‹ La mer J. MicheletChapitre 5 sur 48 · LA MER VUE DU RIVACE · texte numérisé non relu

LA MER VUE DU RIVACE

vienl-il, un bruissement fait comprendre qu’avec les sables elle remporte ce monde do tribus fidèles, et le recueille en son sein.

Que d’autres voix elle a encore! Pour peu qu’elle soit émue, ses plaintes et ses profonds soupirs contrastent avec le silence du morne rivage. 11 semble se recueillir pour écouter la me- «

nace de celle qui le flattait hier d’un flot caressant. Que va-t-elle bientôt lui dire? Je ne veux pas le prévoir. Je ne veux point parler ici des épouvantables concerts qu’elle va donner peut-être, de ses duos avec les rocs, des basses et des tonnerres sourds qu’elle fait au fond des cavernes, ni de ces cris surprenants où l’on croit entendre : Au secours !... Non, prenons-la dans scs jours graves, où elle est forte sans violence.

Si l’enfant et l’ignorant ont toujours devant ce .sphinx une stupeur admirative et moins de plaisir que de crainte, il ne faut pas s’en étonner. Pour nous-mêmes, par bien des côtés, c’est encore une grande énigme.

Quelle est son étendue réelle? Plus grande que celle de la terre, voilà ce qu’on sait le mieux. Sur la

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surface du globe, l’eau est la généralité, la terre est l’exception. Mais leur proportion relative ? l’eau fait les quatre cinquièmes, c’est le plus probable; d’autres ont dit les deux tiers ou les trois quarts. Chose difficile à préciser. La terre augmente et diminue; elle est toujours en travail; telle partie s’abaisse, et telle monte. Certaines contrées polaires, découvertes et notées du navigateur, ne se retrouvent plus au voyage suivant. Ailleurs, des îles innombrables, des bancs immenses de madrépores, de coraux, se forment, s’élèvent et troublent la géographie.

La profondeur de la mer est bien plus inconnue que son étendue. A peine les premiers sondages, peu nombreux et peu certains, ont-ils été faits encore.

Les petites libertés hardies que nous prenons à la surface de l’élément indomptable, notre audace à courir sur ce profond inconnu, sont peu, et ne peuvent rien faire au juste orgueil que garde la mer. Elle reste, en réalité, fermée, impénétrable. Qu’un monde prodigieux de vie, de guerre et d’amour, de production de toute sorte, s’y meuve, on le devine bien et déjà on le sait un peu. Mais à peine nous y entrons. Nous avons hâte de sortir de cet élément étranger. Si nous avons besoin de lui, lui, il n’a pas besoin de nous. Il se passe de l’homme à

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