‹ La mer J. MicheletChapitre 20 sur 48 · FILLE DES MEUS · texte numérisé non relu

FILLE DES MEUS

Ces étranges métamorphoses, qui tour à tour élèvent, abaissent, l’être indécis, et le font alterner entre deux vies si différentes, sont vraisemblablement le fait des espèces inférieures, des méduses qui n’ont pu entrer décidément encore dans la carrière irrévocable de l'émancipation. Pour les autres, ou croirait sans peine que leurs variétés charmantes marquent des progrès intérieurs de vie, des degrés de développement, les jeux, les grâces et les sourires de la liberté nouvelle. Celle-ci, artiste admirable, sur ce thème si simple de disque ou d’ombrelle qui flotte, d’un léger lustre de cristal où le soleil met des lueurs, a fait une création infînie de jolies variantes, un déluge de petites merveilles.

Toutes ces belles, à l’envi, flottant sur le vert miroir dans leurs couleurs gaies et douces, dans les mille attraits d’une coquetterie enfantine et qui s’ignore, ont embarrassé la science, qui, pour leur trouver des noms, a dû appeler à son secours et les reines de l'histoire et les déesses de la mythologie. Celle-ci, c’est l’ondoyante Bérénice, dont la riche chevelure traine et fait un flot dans les flots. Celle-là, c’est la petite Orithye, épouse d’Éole, qui, au souffle de son époux, promène son urne blanche et pure, incertaine, à peine affermie par l’enchevêtrement délicat desescheveux, que souvent elle enlace par-dessous. Là-bas, Dionéc, la plemeuse, semble une pleine

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coupe d’albâtre qui laisse, en filets cristallins, déborder de splendides larmes. Telles, en Suisse, j’ai vu 's’épancher des cascades lasses et paresseuses, qui, ayant fait trop de détours, semblaient tomber de sommeil, de langueur.

Dans la grande féerie d’illumination que la mer déploie aux nuits orageuses, la méduse a un rôle à part. Plongée, comme dans tant d’autres êtres, dans le phosphore électrique dont ils sont tous pénétrés, elle le rend à sa manière avec un charme personnel.

Qu’elle est sombre, la nuit en mer, quand on n’y voit pas ce phosphore! Qu’elles sont vastes et redoutables, scs ténèbres! Sur terre, l’ombre est moins obscure ; on se reconnaît toujours à la variété des objets qu’on touche, ou dont on pressent les formes ; ils vous donnent des points de repère. Mais la vaste nuit marine, un noir infini ! rien et rien !... Mille dangers possibles, inconnus I

On sent tout cela sur la côte môme, quand on vit devant la mer. C’est une grande jouissance quand, l’air devenant électrique, on voit au loin apparaître un léger ruban de feu pâle. Qii’est-ce cela ? On l’a

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VU chez soi sur le poisson inorf, par exemple le hareng. Mais vivant, dans ses grandes flottes, dans les longues tramées visqueuses qu'il laisse derrière, il est encore plus lumineux. Cet éclat n’est point du tout le privilège de la mort. — Est-ce un effet de la chaleur? Non, vous le trouvez aux deux pèles, et dans les mers .\ntarctiques, et dans les mers de Sibérie. Il est dans les nôtres, et dans toutes.

(i’est l’électricité commune dont ces eaux, demivivantes, se dégagent aux temps orageux, innocente et pacifique foudre dont tous les êtres marins sont alors les conducteurs. Ils l’aspirent et ils l’expirent, la restituent largement à leur mort. La mer la donne et la reprend. Le long des côtes et des détroits, les froissements et les remous la font circuler puissamment. Chaque être en prend, s’en empare plus ou moins selon sa nature. Ici, des surfaces immenses de paisibles infusoires font comme une mer lactée, d’une douce et blanche lumière, qui ensuite plus animée tourne au jaune du soufre embrasé. Ici, des cônes de lumières vont pirouettant sur eux-mêmes, ou roulent en boulets rouges. Un grand disque de feu se fait (pyrosome), qui part du jaune opalin, un moment frappé de vert, puis s’irrite, éclate dans le rouge, l’orange, puis s’assombrit d’azur. Ces changemenis ont quelque chose

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(le régulicrqui imliquerait une fonction naturelle, la contraction et dilatation d’un être qui souffle le feu.

Cependant, à l’horizon, des serpents enflammés s’agitent sur une intinie longueur (parfois vingt-cinq ou trente lieues). Les bipliores et les salpas, êtres transparents que traversent et la mer et le phosphore, donnent cette comédie serpentine. Étonnante association qui mène ces danses effrénées, puis se sépare. Séparés, ses membres libres font des petits libres encore, qui, à leur tour, engendreront des républiques dansantes, pour répandre sur la mer cette bacchanale de feu.

De grandes flottes, plus paisibles, promènent sur les flots des lumières. Les vélelles allument la nuit leurs petites embarcations. Les béroés vont triomphantes comme des flammes. Nulles plus magiques que celles de nos méduses. Est-ce un pur effet physique, comme celui qui fait serpenter les salpas injectés de feu? Est-ce un acte d’aspiration, comme d’autres en donnent l’idée? Est-ce caprice, comme chez tant d’êtres qui se jouent aux étincelles d’une ^ vainc et inconstante joie? Non, les nobles et belles méduses (comme l’Océanique à couionne, comme la charmante Dionée) semblent exprimer des pensées graves. Sous elles, leurs cheveux lumineux, comme une sombre lampe qui veille, lancent des lueurs mystérieuses d’émeraude et d'autres con-

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m,LF. DES MEUS.

leurs qui, jaillissant ou pâlissant, révèlent un sentiment, et je ne sais quel mystère. On dirait l’esprit de l’abîme qui en médite les secrets. On dirait l’âme qui vient ou celle qui doit vivre un jour. Ou bien faudrait-il y voir le rêve mélancolique d’une destinée impossible, qui ne doit jamais atteindre son but? Ou l’appel au bonheur d’amour qui seul nous console ici-bas?

On sait que, sur notre terre, chez nos lucioles, ce feu est le signal, l’aveu de l’amante qui se désigne, dit sa retraite et se trahit. A-t-il ce sens chez les méduses? On l’ignore. Ce qui est sûr, c’est qu’elles versent ensemble leur flamme et leur vie. La sève féconde, chez elles, la vertu de génération, y tient, et, à chaque éclair, échappe et va diminuant.

Si l’on veut le plaisir cruel de redoubler celle féerie, on les expose à la chaleur. Alors elles s’exaspèrent, rayonnent et deviennent si belles, si belles!... que la scène est finie. Flamme, amour et vie, tout a fui, tout s’est écoulé à la fois.

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