‹ La mer J. MicheletChapitre 32 sur 48 · I.BS MBRS UES POLES · texte numérisé non relu

I.BS MBRS UES POLES

leur roule du Sud, l’emportaient toujoui's en arrière. 11 ne passa pas plus que Ross.

En 1832, un courageux jeune homme, un Français, Jules de Blosseville, voulut que cette gloire appartint à la France. Il y mit sa vie, son argent; il paya pour périr. Il ne put même avoir un vaisseau de son choix : on lui donna la lAlloise, qui lit eau le jour môme du départ. (Voir la notice de son frère.) Il la raccommoda à ses frais, pour quarante mille francs. Dans ce hasardeux véhicule, il voulait attaquer la côte de fer, le Groenland oriental. Selon toute apparence, il n’y arriva même pas. On n’en eut nulle nouvelle.

Les expéditions des Anglais étaient tout autrement préparées, avec grande prudence, grande dépense, mais ne réussissaient guère mieux. En 1845, l’infortuné Franklin se perdit dans les glaces. Douze ans durant, on le chercha. L’Angleterre y montra une honorable obstination. Tous y aidèrent. Des Américains, des Français, y ont péri. Les pics, les caps de la région désolée, à côté du nom de Franklin, gardent celui de notre Bellot et des autres, qui se dévouèrent à sauver un Anglais. De son côté, John Ross avait offert de diriger les nôtres dans la recherche de Blosseville, d’organiser l’expédition. Le sombre Groenland est paré de tels souvenirs, elle désert n’est plus désert, lorsque l’on y retrouve

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ces noms, qui y témoignent de la fraternité humaine.

Lady Franklin fut admirable de foi. Jamais elle ne voulut se croire veuve. Elle sollicita incessamment de nouvelles expéditions. Elle jura qu’il vivait encore, et elle le persuada si bien, que, sept années après qu’il fut perdu, on le nomma contreamiral. Elle avait raison, il vivait. En 1850, les Esquimaux le virent, disent-ils, avec une soixantaine d’hommes. Bientôt ils ne furent plus que trente, ne purent plus marcher ni chasser. Il leur fallut manger ceux qui mouraient. Si l’on eût écouté lady FranUin, on l’aurait retrouvé. Car elle disait (et le bon sens disait) qu’il fallait le chercher au Sud; qu’un homme, dans cette situation désespérée, n’irait pas l’aggraver en marchant vers le Nord. L’Amirauté, qui probablement s’inquiétait bien moins de Franklin que du fameux passage, poussait toujours ses envoyés au Nord. La pauvre femme désolée finit par faire elle-même ce qu’on ne voulait pas faire. Elle arma à grands frais un vaisseau pour le Sud. Mais il était trop tard. On trouva les as de Franklin. .

Pendant ce temps, des voyages plus longs, et ce-

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pendant plus heureux, furent faits vers le pAle antarctique. Là, ce n’est pas ce mélange de terre, de mer, de glaces et de dégels tempôlueux qui font l’horreur du Groenland. C’est une grande mer sans bornes, de lame forte et violente. Une immense glacière, bien plus étendue que la nôtre. Peu de terre. La plupart de celles qu’on a vues ou cru voir laissent toujours ce doute, si leurs changeants rivages ne seraient pas une simple ligne de glaces continues et accumulées. Tout varie selon les hivers. Morel en 1820, Weddell en 1824, Ballerry en 1859, trouvèrent une échancrure, pénétrèrent dans une mer libre que plusieurs n’ont pu retrouver.

Le Français Kerguelen et l’.\nglais James Ross ont ou des résultats certains, trouvé des ferres incontestables.

Le premier, en 1771, découvrit la grande île Kerguelen, que les Anglais appellent la Désolation. Longue de doux cents lieues, elle a d’excellents ports, et, malgré le climat, une assez riche vie animale, de phoques, d’oiseaux, qui peuvent approvisionner un vaisseau. Cette glorieuse découverte, que Louis XVI à son avènement récompensa d’un grade, fut la perte de Kerguelen. On lui forgea des crimes. La furieuse rivalité des nobles olliciers d’alors l’accabla. Ses jaloux servii'ent de té-

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moins contre lui. C’est d’un cachot de six pieds carrés qu’il data le récit de sa découverte (1782).

En 1838, la France, l’Angleterre, l’Amérique, firent trois expéditions dans l’intérêt des sciences. L’illustre Duperrey avait ouvert la voie des observations magnétiques. On eût voulu les continuer sous le pôle même. Les Anglais chargèrent de cette étude une expédition confiée à James Ro.ss, neveu, élève et lieutenant de John Ross, dont nous avons parlé. Ce fut un armement modèle, où tout fut calculé, choisi, prévu. James revint sans avoir perdu un seul homme ni eu même un malade.

L’Américain et le Français Wilkes et Dumontd’Urville n’étaient nullement armés ainsi. Les dangers et les maladies furent terribles pour eux. Plus heureux, James, tournant le cercle antarctique, entra dans les glaces, et trouva une terre réelle. 11 avoue, avec une remarquable modestie, qu’il dut ce succès uniquement au soin admirable avec lequel on avait préparé ses vaisseaux.

L’Érèbe et la Terreur, de leurs fortes machines, de leur scie, de leur proue, de leur poitrail de fer, ouvrirent la ceinture de glaces, naviguèrent à travers la croûte grinçante, et au delà trouvèrent une mer libre, avec des phoques, des oiseaux, des baleines. Un volcan, de douze mille pieds, aussi haut que l’Etna, jetait des flammes. Nulle végé-

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LKS MKItS ÜfcS l'OLBS.

talion, nul abord; un granit escarpé ou la neige ne tient même pas. C’est la terre; point de doute. L’Etna du pôle, qu’on a nommé Érèbe, avec sa colonne de feux, reste là pour le témoigner.

Donc un noyau terrestre centralise la glace antarctique (1841).

Pour revenir à notre pôle arctique, les mois d’avril et mai 1853' sont pour lui une grande date.

En avril, on trouva le passage cherché pendant trois cents ans. On dut la chose à un heureux coup de désespoir.

Le capitaine Madare, entré par le détroit de Behring, enfermé dans les glaces, affamé, au bout de deux ans, ne pouvant retourner, se hasarda à marcher en avant. Il ne fit que quarante milles, et trouva dans la mer de l’Est des vaisseaux anglais. Sa hardiesse le sauva, et la grande découverte fut enfin consommée.

Au même moment, mai 1855, partit une expédition de New-York pour l’extrême Nord. Un jeune marin, Elischa Kent Kane, qui n’avait pas trente •ans, et qui déjà avait couru toute la terre, venait

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de lancer une idée,' hasardée, mais très-belle, qui piquait vivement l’ambition américaine. De même que Wilkes avait promis de découvrir un monde, Kane s’engageait à trouver une mer, une mer libre sous le pôle. Tandis que les Anglais, dans leur routine, cherchaient d’est en ouest, Kane allait monter droit au nord, et prendre possession de ce bassin inexploré. Les imaginations furent saisies. Un armateur de New-York, M. Grinnell, donna généreusement deux vaisseaux. Les sociétés savantes aidèrent et tout le public. Les dames, de leurs mains, travaillaient aux préparatifs avec un zèle religieux. Les équipages, choisis, formés de volontaires, jurèrent trois choses : obéissance, abstinence de liqueurs et de tout langage profane; Une première expédition, qui manqua, ne découragea pas M. Grinnell ni le public américain. Une se-' conde fut organisée avec le secours de certaines sociétés de Londres qui avaient en vue ou la propagation biblique ou une dernière recherche de Franklin.

Peu de voyages sont plus intéressants. On s’explique à merveille l’ascendant que le jeune Kane avait exercé. Chaque ligne est marquée de sa force, de sa vivacité brillante, et d’un merveilleux en avant l II sait tout, U est sûr de tout, ardent, mais positif. Il ne mollira pas, on le sent,

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devant les obstacles. Il ira loin, et aussi loin qu’on peut aller. Le combat est curieux entre un tel caractère et l'impitoyable lenteur de la nature du Nord, remparts d’obstacles terribles. A peine est-il parti, qu’il est déjà pris de l’hiver, forcé d’hiverner six mois sous les glaces. Au printemps même, un froid de soixante-dix degrés I k l’approche du second hiver, au 28 août, il est abandonné; il ne lui reste que huit hommes îsur dix-sept. Moins il a d’hommes et de ressources, plus il est âpre et dur, voulant, dit-il, se faire mieux respecter. Ses bons amis les Esquimaux qui aident à le nourrir, et dont il est môme forcé de prendre quelques petits objets (p. 440), se sont accommodés chez lui de trois vases de cuivre. En retour, il leur prend deux femmes. Châtiment excessif, sauvage.

Entre huit matelots qui lui sont restés à grand’peine, et dans un relâchement forcé de la discipline, il n’était guère prudent d’amener là ces pauvres créatures. Elles étaient mariées. « Sivu, femme de Metek, et Aningna, femme de Marsinga, u restent à pleurer cinq jours. Kane s’efforce d’en rire et de nous en faire rire : « Elles pleuraient, dit-il, et chantaient des lamentations, mais ne perdaient pas l’appétit. » Les maris, les parents, arrivent avec les objets dérobés, et prennent tout en douceur, comme des hommes intelligents, qui n’ont d’ar-

■ DigitT?éd-br^àoogl

LES MERS DES POLES

mes que des arêtes de poissons contre des revolver. Iis souscrivent à tout, promettent amitié, alliance. Mais, quelques jours après, ils ont fui, disparu I dans quels sentiments d’amitié? on le devine. Us diront sur leur route aux peuplades errantes combien il faut fuir l’homme blanc. Voilà comme on se ferme un monde.

La suite est bien lugubre. Si cruelles sont les misères, que les uns meurent, les autres veulent retourner. Kane ne lâche pas prise : il a promis une mer, il faut qu’il en trouve une. Complots, désertions, trahisons, tout ajoute à l’horreur de la situation. Au troisième liivemage, sans vivres, sans chauffage, il serait mort si d’autres Esquimaux ne l’eussent nourri de leur pêche :. lui, il chassait pour eux. Pendant ce temps, quelquesuns de ses hommes, envoyés en expédition, ont la bonne fortune de voir la mer dont il a tant besoin. Ils rapportent du moins qu’ils ont aperçu une grande étendue d’eau libre et non gelée, et, autour, des oiseaux, qui semblaient s’abriter dans ce climat moins rude.

C’est tout ce qu’il fallait pour revenir. Kane, sauvé par les Esquimaux, qui n’abusèrent pas de leur nombre, ni de son extrême misère, leur laisse son vaisseau dans les glaces.

Faible, épuisé, il réussit encore, par un voyage

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de quatre-vingt-deux jours, à revenir au sud; mais c’est pour y mourir. Ce jeune homme intrépide, qui approcha du pôle plus près qu’aucun mortel, mourant, emporta la couronne que les sociétés savantes de la France ont mise à son tombeau, le grand prix de géographie.

Dans ce récit, où il y a tant de choses terribles, il y en a une touchante. Elle donne la mesure des souiïrances excessives d’un tel voyage : c’est la mort de ses chiens. Il en avait de Terre-Neuve, admirables; il avait des chiens Esquimaux; c’étaient ses compagnons plus qu’aucun homme. Dans ses longs hivernages, des nuits de tant de mois, ils veillaient autour du vaisseau. Sortant dans les ténèbres épaisses, il rencontrait le soul'fle tiède de ces bonnes bêtes, qui venaient réchauffer scs mains. Les Terre-Neuve d’abord furent malades : il l’attribue à la privation de lumière; quand on leur montrait des lanternes, ils allaient mieux. Mais, peu à peu, une mélancolie étrange les gagna, ils devinrent fous. Les chiens Esquimaux les suivirent : il n’y eut pas jusqu’à sa chienne Flora, la plus sage, la plus réfléchie, qui ne délirât comme les autres et qui ne succombât. C’est le seul point, je crois, dans son âpre récit, où ce ferme cœur semble ému.

LA GUERRE AUX RACES DE LA MER

En revenant sur tout ce qui précède et sur toute l’histoire des voyages, on a deux sentiments contraires :

1“ L’admiration de l’audace, du génie, avec lesquels l’homme a conquis les mers, maîtrisé sa planète.

2“ L’étonnement de le voir si inhabile en tout ce qui touche l’homme; de voir que, pour la conquête des choses, il n’a su faire nul emploi des personnes; que partout le navigateur est venu en ennemi, a brisé les jeunes peuples, qui, ménagés, eussent été, chacun dans son petit monde, l’instrument spécial pour le mettre en valeur.

Voilà l’homme en présence du globe qu’il vient de découvrir ; il est là comme un musicieit novice

•Vil) .LA GUERRE AUX RACES DE I.A MER.

devant un orgue immense, dont à peine il tire quelques notes. Sortant du moyen âge, après tant de théologie et de philosophie, il s’est trouvé barbare : de l’instrument sacré, il n’a su que casser les touches.

Les cliercheurs d’or ont commencé, comme on a vu, .ne voulant qu’or, rien de plus, brisant l’homme. Colomb, le meilleur de tous, dans son propre journal, montre cela avec une naïveté terrible qui, d’avance, fait frémir de ce que feront ses successeurs. Dès qu’il louche Haïti : « Où est l’or? et qui a de l’or? » ce sont ses premiers mots. Les naturels en souriaient, étaient étonnés de cette faim d’or. Ils lui promettaient d’en chercher. Ils s’ôtaient leurs propres anneaux pour satisfaire plus tôt ce pressant appétit.

Il nous fait un touchant portrait de cette race infortunée, de sa beauté, de sa bonté, de son attendrissante conliance. Avec tout cela, le Génois a sa mission d’avarice, ses dures habitudes d’esprit. Les guerres turques, les galères atroces et leurs forçats, les ventes d’hommes, c'était la vie commune. La vue de ce jeune monde désarmé, ces pauvres corps tout nus d’enfants, de femmes innocentes et charmantes, tout cela ne lui inspire qu’une pensée tristement mercantile, c’est qu’on pourrait les faire esclaves.

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Il ne veut pas pourtant qu’on les enlève : « car ils appartiennent au roi et à la reine. » Mais il dit ces sombres paroles, bien significatives : « Ils sont craintifs et faits pour obéir. Ils feront tous les travaux qu’on leur commandera. Mille d’entre eux fuient devant trois des nôtres. Si Vos Altesses m’ordonnaient de les emmener ou de les asservir ici, rien ne s’y opposerait ; il suffirait de cinquante hommes. » (14 oct. et 16 déc.)

Tout à l’heure reviendra d’Europe l’arrêt général de ce peuple. Ils sont les serfs de l’or, tous employés à le chercher, tous soumis aux travaux forcés. Lui- même nous apprend que, douze ans après, les six septièmes de la population ont disparu ; et llerrera ajoute qu’en vingt-cinq ans elle tomba d'un million d’âmes à quatorze mille.

Ce qui suit, on le sait. Le mineur, le planteur, exterminèrent un monde, le repeuplant sans cesse aux dépens du sang noir. Et qu’est-il arrivé? Le noir seul a vécu, et vit, dans les terres basses et chaudes, immensément fécondes. L’.Amérique lui restera : l’Europe a fait précisément l’envers de ce qu’elle a voulu.

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Son impuissance coloniale a éclaté partout. L’a< venturier français n’a pas vécu; il venait sans famille, et apportait ses vices, fondait dans la masse barbare, au lieu de la civiliser. L’Anglais, sauf deux pays tempérés où il a passé en masse et en famille, ne vit pas davantage au delà des mers; l’Inde ne saura pas dans un siècle qu’il y vécut. Le missionnaire protestant, catholique, a-t-il eu influence, a-t-il fait un chrétien? « Pas un, » me disait Burnouf, si informé. Il y a entre eux et nous trente siècles, trente religions. Si l’on veut forcer leur cerveau, il advient ce que M. de Humboldt observa dans les villages américains, qu’on appelle encore les Missions; ayant perdu la sève indigène sans rien prendre de nous, vivants de corps et morts d’esprit, stériles, inutiles à jamais, ils restent de grands enfants, hébétés, idiots.

Nos voyages de savants, qui font tant d’honneur aux modernes, le contact de l’Europe civilisée qui va partout, ont-ils profité aux sauvages? Je ne le vois pas. Pendant que les races héroïques de l’Amérique du Nord périssent de faim et de misère, les races molles et douces de l’Océanie fondent, à la honte de nos navigateurs, qui, là, au bout du monde, jettent le masque de décence, ne se contraignent plus. Population aimable et faible, où Bougainville trouva l’excès de l’abandon, où les marchands

I,.\ (iUKttUE AUX K. \ CES DE LA HER 325

apôtres de l’Angleterre gagnent de l’argent et point d'âmes, elle s’écoule misérablement dévorée de nos vices, de nos maladies.

La longue côte de Sibérie avait naguère des habitants. Sous ce climat si dur, des nomades vivaient, chassant les animaux à fourrures précieuses, qui les nourrissaient, les couvraient. La police russe, insensée, les a forcés de se fixer et de se faire agriculteurs, là où la culture est impossible. Donc, ils meurent, et plus d’hommes.

D’autre part, le commerce, insatiable et imprévoyant, n’épargnant pas la bête à ses saisons d’amour, l’a également exterminée. Solitude, aujourd’hui, parfaite solitude, sur une côte de mille lieues de long. Que le vent siffle, que la mer gèle. Que l’aurore boréale transfigure la longue nuit. La nature aujourd’hui n’a plus de témoin qu’ellemôme.

Le premier soin, dans les voyages arctiques du Groënland, aurait dû être de former à tout prix une bonne amitié avec les Esquimaux, d’adoucir leurs misères, d’adopter leurs enfants, et d’en élever en Europe, de faire au milieu d’eux des colonies, des écoles de découvreurs. On voit dans John Ross, et partout, qu’ils sont intelligents et très-vile acceptent les arts de l’Europe. Des mariages se seraient faits entre leurs filles et nos marins : une po-

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pulation mixte serait née, à laquelle ce continent du Nord aurait appartenu. C’était le vrai moyen de trouver aisément, de régulariser le passage qu’on désirait tant. Il y fallait trente ans; on en a mis trois cents; et il se trouve qu’on n’a rien fait, parce qu’en effrayant ces pauvres sauvages qui vont au Nord et meurent, on a brisé définitivement l’homme du lieu et le génie du lieu 1 Qu’importe d’avoir vu ce désert, s’il devient à jamais inhabitable et impossible ?

On peut juger que si l’homme a ainsi traité l’homme, il n’a pas été plus clément ni meilleur pour les animaux. Des espèces les plus douces, il a fait d’horribles carnages, les a ensauvagées et barbarisées pour toujours.

Les anciennes relations s’accordent à dire qu’à nos premières approches, ils ne montraient que confiance et curiosité sympathique. On passait à travers les familles paisibles des lamantins et des phoques, qui laissaient approcher. Les pingouins, les manchots, suivaient le voyageur, profitaient du foyer, et, la nuit, venaient se glisser sous l'habit des matelots.

Nos pères supposaient volontiers, et non sans

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vraisemblance, que les animaux sentent comme nous. Les Flamands attiraient l'alose par mi bruit de clocbeltes {Vdenc. 20, 327). Quand on faisait de la musique sur les barques, on ne manquait pas de voir venir la baleine {Noël y 225); la jubarle spécialement se pla'isait avec les hommes, venait tout autour jouer et folâtrer.

Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu’on a presque détruit à force de persécutions, c’était le mariage. Isolés, fugitifs, ils n’ont maintenant que l’amour passager, sont tombés à l’état d’un misérable célibat, qui de plus en plus est stérile.

Le mariage, fixe, réel, c’est la vie de nature qui se trouvait presque chez tous. Lé mariage, et d’un seul amour, fidèle jusqu’à la mort, existe chez lo chevreuil, chez la pie, le pigeon, l'inséparable (espèce de joli perroquet), chez le courageux kamichi, etc. Pour les autres oiseaux, il dure au moins jusqu'à ce que les petits soient élevés. La famille est alors forcée de se séparer par le besoin qu elle a d’étendre le rayon où elle cherche jsa nourriture.

Ce lièvre dans sa vie agitée, la chauve-souris

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dans ses ténèbres, sont très-tendres pour la famille. Il n’est pas jusqu’aux crustacés, aux poulpes, qui ne s’aiment et ne se défendent; la femelle prise, le mâle se précipite et se fait prendre.

Combien plus l’amour, la famille, le mariage au sens propre, existent-ils chez les doux amphibies I Leur lenteur, leur vie sédentaire, favorisent l’union fixe. Chez le Morse (éléphant marin), cet animal énorme et de figure bizarre, l’amour est intrépide; le mari se fait tuer pour la femme, elle pour l’enfant. Mais ce qui est unique, ce qu’on ne retrouve nulle part, même chez les plus hauts animaux, c’est que le petit, déjà sauvé et caché par la mère, la voyant combattre pour lui, accourt pour la défendre, et, d’un cœur admirable, vient combattre et mourir pour elle.

Chez l’Otarie, autre amphibie, Steller vit une scène étrange, une scène de ménage absolument humaine :

Une femelle s’était laissé voler son petit. Le mari, furieux, la battait. Elle rampait devant lui, le baisait, pleurait à chaudes larmes : « Sa poitrine était inondée. »

Les baleines, qui n’ont pas la vie fixe de ces amphibies, dans leurs courees errantes à travers l’Océan, vont cependant volontiers deux à deux. Uuhamelet Lacëpède disent qu’en 1725, deux ba-

LA GUKIiRE AUX RACES DE LA MER.

leines qu’on rencontra ainsi, ayant été bles'^ées, aucune ne voulut quitter l’autre. Quand Tune fut tuée, l’autre, se jeta sur son corps avec d’épouvantables mugissements.

S’il était dans le monde un être qu’on dût ménager, c’était la baleine franche, admirable trésor, où la nature a entassé tant de richesses. Être, de plus, inoffenaif, qui ne fait la guerre à personne, et ne se nourrit point des espèces qui nous alimentent. Sauf sa queue redoutable, elle n’a nulle arme, nulle défense. Et elle a tant d’ennemis ! Tout le monde est hardi contre elle. Nombre d’espèces s’établissent sur elle et vivent d’elle, jusqu’à ronger sa langue. Le Narval, armé de perçantes défenses, les lui enfonce dans la chair. Des Dauphins sautent et la mordent: et le Requin, au vol, d'un coup de scie, lui arrache un lambeau sanglant.

Deux ôtresj aveugles et féroces, s’attaquent à l’a- ‘ venir, font lâchement la guerre aux femelles pleines; c’est le cachalot, et c’est l’homme. ' L’horrible cachalot, où la tôle est le tiers du corps, où tout est dents, mâchoires, de ses quarante-huit dents, la mord au ventre, lui mange son petit dans le corps. Hurlante de douleur, il la mange elle môme. L’homme la fait souffrir plus longtemps : il la saigne, lui fait, coup sur coup, de cruelles blessures. Lente à mourir, dans sa longue agonie, elle 1res-

LA GUERRE AUX RACES DE LA MER

saille, elle a des retours terribles de force et de douleur. Elle est morte, et sa queue, comme galvanisée, frémit d’un mouvement redoutable. Ils vibrent, ces pauvres bras, naguère chauds d’amour maternel; ils semblent vivre encore et chercher encore le petit.

On ne peut se représenter ce que fut cette guerre, il y a cent ans ou deux cents ans, lorsque les baleines abondaient, naviguaient par familles, lorsque des peuples d’amphibies couvraient tous les rivages. On faisait des massacres immenses, des effusions de sang, telles qu’on n’en vit jamais dans les plus grandes batailles. On tuait en un jour des quinze ou vingt baleines et quinze cents éléphants marins I C’est-à-dire qu’on tuait pour tuer.. Car comment profiter de cet abatis de colosses dont un seul a tant d’huile et tant de sang? Que voulaiton dans ce sanglant déluge? Rougir la terre souiller la mer?

On voulait le plaisir des tyrans, des bourreaux, frapper, sévir, jouir de sa force et de sa fureur, savourer la douleur, la mort. Souvent. on s’amusait à martyriser, désespérer, faire mourir lentement,

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des animaux trop lourds, ou trop doux, pour se revenger. Péron vit un matelot qui s’acharnait ainsi sur la femelle d'un phoque; elle pleurait comme une femme, gémissait, et chaque fois qu elle ouvrait sa bouche sanglante, il frappait d’un gros aviron, et lui cassait les dents.

Aux nouvelles Shetlands du sud, dit Dumont Durville, les Anglais et Américains ont exterminé les phoques en quatre ans. Par une fureur aveugle, ils égorgeaient les nouveaux-nés, tuaient les femelles pleines. Souvent, ils tuent pour la peau seule, et perdent des quantités énormes d’huile dont on eût profité.

Ces carnages sont une école détestable de férocité, qui déprave indignement l’homme. Les plus hideux instincts éclatent dans cette ivresse de bouchers. Honte de la naturel On voit alors en tous (même, à l’occasion, dans les plus délicates personnes), on voit quelque chose surgir d’inattendu, d'horrible. Chez un aimable peuple, au plus charmant rivage, il se fait une étrange fête. On réunit jusqu’à cinq cents ou six cents thons, pour les égorger en un jour. Dans une enceinte de

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barques, le vaste filet, la madrague divisée en plusieurs chambres, soulevée par des cabestans, les fait peu à peu arriver en haut dans la chambre de mort. Autour, deux cents hommes cuivrés, avec des' harpons, des crochets, attendent. De vingt lieues à la ronde arrivent le beau monde, les jolies femmes et leurs amants. Elles se mettent au bord et au plus près, pour bien voir la tuerie, parent l’enceinte d’un cercle charmant. Le signal est donné, on frappe. Ces poissons qu’on dirait des hommes, bondissent, piqués, percés, tranchés, rougissant l’eau de plus en plus. Leur agitation douloureuse, et la furie de leurs bourreaux, la mer qui n’est plus mer, mais je ne sais quoi d’écumant qui vit et fume, tout cela porte à la tête. Ceux qui venaient pour regarder agissent, ils trépignent, ils crient, ils trouvent qu’on tue lentement. Enfin, on circonscrit l’espace; la masse fourmillante des blessés, des morts,

• des mourants, se, concentre dans un seul point : sauts convulsifs, coups furieux; l’eau jaillit et la l'osée rouge...

Et cela a comblé l’ivresse. Même la femme délire et s’oublie; elle est emportée du vertige. Tout fini, elle soupire, épuisée, mais non satisfaite, et dit en partant : « Quoi! c’est tout? »

LE DROIT DE LA MER

Un grand écrivain populaire qui donne à tout ce qu’il touche un caractère de simplicité lumineuse et saisissante, Eugène Noël a dit : « On peut faire de l'Océan une fabrique immense de vivres , un laboratoire de subsistances plus productif que la terre môme; fertiliser tout, mers, fleuves, rivières, étangs. On ne cultivait que la terre; voici venir l’art de cultiver les eaux... Entendez-vous, nations! » {Pisciculture.)

Plus productif que la terre? Comment cela?

M. Baude l’explique très -bien dans un important travail sur la pêche qu’il a publié. C’est que le poisson est, entre tous les êtres, susceptible de prendre, avec une nourriture minime, le plus énorme accroissement. Pour l’entretenir seulement, il ne faut rien ou presque rien. Ron-

LE bKUlT DE LA MER.

delet raconte qu’une carpe qu’il garda trois ans dans une bouteille d’eau sans lui donner à manger, grossit cependant de sorte qu’elle n’aurait pu être tirée de la bouteille. Le saumon, pendant le séjour de deux mois qu’il fait dans l’eau douce, s’abstient presque de nourriture et pourtant ne dépérit pas. Son séjour dans les eaux salées lui donne en moyenne (accroissement prodigieux I) six livres de chair. Cela ne ressemble guère au lent et coûteux progrès de nos animaux terrestres. Si l’on mettait en un tas ce que mange pour s’engraisser un bœuf, ou seulement un porc, on serait effrayé de voir la montagne de nourriture qu’ils consomment pour en venir là.

Aussi celui de tous les peuples où la question de subsistance a été la plus menaçante, le peuple chinois, si prolifique, si nombreux, avec ses trois cents millions d'hommes, s’est adressé directement à cette grande puissance de génération, la plus riche manufacture de vie nourrissante. Sur tout le cours de ses grands fleuves, de prodigieuses multitudes ont cherché dans l’eau une alimentation plus régulière que celle de la culture des plantes; L’agriculteur tremble toujours ; un coup de vent, une gelée, le moindre accident, lui enlève tout et le frappe de famine. Au contraire, la moisson vivante qui pousse au fond de ces fleuves nour-

LE DROIT DE LA MER

rit invariablement les innombrables familles qui la couvrent de leurs barques, et qui, sûres de leurs poissons, fourmillent et multiplient de même.

En mai, sur le fleuve central de l’Empire, se fait un commerce immense de frai de poisson, que des marchands viennent acheter pour le revendre partout à ceux qui veulent déposer dans leurs viviers domestiques l’élément de fécondation. Chacun a ainsi sa réserve, qu’il nourrit tout bonnement avec les débris du ménage.

Les Romains agissaient de même. Ils poussaient l’art de l’acclimatation jusqu’à faire éclore dans l’eau douce les œufs des poissons de mer.

La fécondation artificielle, trouvée au dernier siècle par Jacobi en Allemagne, pratiquée au nôtre en Angleterre avec le plus fructueux succès, a été réinventée chez nous, vers 1840, par un pêcheur de la Bresse, Remy, et c’est depuis ce temps qu’il est devenu populaire et en France et en Europe.

Entre les mains de nos savants, Coste, Pouchel, etc., cette pratique est devenue une science. On a connu, entre autres choses, les relations régulières de la mer et de l’eau douce, je veux dire les habitudes de certains poissons de mer qui viennent dans nos rivières à certaines saisons. L’anguille, quel qu’en soit le berceau, dès qu’elle a acquis seulement la grosseur d’une épingle^

LE DROIT DE LA MER

s’empresse de remonter la Seine, en tel nombre et d’un tel torrent, que le fleuve s’en trouve blanchi. Ce trésor, qui, ménagé, donnerait des milliards de poissons pesant chacun plusieurs livres, est indignement dévasté. On vend par baquets, à vil prix, ces germes si précieux. Le saumon n’est pas moins fidèle. 11 revient invariablement de la mer à la rivière où il a pris naissance. Ceux qu’on a marqués d’un signe se représentent sans qu’aucun presque manque à l’appel. Leur amour du fleuve natal est tel, que s’il est coupé par des barrages, des cascades même, ils s’élancent et font de mortels efforts pour y remonter.

La mer, qui commença la vie sur ce globe, en serait encore la bienfaisante nourrice, si l’homme savait seulement respecter l’ordre qui y règne et s’abstenait de le troubler.

Il ne doit pas oublier qu’elle a sa vie propre et sacrée, ses fonctions tout indépendantes, pour le salut de la planète. Elle contribue puissamment à en créer l’harmonie, à en assurer la conservation, la salubrité. Tout cela se faisait, pendant des mil-

LE DROIT DE LA MER

lions de siècles peut-être, avant la naissance de l’homme. On se passait à merveille de lui et de sa sagesse. Ses aînés, enfants de la mer, accomplissaient entre eux parfaitement la circulation de substance, les échanges, les successions de vie, qui sont le mouvement rapide de purification constante. Que peut-il à ce mouvement , continué si loin de lui, dans ce monde obscur et profond? Peu en bien, davantage en mal. La destruction de telle espèce peut être une atteinte fâcheuse à l’ordre, à l’harmonie du tout. Qu’il prélève une moisson raisonnable sur celles qui pullulent surabondamment, à la bonne heure ; qu’il vive sur des individus, mais qu’il conserve les espèces ; dans chacune il doit respecter le rôle que toutes elles jouent , de fonctionnaires de la nature. - Nous avons déjà traversé deux âges de barbarie. Au premier, on dit comme Homère : « La mer stérile. » On ne la traverse que pour chercher audelà des trésors fabuleux, ou exagérés follement.

Au second, on aperçut que la richesse de la mer est surtout en elle-même, et l’on mit la main dessus, mais de manière aveugle, brutale, violente.

A la haine de la nature qu’eut le moyen âge, s’est ajoutée l’âpreté mercantile, industrielle, armée de machines terribles, qui tuent de loin , tuent sans péril, tuent en masse. A chaque progrès

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dans l’art, progrès de barbarie féroce, progrès dans l’extermination.

Exemple ; le harpon lancé par une machine foudroyante. Exemple : la drague, le filet destructeur, employé dés 1700, filet qui traîne, immense cl lourd , et moissonne jusqu’à l’espérance, a balayé le fond de l’Océan. On nous le défendait. Mais Tctranger venait et draguait sous nos yeux. (V. Tifaigne.) Des espèces s’enfuirent de la Manche, passèrent vers la Gironde. D’autres ont défailli pour toujours. Il en sera de même d’un poisson excellent, magnifique, le maquereau, qu’on poursuit barba rement en toute saison. (Yalenc. Dict. X, 352.) La prodigieuse génération de la morue ne la garantit pas. Elle diminue même à Terre-Neuve.

Peut-être elle s’exile vers des solitudes inconnues.

U faut que les grandes nations s’entendent pour substituer à cet état sauvage un état de civilisation, où l’homme plus réfléchi ne gaspille plus ses biens, ne se nuise plus à lui-même. Il faut que la France, l’Angleterre, les États-Unis, proposent aux autres nations et les décident à promulguer, toutes ensemble, un Droit de la mer.

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