‹ La mer J. MicheletChapitre 45 sur 48 · LA RENAISSANCE DU CŒUR · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE DU CŒUR

La mer, très-distinctement, dans ses voix que l’on croit confuses, articule ces graves paroles. Mais l’homme n’entend pas aisément quand il arrive au rivage assourdi par les bruits vulgaires, las, surmené, prosaïsé. Le sens de la haute vie, môme chez le meilleur, a baissé. Il est en garde contre elle. Qui aura prise sur lui? La Nature? Non pas encore. Adouci par la famille, par l’innocence de l’enfant, par la tendresse de la femme, l’homme reprend d’abord intérêt aux choses de l’humanité. On voit là que les âmes ont des sexes et sentent très-diversement. Elle, elle est plus touchée de la mer, de la poésie de l’infini; mais lui, de l’homme de mer, de ses dangers, de son drame de chaque jour, de la flottante destinée de sa famille. Quoique la femme soit tendre aux misères individuelles, elle ne donne pas aux classes un aussi sérieux intérêt. Tout homme laborieux qui vient à la côte fixe son attention principale sur la vie des hommes de travail, pêcheurs, marins, cette vie rude, hasardeuse, de grand péril, de peu de gain.

Je le vois, pendant que la femme se lève et qu’on habille l’enfant, se promener sur la grève. Par une froide matinée , après une nuit de grande pluie, une à une, les barques reviennent; toutes! trempé, morfondu; les habits de ces gens dégouttent. Les jeunes

enfants aussi ont passé la nuit en mer. Que rapporte-t-on? Pas grand’chose. On revient en vie pourtant. Au vent violent de celte nuit, les bateaux embarquaient des lames. On a vu de près la mort. Grande occasion pour l’homme qui se plaignait tant hier, de revenir sur lui-même, de dire : « Mon sort est plus doux. »

Le soir, par le couchant douteux, où des nuages cuivrés montent sur une mer sinistre, il les voit déjà repartir. « N’aurons-nous pas de mauvais temps? leur dit-il. — Monsieur, il faut vivre. » Ils partent, avec eux leurs enfants. Leurs femmes, plus que sérieuses, suivent des yeux, et plus d’une fait tout bas quelques prières. Qui ne s’y joindrait? L’étranger fait des vœux lui-même; il dit : « La nuit sera mauvaise. On voudrait les voir revenus. »

Ainsi la mer ouvre le cœur. Et les plus durs y sont pris. Quoi qu’on fasse, ’on se retrouve homme. Ah ! on n’en a que trop sujet ! Toutes les formes de misères s’y trouvent chez des populations braves, intelligentes, honnêtes, qui sont incomparablement les meilleures de notre pays. J’ai beaucoup vécu à la côte. Toute vertu héroïque, qu’on noterait dans l’intérieur comme chose rare, est la vie commune. Et, ce qui est curieux, nul orgueil ! Tout l’orgueil en France est pour la vie militaire.

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