lancé dans l’aventure.

Comment est-elle partie, l’imprudente? comment sans voile, rame ni gouveinail, avoir quitté le port’? Quel est son point de départ ?

Ellis, en 1750, avait vu sur un polype surgir une petite méduse. De nos jours plusieurs observateurs ont vu et mis hors de doute qu'elle est une forme de polype, sortie de' l’association. La méduse, pour le dire simplement, est un polype émancipé. *

Quoi d’étonnant? dit très-bien le sage M. Forbes, * qui les a tant étudiées. Cela veut dire seulement qu’à ce degré l’animal suit encore la loi végétale. De l’ai bre, être collectif, sort l’individu, le fruit dé-

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