‹ La mer J. MicheletChapitre 6 sur 48 · LA MER VUE DU RIVAGE · texte numérisé non relu

LA MER VUE DU RIVAGE

merveille. La nature semble tenir peu à avoir un tel témoin. Dieu est là tout seul chez lui.

L’élément que nous appelons fluide, mobile, capricieux, ne change pas réellement; il est la régularité môme. Ce qui change constamment, c’est l’homme. Son corps (dont les quatre cinquièmes ne sont qu’eau, selon Berzélius) sera demain évaporé. Cette apparition éphémère, en présence des grandes puissances immuables de la nature, n’a que trop raison de rêver. Quel que soit son très-juste espoir de vivre en son âme immortelle, . l’homme n’en est pas moins attristé de ses morts fréquentes, des crises qui rompent à chaque instant la vie. La mer a l’air d’en triompher. Chaque fois que nous approchons d’elle, il semble qu’elle dise du fond de son immutabilité : « Demain tu passes, et moi jamais. Tes os seront dans la terre, dissous même à force de siècles, que je continuerai encore, ma- ‘ jestueuse, indifférente, la grande vie équilibrée qui m’harmonise, heure par heure, à la vie des mondes lointains. »

Opposition humiliante qui se révéle durement, et comme avec risée pour nous, surtout aux violentes plages, où la mer arrache aux falaises des cailloux qu’elle leur relance, qu’elle ramène deux fois par jour, les traînant avec un bruit sinistre comme de chaînes et de boulets. Toute jeune ima-'

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gination y voit une image de guerre, un combat, et d’abord s’effraye. Puis, observant que cette fureur a des bornes où elle s’arrête, l’enfant rassuré hait plutôt qu’il ne craint la chose sauvage qui semble lui en vouloir. 11 lance à son tour des cailloux à la grande ennemie rugissante.

J’observais ce duel au Havre, en juillet 1831. Une enfant que j’amenais là en présence de la mer sentit son jeune courage et s’indigna de ces défis. Elle rendait guerre pour guerre. Lutte inégale, à faire sourire, entre la main délicate de la fragile créature et l’épouvantable force qui en tenait si peu de compte. Mais on ne riait pas longtemps, lorsque venait la pensée du peu que vivrait l’être aimé, de son impuissance éphémère, en présence de l’infatigable éternité qui nous reprend. — Tel fut l’un de mes premiers regards sur la mer. Telles mes rêveries, assombries du trop juste augure que m’inspirait ce combat entre la mer que je revois et l’enfant que je ne vois plus.

l’LAGES. GRÈVES ET FALAISES

On peut voir l’Océan partout. Partout il apparaîtra imposant et redoutable. Tel il est autour des caps qui regardent de tous côtés. Tel, et parfois plus terrible, aux lieux vastes, mais circonscrits, où l’encadrement des rivages le gêne et l’indigne, où il entre violent avec des courants rapides qui souvent heurtent aux écueils. On ne le voit pas infini, mais on le sent, on l’entend, on le devine infini, et l’impression n’en est que plus profonde.

C’est celle que j’avais à Granville, sur cette plage tumultueuse de grand flot et de grand vent, qui finit la Normandie et va commencer la Bretagne. La gaieté riche et aimable, quelquefois un peu vulgaire, des belles campagnes normandes, disparaît, et par Granville, par le dangereux Saint-Mi-

chel- en -grève, on se trouve entré dans un monde lout autre. Granville est normand de race, brelon d’aspect. Il oppose fièrement son rocher à l’assaut épouvantable des vagues, qui tantôt apportent du Nord^ les fureurs discordantes des courants de la Manche, tantôt roulent de l’Ouest un long flot toujours grossi dans sa course de mille lieues, qui frappe de toute la force accumulée de l’Atlantique.

J’aimais cette petite ville singulière et un peu triste qui vit de la pèche lointaine la plus dangereuse. La famille sait qu’elle est nourrie des hasards de cette loterie, de la vie, de la mort de l’homme. Cela met en lout un sérieux harmonique au caractère sévère de cette côte. J’y ai bien souvent goûté la mélancolie du soir, soit que je me promenasse en bas sur la grève déjà obscurcie, soit que, de la haute ville qui couronne le rocher, je visse le soleil descendre dans l’horizon un peu brumeux. Son énorme mappemonde, souvent rayée durement de raies noires et de raies rouges, s’abîmait, sans s’arrêter à faire au ciel les fantaisies, les paysages de lumière, qui souvent ailleurs égayent la vue. En août, c’était déjà l’automne. 11 n’y avait guère de crépuscule. Lesoleil à peine disparu, le vent fraîchissait, les vagues couraient rapides, vertes et sombres. On ne voyait guère que quelques ombres de femmes dans

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leurs capes noires doublées de blanc. Les moutons attardés aux maigres pâturages des glacis, qui surplombent la grève de quatre-vingts ou de cent pieds, l’attristaient de bêlements plaintifs.

La haute ville, fort petite, a sa face du nord bâtie à pic sur le bord de l’abîme, noire, froide, battue d’un vent éternel, faisant front à la grande mer. 11 n’y a là que de pauvres logis. On m’y mena chez un bonhomme dont l’art était de faire des tableaux de coquilles. Monté par une sorte d’échelle dans une obscure petite chambre, je vis, encadrée dans l’étroite fenêtre, cette vue tragique. Elle me fut aussi saisissante que l’avait ôté en Suisse, prise aussi dans une fenêtre, et par une vive surprise, celle du glacier du Grindelwald. Le glacier me fit voir • un monstre énorme de glaces pointues qui marchaient à moi. Et cette mer de Granville, une armée de flots ennemis qui venaient d’ensemble à l’assaut.

Mon homme, sans être vieux, était souffreteux, fiévreux. Il tenait, en ce mois d'août, sa fenêtre «alfeutrée. En regardant ses ouvrages et causant, je vis qu’il avait la tête un peu faible. Elle avait été ébranlée par un événement de famille. Son frère avait péri sur cette grève dans une cruelle aventure. La mer lui restait sinistre, elle lui semblait garder contre lui une mauvaise volonté. L’hiver, infa-

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ligablenient, elle flagellait sa vitre de neige ou de vents glacés. Elle ne le laissait pas dormir. Elle frappait sous lui son roc, sans trêve ni repos, dans les longues nuits. L’été, elle lui montrait d’incommensurables orages, des éclairs d’un monde à l’autre. Aux grandes marées, c’était bien pis. Elle monte à soixante pieds, et son écume furieuse, sautant bien plus haut encore, outrageusement venait lui frapper dans sa fenêtre, il n’était pas même sûr que la mer s’en tint toujours là. Elle pouvait, dans sa haine, lui jouer quelque mauvais tour. Mais il n’avait pas le moyen de chercher un meilleur abri, et peut-être aussi était-il retenu, à son insu, par je ne sais quel magnétisme. 11 n’eût pas osé se brouiller tout à fait avec la terrible fée. 11 avait pour elle un certain respect. Il en parlait peu, et plus souvent la désignait sans la nommer, comme l’Islandais en mer n’ose nommer l’Ourque, de peur qu’elle n’entende et ne vienne. Je vois encore sa mine pâle lorsqu’il regardait la grève, et disait : « Cela me fait peur. »

Était-ce un fou? Nullement, il parlait de fort bon sens. Il me parut distingué et intéressant. C’était un être nerveux, très-finement organisé, trop pour de telles impressions.

La mer fait beaucoup de fous. Livingston avait emmené d’Afrique un homme intelligent, coura-

geux, qui bravait les lions. Mais il n’avait pas vu la mer. Quand il monta sur un vaisseau, et qu’il eut à ♦ la fois cette double surprise et du redoutable élément, et de tous les arts inconnus, ce fut trop fort pour son cerveau. Il délira ; quoi qu’on fit, il trouva moyen d’échapper, et se jeta aveuglément dans ces flots qui l’effrayaient et qui l’attiraient cependant.

D’autre part, la mer attache tellement les hommes qui se sont confiés longtemps à elle, qui ont vécu avec elle et dans sa familiarité, qu’ils ne peuvent la quitter jamais. J’ai vu, dans un petit port, de vieux pilotes qui, devenus trop faibles, résignaient leur office. Mais ils nè s’en consolaient point, ils traînaient misérablement, et leurs télés s’égaraient.

Au plus haut de Sainl-Michel, on vous montre une plate-forme qu’on appelle celle des Fous. Je ne connais aucun lieu plus propre à en faire que cette maison de vertige. Représentez-vous tout autour une grande plaine comme de cendre blanche, qui

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est toujours solitaire, sable équivoque dont la fausse douceur est le-piége le plus dangereux. C’est et ce n’est pas la terre, c’est et ce n’est pas la mer, l’eau douce non plus, quoiqu’on dessous des ruisseaux travaillent le sol incessamment. Rarement, et pour de courts moments, un bateau s’y hasarderait. Et, si l’on passe quand l’eau se retire, on risque d’être englouti. J’en puis parler, je l’ai été presque moimôme. Une voiture fort légère, dans laquelle j’étais, disparut en deux minutes avec le cheval ; par miracle, j’échappai. Mais, moi-même à pied, j’enfonçais. A chaque pas, je sentais un affreux clapotement, comme un appel de l’abîme qui me demandait doucement, m’invitait et m’attirait, et mé prenait pardessous. J’arrivai pourtant au roc, à la gigantesque abbaye, cloître, forteresse et prison, d’une sublimité atroce, vraiment digne du paysage. Ce n’est pas ici le lieu de décrire un tel monument. Sur un gros bloc de granit, il se dresse, monte et monte encore indéfiniment, comme une babel d’un titanique entassement, roc sur roc, siècle sur siècle, mais toujours cachot sur cachot. Au plus bas, Vinpace des moines ; plus haut, la cage de fer qu’y fit Louis XI ; plus haut, celle de Louis XIV ; plus haut, la prison d’aujourd’hui. Tout cela dans un tourr billon, un vent, un trouble éternel. C’est le sépulcre moins la paix.

Est-ce la faute de la mer si cette plage est periide ? point du tout. Elle arrive là, comme ailleurs, bruyante et forte , mais loyale. La vraie faute est à la terre, dont l’immobilité sournoise paraît toujours innocente, et qui en dessous filtre sous la plage les eaux des ruisseaux, un mélange douceâtre et blanchâtre qui ôte toute solidité. La faute est surtout à l’homme, à son ignorance, à sa négligence. Dans les longs âges barbares, pendant qu’îl rêve à la légende et fonde le grand pèlerinage de l’archange vainqueur du diable, le diable prit possession de cette plaine délaissée. La mer en est fort innocente. Loin de faire mal, au contraire, elle apporte, celte furieuse dans ses. flots si menaçants, un trésor de sel fécond, meilleur que le limon du Nil, qui enrichit toute culture et fait la charmante beauté des anciens marais de Dol, de nos jours transformés en jardins. C’est une mère un peu violente, mais enfin, c’est une mère. Riche en poissons, elle entasse sur Cancale qui est en face, et sur d’autres bancs encore, des millions, des milliards d'huîtres, et de leurs coquilles brisées elle donne celle riche vie qui se change en herbe, en fruits, et couvre les prairies de fleurs. ■*

11 faut entrer dans la vraie intelligence de la mer, ne pas céder aux idées fausses que peut donner la terre voisine, ni aux illusions terribles qu’elle nous

ferait elle-même par la simple grandeur de ses phénomènes, par des fureurs apparentes qui souvent sont des bienfaits.

SLITE — l'LAGES, GRÈVES ET FALAISES

Les plages, les grèves et les falaises montrenl la mer par trois aspects et toujours utilement. Elles l’expliquent, la traduisent, la mettent en rapport avec nous, cette grande puissance, sauvage au premier aspect, — mais divine au fond, donc, amie.

L’avantage des falaises, c’est qu’au pied de ces hauts murs bien plus sensiblement qu’ailleurs on apprécie la marée, la respiration, disons-le, le pouls de la mer. Insensible sur la Méditerranée , il est marqué dans l’Océan. L’Océan respire comme moi, il concorde à mon mouvement intérieur, à celui d’en haut. Il m’oblige de compter sans cesse avec

lui, de supputer les jours, les heures, de regarder au ciel. 11 me rappelle et à moi et au monde.

Que je m’assoie aux falaises, à celle d* Antifer, par exemple, je vois ce spectacle immense. La mer, qui semblait morte tout à l’heure, a frissonné. Elle frémit. Signe premier du grand mouvement. La marée a dépassé Cherbourg et Barfleur, tourné violemment la pointe du phare ; ses eaux divisées suivent le Calvados, s’exhaussent au Havre; voilà quelles jiennent à moi, vers Étretat, Fécamp, Dieppe, pour s’enfoncer dans le canal, malgré les courants du Nord. A moi de me mettre en garde, * et d’observer bien son heure. Sa hauteur, presque indifférente aux dunes ou collines de sable qu’on peut remonter partout, ici, au pied des falaises, impose une grande attention. Ce long murde trente lieues n’a pas beaucoup d’escaliers. Ses étroites percées, qui font nos petits ports, s’ouvrent à d’assez grandes distances.

D'autant plus curieusement, observe-t-on à la mer basse les assises superposées où se lit l’histoire du globe, en gigantesques registres où les siècles accumulés offrent tout ouvert le livre du temps. Chaque année en mange une page. C’est un monde en démolition, que la mer mord toujours en bas, mais que les pluies, les gelées, attaquent encore bien plus d'en haut. Le flot en dissout le calcairOj

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emporle, rapporte, roule incessamment le sîIc.k qu’il arrondit en galets. — Ce rude travail fait de cette côte, si riche du côté de la terre, un vrai désert maritime. Peu, très peu de plantes de mer échappent au broiement éternel du galet froissé, refroissé. Les mollusques et les coquilles en ont peur. Les poissons même se tiennent à distance. Grand contraste d’une campagne douce et tellement humanisée et d’une mer si inhospitalière. ''

On ne la voit guère que d’en haut. En bas la nécessité dure de marcher sur un sol croulant, roulant, de boulets, rend l’étroite plage impossible, fait de la moindre promenade une violente gymnastique. Il faut rester sur les sommets où les splendides villas, les beaux bois, les cultures magnifiques, les blés, les jardins, avancent jusqu’au bord du grand mur, et regardent à plaisir cette majestueuse rue de la Manche, pleine de barques cl de vaisseaux, qui séparent les deux rivages et les deux grands empires du monde.

La terre et la mer ! quoi de plus 1 Toutes deux ont ici un charme. Cependant celui qui aime la mci' pour elle-même, son ami, son amant, ira plutôt la chercher dans un lieu moins varié. Pour entrer en

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relation suivie avec elle, les grandes plages sablonneuses (si le sable n’est trop mou) sont bien plus commodes. Elles permettent des promenades infinies. Elles laissent rêver. Elles souffrent, entre l’homme et la mer, des épanchements mystérieux. Jamais je ne me suis plaint de ces vastes et libres arènes où d’autres trouvent un grand ennui. Je ne m’y trouve pas seul. Je vais, je viens, je le sens. Il est là, le grand compagnon. Pour peu qu’il ne soit pas trop ému, de mauvaise humeur, je me hasarde à lui parler, et il ne dédaigne pas de répondre. Que de choses nous nous sommes dites aux paisibles mois où la foule est absente sur les plages illimitées de Scheveningen et d’Ostende, de Royanetde Saint-Georges ! C’estlà qu’en un long lôleà-lôle, quelque intimité s’établit. On y prend comme un sens nouveau pour comprendre la grande langue.

On trouve triste l’Océan, lorsque des tours d’Amsterdam, le Zuiderzée apparaît terreux et d’un flot de plomb, lorsqu’aux dunes de Scheveningen on voit ses eaux surplombantes, toujours prêtes à franchir la digue. Moi, ce combat m’intéresse; cette terre m’attache, toute sérieuse quelle peut être; c’est l’effort, la création, l’invention de de l’homme. Et la mer aussi me plaît, par les trésors de vie féconde que je lui sais dans son sein. C’est une des plus peuplées du monde. Vienne la nuit de

la Saint-Jean, où s’ouvre la pêche, vous allez voir surgir des profondeurs l’ascension d’une autre mer, la mer des harengs. La plaine indéfinie des eau» ne sera pas assez grande pour ce déluge vivant, une des révélations les plus triomphantes de la fécondité sans bornes de la nature. Voilà ce que je sens d’avance dans cette mer, et dans les tableau.» où le génie en a marqué le caractère profond. La sombre Estacadeàe Ruysdael , plus qu’aucun tableau , m’a toujours attiré au Louvre. Pourquoi? dans les teintes roussâtres de ces eaux électrisées, je ne sens aucunement le froid de la mer du Nord; au contraire, la fermentation, le flot de la vie.

Si l’on me demandait néanmoins quelle côte de l’Océan donne la plus haute impression, je dirais : celle de Bretagne, spécialement aux sauvages et sublimes promontoires de granit qui tinissent l’ancien monde, à cette pointe hardie qui défie les tempêtes, domine l’Atlantique. Nulle part, je n’ai mieux senti les nobles et hautes tristesses, qui sont les meilleures impressions de la mer. J’ai besoin d’expliquer ceci.

/ 11 y a tristesse cl tristesse, — celle des femmes,

'celle des loris, — celle des âmes trop sensibles qui pleurent sur elles-mêmes, et celle des cœurs désintéressés, qui pour eux acceptent le sort et bénissent toujours la nature, mais sentent les maux du monde, et puisent dans la tristesse môme , les forces pour agir ou créer. — Combien les nôtres ont besoin de retremper souvent leur âme dans cet état qu’on peut nommer la mélancolie héroïque !

Lorsqu’il y a près de trente ans je visitais ce pays, je ne me rendais pas compte de l’attrait sérieux qu’il avait pour moi. Au fond, c’est sa grande harmonie. Ailleurs, sans qu’on se l’explique, on sent une discordance entre le sol et l’habitant*. La très-belle race normande, dans les cantons où elle est pure, où elle a gardé le rouge, le roux singulier de la Scandinavie, n’a nul rapport avec la terre qu’elle occupe par hasard. Au contraire, en Bretagne, sur le sol géologi- (juc le plus ancien du globe, sur le granit et le silex, marche la race primitive, un peuple aussi de granit. Race rude, de grande noblesse, d’une finesse de caillou. Autant la Normandie progre.sse, autant la Bretagne est en décadence. Imaginative et spirituelle, elle n’en aime pas moins l’absurde, l’impossible, les causes perdues. Mais si elle perd en tant de choses, une lui reste, la plus rare, -c’est le caractère.

Si l’on veut soi lir un peu de l’anglicisme insipide

cl de la vulgarité qui se prétend positive, enlin des sottes joies si tristes, qu’on aille s’asseoir sur ces rocs, à la baie de Douarnenez, au promontoire de Pénmark. Ou, si le vent est trop fort, qu’on se mette dans une barque aux basses îles du Morbihan. La mer y apporte un flot tiède que l’on n’entend môme pas. La Bretagne, où elle est douce, est très-douce. Dans ses archipels vous diriez l’onde des morts. Où elle est forte, elle est sublime.

Je n’en sentis que les tristesses en 1851 ; elles ont passé dans mon histoire. Je ne connaissais pas alors le vrai caractère de cette mer. C’est aux anses les plus solitaires, entre ses rocs les plus sauvages, qu’elle est vraiment gaie, je veux dire vivante et joyeuse d’une grande vie. Ces rocs, vous les voyez couverts comme d’une couche d’aspérités grises, mais ce sont des êtres animés, c’est tout un monde établi là, qui, au reflux, laissé à sec, .se cbM et s’enferme. H ouvre ses petites fenêtres quand la bonne mer, sa nourrice, lui rapporte ses aliments. Là travaille encoi’e en foule cette population estimable des petits piqueurs de pierre, les oursins, observés et si bien décrits par M. Caillaud. Tout ce monde juge exactement au rebours de nous. La belle Normandie les effraye; ils ont horreur et terreur des rudes galets des falaises, sous lesquels ils

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seraient broyés. Les calcaires croulants de Saintonge, avec leurs plages aimables, ne les rassurent pas davantage. Ils n’ont garde de s’établir sur ce qui doit tomber demain. Au contraire, ils sont heureux de sentir sous eux le sol immuable des rochers bretons.

Apprenons d’eux, à n’en pas croire l’apparence, mais la vérité. Les rivages enchanteurs de la Flore la plus séduisante sont ceux que fuit la vie marine; ils sont riches, mais en fossiles; curieux pour le géologue, ils l’instruisent par les os des morts. L'àpre granit au contraire voit sous lui la mer poissonneuse, sur lui une autre vie encore, le peuple intéressant, modeste, des mollusques travailleurs, pauvres petits ouvriers dont la vie laborieuse fait le charme sérieux, la moralité de la mer.

« Profond silence pourtant. Ce peuple infini est muet, il ne me dit rien. Sa vie est de lui à lui, sans rapport à moi, et pour moi elle vaut la mort. Solitude ! (dit un cœur de femme) grande et triste solitude !... Je ne suis pas rassurée... »

A tort. Tout est ami ici. Ces petits êtres ne parlent pas au monde, mais ils travaillent pour lui. Ils se remettent du discours à leur sublime père, l’Océan, qui parle à leur place. Ils s’expliquent par sa grande voix.

Entre la terre silencieuse et les tribus muettes de la mer, il fait ici le dialogue, grand, fort et grave, sympathique, — l’harmonique concordance ) du grand Moi avec lui-m'Sme, ce beau débat qui , n’est qu’ Amour.

La terre a jeté à peine un regard s'ur elle même quelle s’est comparée, préférée au ciel. La géologie, toute jeune, contre son aînée l’astronomie, reine orgueilleuse des sciences, a poussé un cri de Titan, « Nos montagnes, a-t-elle dit, ne sont pas jetées au hasard, comme les étoiles dans le ciel; elles forment des systèmes où l’on trouve les éléments d’une ordonnance générale dont les constellations célestes ne présentent aucune trace. » Ce mot hardi, passionné, a échappé à un homme aussi modeste qu'illustre, M. Élie de Beaumont.

Sans doute, on n’a pas démêlé encore l’ordre (probablement très-grand) qui règne dans le pêlemêle apparent de la Voie lactée ; mais l’ordonnance plus\isil)le de la superficie du globe résultant des

-révolutions insondables de son intérieur garde cependant, gardera pour la plus ingénieuse science des onabres et des mystères.

Les formes de la 'grande montagne émergée des eaux qu’on appelle proprement la terre, offrent plusieurs dispositions assez symétriques sans pouvoir être ramenées encore à ce qui semblerait un système total. Ces parties sèches et élevées apparaissent plus ou moins, selon ce que l’eau en découvre. C’est la mer, comme limite, qui trace, en « réalité, la forme des continents. C’est par la mer qu’il convient de commencer toute géographie.

Ajoutez une grande chose, révélée depuis peu d’années. Tandis que la terre nous offre tels traits qui semblent discordants (exemple, le Nouveau monde étendu du nord au sud et l'Ancien d’est eti ouest), la" mer au contraire présente une très-grande harmonie, une correspondance exacte entre les deux hémisphères. C’est dans la' partie fluide, qu’on croyait si capricieuse, qu’existe la régularité. Ce que ce globe a de plus ordonné, de plus symétrique, c’est ce qui paraît le plus libre, le jeu de la circulation. L’ossature et les vertèbres du grand animal ont leurs singularités dont nous ne pouvons encore bien nous rendre compte. Mais son mouvement vital qui fait les courants de la mer, qui de l’eau salée fait l’eau douce,

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bientôt convertie en vapeur pour retourner à l’eau salée, cet admirable mécanisme est aussi parfait que celui de la circulation sanguine dans les animaux les plus élevés. Rien qui ressemble davantage à la transformation constante de notre sang, veineux et artériel .

La face du globe paraît bien autrement compréhensible, si l’on en classe les régions non par chaînes de montagnes, mais par bassins maritimes.

L’Espagne du sud ressemble au Maroc plus qu’à la Navarre, la Provence à l’Algérie plus qu’au Dauphiné ; la Sénégambie aux régions de l’Amazone plus qu’à la mer Rouge, et l’Amazone a plus d’analogie avec les régions humides de l’Afrique qu’avec ses voisins qui lui sont adossés, le Chili et le Pérou, etc.

La symétrie de l’Atlantique est encore bien plus frappante dans les courants en dessous, dans les vents et brises en dessus. Leur action aide puissamment à créer ces analogies et à former ce qu’on peut dire ; la fraternité des rivages.

Le principe d’unité géographique, l’élément classificateur sera de plus en plus cherché dans le bassin maritime, où les eaux, les vents mes-

sagers fidèles, créent la relation , l’assimilation des bords opposés. On demandera moins celte idée d’unité géographique aux montagnes, dont les deux Tersanls, souvent en contradiction, vous offrent sous même latitude des flores et des populations absolument opposées, ici l’invariable été, à deux pas l’éternel hiver selon les expositions. La montagne donne rarement l’unité de la contrée, plus souvent sa dualité, son divorce et ses discordances.

Cette vue de génie appartient à Bory de Saint- Vincent. Les découvertes récentes de Maury et les lois qu’il a posées la confirment de mille manières.

Dans l’immense vallée de la mer, sous la double montagne des deux continents, il n’y a, à proprement parler, que deux bassins ;

1" Le bassin de l'Atlantique;

2“ Le grand bassin de la mer Indienne et Pacifique.

On ne peut appeler bassin la ceinture indéler- • minée de l’énorme océan Austral, qui n’a ni borne, ni rivage, qui vers le nord seulement vient enve-

FLEUVES DE LA MER

lopper la Mer de l’Inde, la iMer de corail el le Padliquc.

L’océan Austral, à lui seul, est plus grand que toutes les mers. 11 couvre presque la moitié de la surface du globe. Selon toute apparence, à l’étendue répond la profondeur. Tandis que les sondages récents de l’Atlantique indiquent 10 ou 12,000 pieds, dans l’océan Austral, Ross et Denham ont trouvé 14,000, 27,000, cl jusqu’à 46,000 pieds. Ajoutez-y la masse des glaces antarctiques, infiniment plus vastes que nos glaces boréales. On n’est pas loin du vrai, si l’onsiinplifie en disant : L’hémisphère Austral est le monde des eaux, cl le Boréal celui de la terre.

Celui (jui part d’Europe el veut traverser l’Atlantique, étant sorti heureusement de nos ports, trop souvent fermés par le vent d'Ouest, après avoir' frânchi la zone variable de nos changeantes mers, entre bientôt dans le beau temps, la sérénité éternelle^que les vents de N, E., les doux vents Alizés mettent sur la mer al dans le ciel. Tout sourit ; nulle inquiétude. Mais en avançant vers la Ligne, la brise vivifiante cesse, l’air devient étouffant. On entre dans la zone des calmes qui duininenl sous

l'équateur, et séparent immuablement les Alizés de noire hémisphère boréal et les Alizés de l’hémisphére Sud. De lourds nuages pèsent; de grandes pluies fondent à chaque instant. On s’attriste, on se plaint, mais sans ce rideau sombre, de quelles flèches de feu le soleil frapperait les tôles ébranlées sur le miroir de l’Allanlique 1 Sans les déluges qui assaillent l’autre face du globe, la mer Indienne et la Mer de corail, quelle serait leur fermentation aux cratères de leurs vieux volcans I Cette masse noire de nuages, jadis la terreur, la barrière de la navigation, celte nuit subite étendue sur les eaux, c’est précisément le salut, la facilité protectrice qui nous adoucit le passage, et nous fait bientôt retrouver au Sud le beau soleil et le ciel pur, la douceur des vents réguliers.

Tout naturellement la chaleur de la Ligne élève l’eau en vapeurs, et forme celle bande sombre.

L’observateur qui, d’une autre planète, regarderait la nùtré, verrait planer sur elle un anneau de nuages, à peu pré^ comme on voit l’anneau de Saturne. S’il c* cherchait l'usage, on pourrait lui répondre : C’est le régulateur qui, absorbant et rendant tour à tour, équilibre l’évaporation, la précipitation des eaux, distribue les pluies, les rosées, modifie la chaleur de chaque contrée, échange les vapeurs des deux mondes, emprunte

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au monde Austral de quoi faire les rivières, les fleuves de notre monde Boréal. Solidarité merveilleuse. L’Amérique du Sud, dans ses grandes forêts, de leur respiration, condensée en nuages, abreuve frolernellemenl les fleurs et les fruits de l’Europe. L’air qui nous renouvelle, c’est^e tribut que cent lies d’Asie, que la puissante flore de Java ou de Ceylan exhala, confia au grand messager des nuages qui roule avec la terre et lui verse la vie.

Posez-vous (j’entends en esprit) sur une des lies volcaniques que la mer Pacifique offre en si grand nombre et regardez au Sud. Derrière la Nouvelle-Hollande, vous verrez l’océan Austral assiéger d’un flot circulaire les deux pointes extrêmes dç . l’ancien et du nouveau continent. Point de terre monde antarctique, ou de petites îles, otT de prétendues terres polaires que les découvreurs ne marquent que pour les voir disparaître, et qui peut-’ être ne sont que des glaces. Des eaux sans fin, toujours des eaux.

Du môme observatoire où je vous plaîe, en contraste avec le cercle des eaux antarctiques,*vous pouvez voir vers l'Est, vers l’hémisplière Arctique,

ce que Ritter nomme le cercle de feu. Pour parler plus exactement, c’est un anneau détendu, une chaîne lâche, que forment les volcans, d’abord aux Cordillières, puis sur les hauteurs de l’Asie, enfin dans ces groupes innombrables d’iles basaltiques dont fourmille l’océan Oriental. Les premiers volcans, cqux de l’Amérique, offrent sur mille lieues de long une succession de soixante phares gigantesques, dont les éruptions constantes dominent la cote abrupte et les eaux lointaines. Les autres, de la Nouvelle-Zélande jusqu’au nord des Philippines, en ont quatre-vingts qui brûlent, d’innombrables qui sont éteints. Si l’on pousse vers le nord (du Japon au Kamtchatka) , cinquante cratères qui tlanaboient, illuminent de leurs lueurs jusqu’aux lies Aléoutiennes, et les sombres mers arctiques (Léopold de Ruch, Ritter, llumboldt). — Au total, trois cents volcans actifs dominent circulairement le monde oriental.

Sur l’autre face du globe, notre océan Atlantique offrait un aspect analogue avant les révolutions qui ' éteignirent la plupart des volcans d’Europe, et d’autre part anéantirent le continent de l’Atlantide, llumboldt croit que cette grande ruine, si fortement attestée par la tradition, n’a été que trop réelle, .l’ose ajouter que l’existence do ce continent fut logique dans la symétrie générale du inonde, poui

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que cette face du globe fût harmonique à l’autre. 'Là s’élevaient, avec le volcan de Ténériffe'qui en est resté, avec nos volcans éteints d’Auvergne, du Rhin, d’Hereford, etc., ceux qui durent miner l’Allahtide. Tous ensemble ils constituaient le vis-àvis des volcans des Antilles et autres cratères américains.

De ces volcans enflammés ou éteints, de l’Inde et des Antilles, de la mer de Cuba, de la mer de Java, partent deux énormes fleuves d’eau chaude, qui s’en vontréchautTer le nord, et qu’on pourrait appeler les deux aortes du globe. Ils sont munis, ou " de côté ou en dessous, de leurs contre- courants qui, venant du nord, amènent l’eau froide, compensent l’effusion d’eau chaude et font l’équilibrq^^ Aux deux courants chauds, très-salés, les courants froids administrent une masse d’eau plus douce, qui retourne à l’équateur, au grand foyer électrique qui doit la chauffer, la saler.

Ces fleuves d’eau chau^, d’abord étroits, de quelques vingt lieues de large, gardant longtemps leur vigueur et leur puissante identité, peu à peu cependant se coupent, s’attiédissent, mais s’étendent et prennent une largeur de mille lieues.

Maury estime que celui qui part des Antilles et qui pousse au nord vers nous déplace et modifié le quart des eaux de l’Atlantique. ^

Ces grands traits de la vie des mefeî ol^rvés récemment, étaient pourtant Tïsibles les continents même. Notre grosse artérc^tlanlique, sa sœur, l’artère Indienne, s’annoncent assez par leur couleur. Des deux côtés également, c’est un grand torrent bleu qui court sur les eaux vertes, très-bleu, d’un indigo si sombre, que les .laponais appejlQk le leur ; le fleuve noir.

On voit trêÜ^ sourdre le nôtre, entre Cuba et la Floride ni sort brûlant de sa chaudière, le golfe du Mexique. Il court, chaud, salé, très-distinct entre ses deux murs verts. L’Océan a beau faire; il le serre, il le comprime, mais il ne peut le pénétrer. Je ne sais quelle densité intrinsèque, quelle attraction moléculaire lient ces eaux bleues liées 'ensemble, si bien que, plutôt que d’admettre l’eau verte, elles s’accumulent, forment un dos, une voûte, qui a sa pente à droite et à gauche ; tout objet qu’on yjette en dérive et en glisse, étant plus haut que l’Océan.

Rapide et fort, il court d’abord au nord, en suivant les États-Unis ; mais quand il arrive à la pointe du grand banc de 'ferre-Neuve, son bras droit pousse à l’Est. Son bras gauche se subordonne, comme

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courant sous-marin, s’en va consoler le pôle, y créer la mer tiède (je veux dire non glacée) qu’on vient de découvrir. Quant au bras droit, épandu dans une largeur immense, lorsque affaibli, fatigué, il arrive enfin en Europe, il trouve l’Irlande et l’Angleterre, qui divisent encore ses eaux divisées à Terre-Neuve. Défaillant, perdu dans la mer, il tiédit pourtant un peu la Norvège, et trouve moyen encore d’apporter aux côtes d’Islande des bois américains, sans lesquels cette pauvre île, neigeuse sous son volcan, mourrait.

Ces deux frères, l’Indien, l’Américain, ont ceci de commun que, partis de la Ligne, du foyer électrique du globe, ils emportent des puissances prodigieuses de création, d’agitation. D’une part, ils semblent la matrice profonde d’un monde d’êtres vivants, leur tiède et doux berceau. D’autre part, ils sont le centre et le véhicule des. tempêtes; les vents, les trombes, voyagent à la surface. Tant de douceur, tant de fureur, n’ est-ce pas une contradiction ? Non , ceci prouve seulement que la fureur ne trouble que le dehors, les couches extérieures, peu profondes. Dans l’épaisseur, on

n’en sait rien. Les plus faibles des créatures, les atomes à coquille, les méduses microscopiques, êtres fluides qu’un rien dissout, profitant du même courant, naviguent en pleine paix sous l’orage.

Peu arrivent jusqu’à nous; ils vont jusqu’à Terre-Neuve, où le froid courant du pôle les atteint, les saisit, les tue. Terre-Neuve n’est autre chose que le grand ossuaire de ces voyageurs frappés parle froid. Les plus légers, quoique morts, restent en suspension, mais finissent par pleuvoir, comme neige, au fond de l’Océan. Ils y déposent ces bancs de coquilles microscopiques qui, de l’Irlande à l’Amérique, occupent ce fond.

Maury appelle les deux fleuves d’eau chaude, l’Indien, l’Américain, les deux voies lactées de la mer.

Semblables de chaleur, de couleur, de direction, décrivant précisément la même courbe, ils n’ont pas môme destinée. L’Américain tout d’abord entre dans une nide mer, ouverte au nord, l’Atlantique, qui lâche et envoie contre lui l’armée flottante des glaces du pôle. Il y dépense sa chaleur. Au contraire, le courant Indien, circulant d’abord par les

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îles, arrive dans une mer fermée et mieux gardée du Nord. Il se maintient longtemps le même, chaud, électrique et créateur, et trace sur le globe une énorme traînée de vie.

Son centre est l’apogée de l’énergie terrestre, en trésors végétaux, en monstres, en épices, en poisons. Des courants secondaires qui s’en échappent et vont au sud, résulte encore un autre monde, celui delà merde Corail. Là, sur un espace, dit Maury, grand comme les quatre continents, les polypes consciencieusement bâtissent les milliers d’îles, les bancs et les récifs qui coirpent peu à peu celte mer ; écueils aujourd’hui dangereux et maudits du navigateur, mais qui montent, se lient à la longue, feront un continent, et qui sait ? dans un cataclysme, le refuge de l’espèce humaine.

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Notre terre n’est point solitaire, comme l’observe Jean Reynaud, dans le bel article de VEnqjcIopédie. . La courbe infiniment compliquée quelle décrit exprime les forces, les influences diverses qui agissent sur elle, témoigne de ses rapports et de ses communications avec le grand peuple des deux.

Ses relations hiérarchiques sont particulièrement visibles avec son chef le soleil, et la lune, qui, pour être sa servante, n’en a que plus de puissance sur elle. De même que les fleurs de la terre se tournent vers le soleil, la terre elle-même qui les porte le regarde, aspire vers lui. En ce qu’elle a de plus mobile, sa masse fluide, elle se soulève et fait signe •qu’elle ressent son attraction. Elle déborde d’elle-

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même, elle monte (selon qu’elle peut), et, vers les astres amis, deux fois par jour gonfle son sein, leur adresse au moins un soupir.

Ne sent-elle pas l’attraction d’autres globes encore ? Ses marées ne sont-elles gouvernées que par la lune et le soleil ? Tout le monde savant le disait, tout le monde marin le croyait. On s’en tenait aux résultats très-incomplets de Laplace. De là des erreurs terribles qui se résolvaient en naufrages. Aux dangereux bas-fonds de Saint-Malo, on se trompait de dix-huit pieds. C’est en 1839 que Chazallon, qui avait failli périr par suite de ces erreurs, commença à découvrir et calculer les ondulations secondaires, mais très- considérables, qui modifient la marée générale sous des influences diverses. Des astres moins dominants que le soleil et la lune ont sans doute aussi leur part d’action sur ce balancement des eaux de la terre.

Sous quelle loi ? Chazallon le dit : « L'ondulation de la marée dans un port suit la loi des cordes vibrantes. » Mot grave et de grande portée qui nous mène à comprendre que les rapports des astres entre eux sont les rapports mathémati-

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LE POULS DE LA HER. 47

ques de la 'musique céleste, comme l’avait dit l’antiquité.

La terre, par sa grande marée et par les marées partielles, parle aux planètes se§ sœurs. Répondent-elles? On doit le penser. De leurs éléments fluides, elles doivent aussi se soulever, sensibles à l’élan de la terre. L’attraction mutuelle, la tendance (le chaque astre à sortir de son égoïsme, doit créer à travers les cieux de sublimes dialogues. Malheureusement, l’oreille humaine en entend la moindre partie.

Autre point à considérer. Ce n’est point au moment du passage de l’astre influent que la mer lui cède. Elle n’a pas l’empressement d’une obéis- •sance servile. Il lui faut du temps pour sentir et suivre l’ébranlement. Il faut qu’elle appelle à elle les eaux paresseuses, qu’elle vainque leur force d’inertie, qu'elle attire, entraîne les plus éloignées. La rotation de la terre, si terriblement rapide, déplace incessamment les points soumis à l’attraction. Ajoutez que l’armée des flots, dans son mouvement d’ensemble, a toutes les contrariétés des obstacles naturels, îles, caps, détroits, directions si variées

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(les rivages, les obstacles non moins résistants des vents , des courants , les rivalités des fleuves de la terre , qui , tombés des monts , emportés par leurs pentes rapides, selon les fontes de neige et cent accidents imprévus, viennent se jeter au travers et changer le mouvement régulier en luttes terribles. L’Océan ne cède pas. Le déploiement de forces que font les grandes rivières n’est pas pour l’intimider. Les eaux qir’on pousse sur lui, il les rembarre , les ramasse , les roule en montagne , jusqu’à Rouen , jusqu’à Bordeaux , dans une si grande violence, qu’on dirait qu’il va leur faire remonter les montagnes même.

Des obstacles si divers créent aux marées d’apparentes irrégularités qui frappent, embarrassent l’esprit. Rien ne surprend plus que leurs heures contradictoires entre des ports très-voisins. Une marée du Havre , par exemple , en vaut deux de Dieppe (Chazallon, Baude, etc.). C’est une gloire du génie humain d’avoir soumis au calcul des phénomènes si complexes.

Mais sous ce mouvement extérieur la mer en a d’autres au dedans, ceux des courants qui la traversent 'à telle ou telle profondeur. Snperposéis

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à des étages différents, ou coulant latéralement en sons opposés, courants chauds, contre-courants froids, ils exécutent entre eux la circulation de la nner, l’échange des eaux douces et salées, la pulsation alternative qui en est le résultat. Le chaud bat de la ligne au pôle, le froid du pôle à l’équateur.

Est-ce à dire que ces courants, assez distincts et peu mêlés, puissent se comparer strictement, comme on l’a fait quelquefois, aux vaisseaux, veines et artères, des animaux supérieurs? Non pas sans doute à la rigueur. Mais ils ont quelque ressemblance avec la circulation moins déterminée que les naturaliales ont trouvée récemment chez quelques êtres inlérieurs, mollusques, annélides. Cette circulation lacunaire supplée, prépare la vasculaire; le sang s’épanche en courants avant de se faire des canaux précis.

Telle est la mer. Elle semble un grand animal arrêté à ce premier degré d’organisation.

Qui a révélé les courants, ces fluctuations régulières de l’abîme où nous ne descendons jamais?, qui nous a enseigné la géographie des eaux téné-

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breuses? Ceux qui y vivent ou qui y flottent, des animaux, des végétaux.

Nous verrons comment la baleine, comment les atomes à coquilles (foraminifères) , comment les bois américains, transportés jusqu’en Islande, ont concouru à révéler le fleuve d’eaux chaudes qui va des Antilles à l’Europe, et le contre-courant froid qui vient le joindre à Terre-Neuve, et passe à côté ou dessous, résolvant ses glaces en vastes brouiU lards.

Une nuée rouge d’animalcules, transportée par une tempête de l’Orénoque à la France, a expliqué le grand courant aérien du Sud-Ouest qui rafraîchit notre Europe avec les pluies des Cordilières.

Sans l’échange constant des eaux qui se fait par les courants dans les profondeurs de la mer, elle se comblerait par places de sels et de détritus. Il en serait comme de la mer Morte, qui, n’ayant ni écoulement ni mouvement, voit ses bords cliargés de sel, ses plantes incrustées de cristaux. A passer seulement sur elle, les vents se font brûlants, arides, portent la famine et la mort.

Tant d’observations dispersées sur les courants

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de l’air, de l’eau, les saisons, les vents, les tempêtes, restaient dans la tradition, dans la mémoire des pêcheurs, des marins, se perdaient souvent, mouraient avec eux. Le guide de la navigation, la météorologie, non centralisée, semblait vaine, et on en vint à la nier. L’illustre M. Biot lui demandait un compte sévère du peu qu’elle avait fait encore. Cependant, sur les deux rivages, européen, américain, des hommes persévérants fendaient cette science niée sur la base de l’observation.

Le deniier et le plus célèbre, Maury, l’Américain, courageusement entreprit ce qui eût fait reculer toute une administration, le dépouillement et la mise en ordre de je ne sais combien de livres de bord, de ces informes documents, souvent tronqués, que rapportent les capitaines. Ces extraits, rédigés en tables où ressortent les faits concordants, ont donné, en. résultat, des règles, des généralités. Un congrès des marins du globe, réuni à Bruxelles^ a décidé que les observations, désormais écrites avec soin, seraient centralisées dans un même dépôt, l’observatoire de Wasinghton.

Noble hommage de l’Europe à la jeune Amérique, au patienUet ingénieux Maury, le savant poète de la mer, qui en a résumé les lois, et qui a

LE POULS DE LA MER

fait plus encore ; car par la force du cœur et par l'amour de la nature, autant que par le positif de ses résultats, il a enlevé le monde. Ses cartes et son premier ouvrage, tiré à cent cinquante mille, sont libéralement donnés aux marins de toute nation par la république des États-Unis. Nombre d’hommes éminents, en France et en Hollande, Jansen, Tricaut, .lulien, Margolé, Zurcher et autres, se sont faits les interprètes, les éloquents missionnaires de cet apôtre de la mer.

Pourquoi l’Amérique, en cela, a-t-elle fait plus que nous? l’Amérique, c’est le désir. Elle e$t jeune, et elle brûle d’être en rapport avec le globe. Sur son superbe continent, et au milieu de tant d’É- , tats, elle se croit pourtant solitaire. Si loin de sa mère l’Europe, elle regarde vere ce centre de la civilisation, comme la terre vers le soleil, et tout ■*; ce qui la rapproche du grand luminaire la fait palpiter. Qu’on en juge par l’ivresse, par les fêtes si touchantes auxquelles donna lieu là-bas le télégrâphe sous-marin qui mariait les deux rivages, promettait le dialogue et la,féplique par minutes, de sorte que les deux mondes n’auraient plus qu’une pensée I

LE POULS DE LA MER

^^aury nous a démontré avec un génie véritable l’harmonie de l’air et de l’eau. Tel l’Océan maritime, tel l’océan aérien. Ses mouvements alternatifs, l’échange de ses éléments, sont tout à fait analogues. 11 distribue la chaleur sur le monde,

fait la sécheresse ou l’humidité. Celle-ci, il la prend sur les mers, sur l’infini de l’océan centl’al, aux tropiques surtout, aux grands bouilleurs de la chaudière universelle. 11 se fait sec au contraire en passant sur les déserts brûlés, les grands continents, les glaciers (vrais pôles intermédiaires du globe) qui lui pompent jusqu’à sa dernière goutte. L’échauffement de l’équateur et le refroidissement du pôle, alternant la densité et la légèreté des vapeurs, les font voyager en courants et contre-courants horizontaux qui s’échangent. Sous la ligne, la chaleur qui allège les vapeurs et les fait monter crée des courants de bas en haut. Avant de se distribuer, elles planent en ce réservoir sombre qui (nous l’avons dit) fait autour du globe comme un anneau de nuages.

Voilà donc des pulsations et mj^itimes et aériennes, autres que le pouls de la marée. Celui-ci était extérieur, imprimé par d’autres astres au nôtre. Mais ce pouls des courants divers est intrinsèque à -J||t i firrfi, il est sa vie elle-même.

LE POULS DE LA MER

Dans le livre de Maury, le coup de génie, selon moi, est d’avoir dit : « L’agent le plus apparent de la circulation maritime, la chaleur, n’y suflirait pas. Il en est un autre, non moins important, et plus encore, c’est le sel. »

Le sel est si abondant dans la mer, que, si on le . réunissait sur l’Amérique, il la couvrirait d’une montagne de 4,500 pieds d’épaisseur.

La salure de la mer, sans varier beaucoup, augmente ou diminue pourtant selon les localités, les courants, le voisinage de l’équateur où des pôles.

. Dessalée ou ressalée, la mer est par cela même lourde, ou légère, plus ou moins mobile. Ce mélange continuel, avec ses variations, fait courir l’eau plus ou moins vite, c’est-à-dire produit des courants, — et des courants horizontaux, au sein de la mer, — et des courants verticaux de la mer des eaux à celle de l’air.

Un Français, M. Lartigue, a ingénieusement relevé plusieurs des lacunes et des inexactitudes que présente la géographie de Maury. {Annales marit.) Mais l’auteur américain, le prévenant en cela, ng cache nullement ce qu’il pense de l’incomplet de ^

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science. Sur quelques points, il déclare ne donner que des hypothèses. Parfois il est manifestement incertain, rêveur, inquiet. Son livre, honnête et loyal, laisse surprendre aisément le combat intérieur que s'y livrent deux esprits : le littéralisme biblique, qui fait de la mer une chose, créée de Dieu en une fois, une machine tournant sous sa main, — et le sentiment moderne, la sympathie de la nature, pour qui la mer est animée, est une force de vie et presque une personne, où l’âme aimante du monde continue de créer toujours.

11 est curieux de voir dans ce livre l’auteur approcher peu à peu du dernier point de vue par une invincible pente. Tout ce qu’il peut, il l’explique d’abord mécaniquement, physiquement (par la pesanteur, la chaleur, la densité, etc.). Mais cela ne suffit pas. Il ajoute, en certains cas, telle attraction moléculaire, telle action magnétique. Cela ne suffit pas encore. Alors franchement il a recours aux lois physiologiques qui régissent la vie. Il donne à la mer un pouls, des artères, un cœur môme. Sont-ce de simples formes de style, des comparaisons? Point du tout. 11 a (et c’est son génie), il a eh lui un sentiment impérieux, invincible, de la personnalité de la mer.

Voilà le secret de sa puissance, voilà ce qui a ravi. Avant lui, c’était une chose pour tant de ma-

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rins qui traînaient sur ses eaux. Par lui, c’est une personne ; ils y sentent tous une violente et redoutable maîtresse qu'on adore, qu’on 'veut dompter.

11 aime, il aime la mer. Mais, d’autre part, à chaque instant, il se contient et s’arrête, craignant de dépasser le cadre où il voudrait s’enfermer. Comme Swammerdam, Bonnet, et tant de savants , illustres d’âme religieuse, il craint qu’en expliquant trop la ^Tature par elle-même, on ne fasse tort à Dieu. Timidité peu raisonnable.. Plus . on montre partout la vie, plus on fait sentir la grande Ame, adorable unité des êtres par^qui ils s’engendrent et se créent. Où donc serait le péril si l’on trouvait que la mer, dans son aspiration constante à l’c-xistence organisée, est la forme la plus énergique de l’éternel Désir qui jadis évoqua ce globe et toujours enfante en lui !

Celte mer salée comme du sang, qui a sa circulation, qui a un pouls et un cœur (Maury nomme ainsi l’équateur), où elle échange ses deux sangs, un être qui a tout cela est-il sûr qu’il soit une chose, un élément inorganique ?

Voilà une grande horloge, une grande machine à vapeur qui imite à s’y méprendre le mouvement des forces vitales. Est-ce un jeu de la nature? ou bien ne faut-il pas croire qu’il y a dans ces masses un mélange d’animalité?

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LE POULS DE LA MEK

Un fait énorme, qu’il pose, mais secondairement, de profil, c’est que l’infini vivant de la mer, les i qj^ ^jpds de milliards d’étres qu’elle fait et défait spins cesse, absorbent le lait de vie, l’écume mêlée à» ses eaux, leur ôtent leurs sels divers, dont ils se font, eux et leurs coquilles, etc., etc. Par là, ils rendent cette eau dessalée, donc plus légère, partant mobile et courante. Aux laboratoires puissants d'organisation animale, comme celui de la mei^es Indes, celui de la mer de Corail, cette force, ailleurs moins remarquée, apparaît ce qu’elle est, /mmense.

« Chacun de ces imperceptibles, ditMaury, change l’équilibre de l’Océan ; ils l’harmonisent, et sont scs ■ compensateurs. » — Est-ce assez dire? ne seraientils pas ses moteurs essentiels, qui ont créé ses grands courants, mis la machine en mouvement? Qui sait si ce circulus vital de l’animalité marine n’est pas le point de départ de tout le circulus physique, si la mer animalisée ne donne pas le branle éternel à la mer animalisable, non organisée encore, mais ne demandant qu’à l’être et fermentant de vie prochaine ?

LES TEMPÊTES

« 11 SC fait de temps en tempg des commotions dans la mer qui semblent avoir pour but d’assurer les époques de ses travaux. Ces phénomènes peuvent être considérés comme les spasmes de la mer. » (Maury.)

11 entend par là spécialement les brusques mouvements qui paraissent venir du dessous, et qui, dans les mers d’Asie, équivalent à de véritables tempêtes. Les causes qu’il leur assigne sont diverses : r la rencontre violente de deux marées, de deux courants ; 2° la surabondance subite des eaux de pluie à la surface; 3“ la rupture et la fonte rapide des glaces, etc. D’autres ajoutent l’hypothèse des mouvements électriques, des soulèvements vol .aniques, qui peuvent se faire au fond.

11 est pourtant vraisemblable que le fond et la

LES TEMPÊTES

grande masse des eaux sont assez paisibles^ Autrement, la mer serait impropre à remplir sa grande fonction, de mère et nourrice des êtres. Maury l’appelle quelque part une grande noutricerie. Un monde d'êtres délicats, plus fragiles que ceux de la terre, sont bercés, allaités de ses eaux. Cela donne de son intérieur une idée trés-douce, et porte à croire que ces agitations si violentes ne sont pas communes.

De sa nature, elle est généralement régulière, soumise à de grands mouvements uniformes, périodiques. Les tempêtes sont des violences passagères que lui font les vents, les forces électriques ou certaines crises violentes d’évaporation. Ce sont des accidents qui se passent à la surface, et qui ne révèlent nullement la vraie, la mystérieuse personnalité de la mer.

Juger d’un tempérament humain sur quelques accès de fièvre, ce serait chose insensée. Combien plus de juger la mer sur ces mouvements momentanés, extérieurs, qui paraissent n’affecter que des couches de quelques centaines de piedl

Partout où la mer est profonde, sa vie continue

LES TEMPÊTES

équilibrée, parfaitement balancée, calme et féconde, toute à ses enfantements. Elle ne s’aperçoit pas de ces petits accidents qui ne se passent qu’en haut. Les grandes légions de ses enfants qui vivent (quoi qu’on ait dit) au fond de sa paisible nuit et ne remontent tout au plus qu’une fois par an vers la lumière et les tempêtes doivent aimer leur grande nourrice comme l’iiarmonic elle-même.

Quoi qu’il en soit, ces accidents intéressent trop la vie de l’homme pour qu’il ne mette pas tous ses soins à les observer. Cela ne lui est pas facile. 11 y garde peu son sang-froid. Les descriptions les plus sérieuses donnent des traits vagues et généraux, fort peu ce qui fait pour chaque tempête son originalité, ce qui l’individualise comme résultante imprévue de mille circonstances obscures, impossibles à démêler. L’observateur en sûreté qui regarde du rivage voit mieux sans doute, n’étant pas occupé de son péril. Mais peut-il juger de l'ensemble autant que celui qui est au centre du tourbillon et qui jouit de tous côtés du terrible panorama?

LES TEMPÊTES

Nous devons aux navigateurs, nous autres hommes de terre, ce respect de tenir grand compte des faits qu’ils attestent, de ce qu’ils ont vu et souffert. Je trouve de très-mauvais goût la légèreté sceptique que des savants de cabinet ont montrée relativement à ce que les marins nous disent, par exemple, de la hauteur des vagues. Ils plaisantent les navigateurs qui la portent à cent pieds. Des ingénieurs ont cru pouvoir prendre mesure à la tempête, et calculer précisément que l’eau ne monte guère à plus de vingt pieds. Un excellent observateur nous assure tout au côatraire avoir vu fort nettement, du rivage, en sécurité, des entassements de vagues plus élevés que les tours de Notre-Dame et plus que Montmartre même.

Il est trop évident qu’on parle de choses différentes. De là la contradiction. S’il s’agit de ce qui fait comme le champ de la tempête, son lit inférieur, si l’on parle des longijes rangées de vagues qui roulent en lignes et gardent dans leur fureur quelque régularité, le rapport des ingénieurs est exact. Avec leurs crêtes arrondies et les vallées alternatives qu’elles présentent tour à tour, elles déferlent au plus dans une hauteur de vingt à vingtcinq pieds. Mais les vagues qui se contrarient et qui ne vont pas ensemble s’élèvent à bien d’autres

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LES TEMPÊTES

hauteurs. Dans leur choc, elles prennent des forces prodigieuses d’ascension, se lancent, et retombent d’un poids d’une incroyable lourdeur, à assommer, enfoncer, briser le vaisseau. Rien de lourd comme l’eau de mer. Ce sont ccs jets de vagues en lutte, ces retombées épouvantables dont les marins parlent, phénomènes dont on ne peut nullement calculer la grandeur réelle.

Dans un Jour, non de tempête, mais d’émotion, où l’Océan préludait par des gaietés sauvages, j’étais tranquillement assis sur un beau promontoire d’environ quatre-vingts pieds. ,Te m’amusais à le voir, sur une ligne d’un quart de lieue, faire l’assaut de mon rocher, arrondir la verte crinière de sa longue vague, la pousser comme à la course. Elle frappait vaillamment, faisait trembler le promontoire ; j’avais le tonnerre sous mes pieds. Mais cette régularité se démentit tout à coup, .le ne sais quelle vague d’ouest vint par le travers frapper outrageusement ma grande vague régulière, qui me venait du midi. Dans le conflit, tout à coup le soleil me fut caché; sur mon promontoire si haut, ce fut, non une vapeur irisée d’écume légère, mais bien une grosse lame noire, qui bondit, tomba lourdement, m’enveloppa, me baigna ; j’en restai fortement mouillé. .T’aurais voulu avoir là MM. les académiciens et Müî. les ingénieurs qui me-

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surent si précisément les combats de l’Océan.

Il ne faut pas, assis chez soi, mettre en doute légèrement la véracité de tant d’hommes intrépides, endurcis et résignés, qui voient trop souvent la mort pour avoir la vanité puérile d’exagérer leurs dangers. Il ne faut pas non plus opposer les calmes récits des navigateurs ordinaires, qui suivent les grandes roules connues, aux tableaux, parfois émus, des audacieux découvreurs qui les visitèrent les premiers, qui relevèrent, décrivirent les récifs, les écueils, attentifs à voir de près et étudier le péril, autant que le vulgaire marin, le roulier de la mer, cherche à l’éviter. Les Cook, les Péron, les Durville, et autres chercheurs, coururent de trèsréels dangers dans les eaux, moins fréquentées alors, de la merde Corail, de l’Australie, etc , obligés d'affronter de près des bancs qui changent sans cesse, des courants contrariés qui se croisent et qui produisent d’affreuses luttes intérieures aux passages étroits.

« Sans tempête, par le roulis seul, le vent étant droit de l’arrière, une lame qui vient de travers fait des secousses si dures, que la cloche

LES T EM PÈTES

du vaisseau se met à tinter d’elle -même, et, si ces grands roulis duraient, avec leurs mouvements à faux, il en serdft détraqué, démembré et démoli.

« Aux acores du banc des Aiguilles, dit encore Durville, les lames atteig||aient quatre-vingts, cent pieds de hauteur. Jamais je ne vis une mer si monstrueuse. Ces vagues ne déferlaient sur nous heureusement que de leurs sommités, autrement la corvette était engloutie... Dans cet horrible combat, elle resta immobile, ne sachant à qui entendre. Par moments, les marins, sur le pont, étaient submergés. Affreux chaos qui ne dura pas moins de quatre heures de nuit... un siècle à blanchir les .cheveux!... — Telles sont les tempêtes australes, si terribles, que, même sur terre, les naturels [qui les pressentent en sont épouvantés d’avance et se cachent dans leurs cavernes. »

Quelque exactes, intéressantes, que soient ces descriptions, je n’ai garde de les copier. Encore moins m’enhardirais-je à imaginer, arranger les choses que je n’aurais pas vues. Je ne dirai qu’un mot des tempêtes que j’ai observées. J’y ai du

LES TEMPÊTES

moins saisi, je crois, les caractères différents qui distinguent l’Océan et la Méditerranée.

Pendant la moitié d’une année-^ïassée à deux lieues de Gènes, sur la plus jolie mer du monde, la plus abritée, à Nervi, je n’eus qu’une petite tempête de caprice qui dura peu, mais, dans ce court moment, ragea avec une furie singulière. La voyant mal de ma fenêtre, je sortis, et, par des ruelles tortueuses, entre les hauts palazzi, je me hasardai à descendre, non sur la plage (il n’y en a point), mais sur une corniche de noires roches volcaniques qui bordent le rivage, étroit sentier qui souvent n’a pas trois pieds de large, et qui, montant, descendant, souvent surplombant la mer, la domine^ de trente [pieds, parfois de quarante ou soixante. On ne découvrait pas bien loin. Des tourbillons continuels tiraient le rideau. On voyait peu ; ce qu’on voyait était borné et affreux. L’âpreté, les angles cassants de cette côte de cailloux, ses pointes et ses pics, ses rentrées subites et dures, miposaient h la tempête des sauts, des bonds, des efforts incroyables, des tortures d'enfer. Elle grinçait d’écume blanche, et comme d’exécrables sourires, à la férocité des laves qui, sans pitié, la brisaient. C'étaient des bruits insensés , absurdes ; jamais rien de suivi ; c’étaient des tonnerres discordants, de si aigr&s sifflements comme ceux des

LES TEMPÊTES. 67

machines à vapeur, qu’on se bouchait les oreilles. Abasourdi d’un spectacle qui hébétait tous les sens, j’essayai de me ravoir ; m’appuyant bien à un mur qui rentrait et n’eût pas permis à la furieuse de me prendre, je compris mieux ce tapage. Rude et courte était la lame, et le plus dur du combat tenait à cette côte étrange, découpée si sèchement, à ces angles cruels qui pointaient dans la tempête, déchiraient le flot. La corniche par-dessous, ici et là, l’enfonçait dans ses profondeurs tonnantes.

L’œil aussi était blessé autant que l’oreille au contraste diabolique de cette neige éblouissante fouettant dans ces laves si noires.

Au total, je le sentis, la mer, bien moins que la terre, rendait la chose terrible. C’est le contraire sur l’Océan.

YII

La tempftte que j’ai le mieux vue, c’est celle qui sévit dans l’Ouest le 24 et le 25 octobre 1859, qui reprit plus furieuse et dans une horrible grandeur le vendredi 28 octobre, dura le 29, le 50 cl le 51, implacable, infatigable, six jours et six nuits, sauf un court moment de repos. Toutes nos côtes occidentales furent semées de naufrages. Avant, après, de très-graves perturbations barométriques eurent lien ; les fils télégraphiques furent brisés ou pervertis, les communications rompues. Des années chaudes avaient précédé. On entra par cette tempête dans une série fort différente de temps froids et pluvieux. L’année 1860 elle- môme, jusqu’au jour où j’écris ceci, est livrée à la noyade obstinée des vents d’ouest et de sud qui semblent

vouloir nous jeter toutes les pluies de l’Atlantique et du grand Océan austral.

J’observai celte tempête d’un lieu aimable etpai- •sible, dont le caractère très-doux ne faisait rien attendre de tel. C’est le petit port de Saint-Georges, près Royan, à l’entrée de la Gironde. Je venais d’y passer cinq mois en grande tranquilité, me recueillant, interrogeant mon cœur, y cherchant de quoi répondre au sujet que j’ai traité en 1859, sujet si délicat, si grave. Le lieu, le livre, se mêlent agréablement dans mes souvenirs. Aurais-je pu l’écrire ailleurs? je ne sais. Ce qui est sûr, c’est que le parfum sauvage du pays, sa douceur sévère, les senteurs d’amertume vivifiante dont ses bruyères sont charmées, la flore des landes, la flore des dunes, ont fait beaucoup pour ce livre et s’y retrouveront toujours.

La population du lieu allait bien à celte nature. Rien de vulgaire, nulle grossièreté. Les agriculteurs y sont graves, de mœurs sérieuses. Les marins sont des pilotes, une petite tribu protestante, échappée aux persécutions. Une honnêteté primitive (la serrure n’est pas encore inventée dans ce village) . Point

de bi’uit. Une modestie rare chez les hommes de mer, la discrétion et le tact qu’on ne trouve pas toujours dans les classes les plus élevées. Bien vu, et bien voulu d’eux, je n’en eus pas moins la solitude nécessaire au travail. D’autant plus m’intéressais-je à ces hommes et à leurs périls. Sans leur parler, chaque jour je les suivais de mes vœux dans leur métier héroïque. J’étais inquiet du temps, et me demandais souvent, en observant le dangereux passage, si la mer, longtemps belle et douce, n’aurait pas de cruels retours.

Ce lieu de danger n’est point triste. Chaque matin, de ma fenêtre, je voyais en face les voiles blanches, légèrement rosées de l’aurore, d’une foule de vaisseaux de commerce qui attendent le vent pour sortir. La Gironde, à cet endroit, n’a pas moins de trois lieues de large. Avec la solennité des grandes rivières d’Amérique, elle a la gaieté de Bordeaux. Royan est un lieu de plaisir où l’on vient de tous ces pays de Gascogne. Sa baie et celle de Saint- Georges sont gratuitement régalées du spectacle des jeux folâtres auxquels les marsouins se livrent dans la chasse aventureuse qu’ils viennent faire en pleine rivière et jusqu’au milieu des baigneurs. Ils bondissent et se jettent en l’air à cinq ou six pieds de l’eau. Il semble qu’ils sachent à merveille que personne, en ce pays, ne se livre à la pêche, qu’à

ce lieu de grand combat où il s’agit à chaque heure de diriger et sauver les vaisseaux, on ne songe guère à convoiter l’huile d’un marsouin.

A celte gaieté des eaux, joignez la belle et unique harmonie des deux rivages. Les riches vignes du Médoc regardent les moissons de la Saintonge, son agriculture variée. Le ciel n’a pas la beauté fixe, quelquefois un peu monotone, de la Méditerranée. Celui-ci est très-changeant. Des eaux de mer et des eaux douces s’élèvent des nuages irisés qui projettent, sur le miroir d’où ils viennent, d’étranges couleurs, verts clairs, roses et violets. Des créations fantastiques, qu’on ne voit un moment que pour les regretter, décorent de monuments bizarres, d’arcades hardies, de ponts sublimes, parfois d'arcs de triomphe, la porte de l’Océan.

Les deux plages, demi-circulaires, de Royan et de Saint-Georges, sur leur sable fin, donnent aux pieds les plus délicats la plus douce promenade qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui égayent la dune de leur jeune verdure. Les beaux promontoires qui séparent ces plages, et les landes de l’intérieur, vous envoient, même de loin, de salubres émanations. Celle qui domine aux dunes est quelque peu médicale, c’est l’odeur miellée des immortelles, où semble se concentrer lopt le soleil cl la chaleur dos sables. Aux landes,

fleurissent les amers, avec un charme pénétrant qui réveille le cerveau, ravive le cœur. C’est le thym et le serpolet, c’est la marjolaine amoureuse, c’est la sauge bénie de nos pères pour ses grandes vertus. La menthe poivrée, et surtout le petit œillet sauvage, ont les parfums les plus fins, des épices de l’Orient. ^

n me semblait que, sur ces landes, les 'oiseaux chantaient mieux qu’ailleurs. Jamais je ne trouvai une alouette comme celle que j’entendis en juillet sur le promontoire de Vallière. Elle montait dans l'esprit des fleurs, montait dorée du soleil qui se couchait sur l’Océan. Sa voix qui venait de si haut (elle était peut-être à mille pieds), pour être tellement puissante, n’était pas moins modeste et douce. C’est au nid, à l’humble sillon, aux petits qui la regardaient, qu’elle adressait visiblement ce chant agreste et sublime ; on eût dit qu’elle inter- •prétait en harmonie ce beau soleil, cette gloire où elle planait, sans orgueil, les encourageant, et disant I a Montez, mes petits. »

I)e tout cela, chants et parfum, air doux et mer • adoucie par l’eau de la belle rivière, se compose une harmonie infiniment agréable, toutefois sans V grand éclat. La lune m’y paraissait lumineuse sans vive clarté, les étoiles très-visibles, mais peu scintillantes. Climat heureux, tout huTnain, et qui se-

rail voluptueux, s’il ne s’y mêlait je ne sais quoi qui fait réfléchir, éloigne de la rêverie et ramène à la pensée.

Pourquoi^ Sont-ce les sables mouvants, les dunes changeantes, les calcaires croulants et pleins de fossiles, qui vous avertissent de la mobilité universelle? Est-ce le souvenir silencieux, mais nullement effacé, des persécutions protestantes? C’est aussi, et bien plus encore, la solennité du passage, la fréquence des naufrages, la proximité d’une mer terrible entre toutes, qui rend l’intérieui’ sérieux.

Un grand mystère se passe à ce point solennel, un traité, un mariage, mais bien autrement important qu’aucun hymen royal. Mariage, il est vrai, de raison entre époux peu assortis. La dame des

• eaux du Sud-Ouest, doublée de Tarn et de Dordogne, poussée de ses violents frères les torrents

des Pyrénées, elle vient, cette aimable et souveraine Gironde, s’offrir à son époux gigantesque, le vieil Océan. Mais nulle part il n’est plus dur, plus rébarbatif. La triste barrière des boues de Charente, puis la Içngue ligne des sables qui Par-

rôtent cinquante lieues, le mettent de mauvaise humeur. Quand il n’amoncelle pas sa fureur contre Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, il bat la pauvre Gironde. Elle ne sort pas, comme la Seine, abritée de plusieurs côtés. Elle tombe tout droit en face de l'Océan illimité. Le, plus souvent il la rembarre. Elle recule ; elle se jette à droite, à gauche. Elle se cache et dans les marais de Saintonge, et jusque sous les vignes du Médoc, communiquant à ses vins les qualités sobres et froides qui sont l’esprit de ses eaux, ^

Maintenant, imaginez des honrtfRes assez hardis pour se jeter, au grand débat, entre ces époux, pour aUer dans une barque, affrontant les coups qu’ils se portent, chercher le vaisseau timide qui attend à l’embouchure et n’ose s’aventurer. C’est la vie de mes pilotes, modeste, mais si glorieuse, quand on saura la raconter.

Il est facile à comprendre que le vieux roi des naufrages, l’antique thésauriseur de tant de biens submergés, ne sait nul gré aux indiscrets qui viennent lui disputer sa proie. Si parfois il les laisse faire, souvent aussi, malicieux, sournois, il les atteint, se venge, charmé de noyer un pilote plus que d’engloutir deux vaisseaux.

Il y avait pourtant quelque temps qu’on ne parlait point d’accident. L’été, fort chaud, de 1859,

ne présenta guère de sinistres en ces parages qu’une barque brisée en juin. Mais je ne sais quelle agitation faisait prévoir des hialKeurs. Septembre vint, et octobre. Le monde brillant des visiteurs, qui ne veut de la mer que ses sourires, déjà s’était éclipsé. Je restai, attaché là par mon travail inachevé, et aussi par l’attrait étrange qu’ont CCS saisons intermédiaires.

On remarquait des vents changeants, bizarres, et qu’on ne voit guère : exemple, un vent brûlant de l’est, un souffle d’orage venant du côté toujours serein. Les nuits étaient parfois chaudes (et plus en septembre qu’en août), sans sommeil, agitées, nerveuses ; le pouls était fort, ému sans cause apparente, l’humeur inégale.

Un jour que nous étions assis dans les pinadas, battus par le vent, un peu garantis pourtant par la dune, nous entendîmes une jeune voix, singulièrement claire et perçante; d’un fin et fort timbre d’acier. C’était pourtant une très-jeune fille, fort petite, de profil austère. Elle passait avec sa mère, et chantait de toutes ses forces des paroles d’une vieille chanson. Nous les priâmes de s’asseoir et de la chanter tout du long.

Ce petit poëme rustique disait merveilleusement le double esprit de la contrée. La Saintonge est agricole, aime le foyer. Ce ne sont pas là les Bas-

ques, leur esprit d’aventures. Mais, malgré ses goûts sédentaires, elle se fait maritime, se lance dans 'les hasards. Pourquoi? La légende l’explique :

La jolie fille d’un roi, qui s’amuse à laver son linge, comme la Nausicaa de l’Odyssée, a laissé aller son anneau à la mer ; le fils de la côte s’y jette pour le chercher, mais se noie. Elle pleure, et elle est changée dans le romarin du rivage, si amer et si parfumé.

Cette ballade du naufrage, chantée à ce temps critique dans celte forêt gémissante d’orage imminent, m’émüt, me charma, mais en fortifiant mon pressentiment intérieur.

Chaque fois que j’allais à Royan, je pouvais attendre qu’en ce petit voyage, qui n’est que de quelques heures, l’orage me surprendrait sur la route sans abri. 11 pesait sur moi dans les vignes de Saint- Georges et la lande du promontoire que je gravissais d’abord. 11 pesait, plus lourd encore, dans la grande plage circulaire de Royan que je suivais. La lande, quoiqu’en octobre, avait tous ses parfums sauvages, et ils me semblaient par moments plus péné-

trants que jamais. Sur la plage, encore paisible, le vent me souillait au visage, tiède et doux, et, non moins douce, de ses caresses suspectes, k mer venait lécher mes pieds. Je ne m’y laissais pas prendre, et je me doutais assez de ce que tous deux préparaient.

Pour prélude, après des soirées fort belles, éclataient dans la nuit d’effroyables coups de vent. Cela revint plusieurs fois, et spécialement le 26. Cette nuit-là, je ne doutai pas qu’il n’y eût de grands sinistres. Nos marins étaient sortis. Dans ces longues fluctuations de la crise équinoxiale, on attend d’abord un peu ; puis, les choses se prolongeant, le devoir et le métier parlent; on passe outre et l’on se hasarde, au risque d’un coup subit. J’en eus l’impression très-forte. Je me dis : « Quelqu’un périt. »

Cela n’était que trop vrai.

Sur une barque de pilote qui allait, malgré le gros temps, tirer un vaisseau du danger de la passe, un malheureux fut enlevé, et la barque, près de périr elle-même, ne put jamais le reprendre. 11 laissait trois enfants et une femme enceinte. Cequi le rendait encore particulièrement regrettable, c’est que cet homme excellent, par un amour généreux qui n’est pas rare chez les marins, avait justement épousé une pauvre fille incapable de travail, qui

par accident avait perdu plusieurs phalanges des doigts. Terrible situation : elle est infirme, enceinte et veuve.

On faisait une collecte, et j’allai porter à Royan ma petite offrande; Un pilote que je rencontrai parla de l’événement avec ime vraie douleur:

« Tel est notre métier, monsieur; c’est surtout quand la mer est mauvaise que nous devons sortir. » Le commissaire de la marine, qui a en main les registres des vivants et des morts, et connaît mieux que personne la destinée de ces familles, me parut aussi triste et inquiet. On sentait bien que ceci n’était qu’un commencement.

Je me remis en route par la plage, et j’eus le loisir, dans ce trajet assez long, d’observer, d’étudier, dans une zone de nuages qui, je crois, pouvait s’étendre, en tous sens, à huit ou dix lieues. A ma gauche, la Saintonge, dont je suivais le rivage, attendait morne et passive. A ma droite, le Médoc, dont le fleuve me séparait, était dans un calme sombre. Derrière moi, venant de l’ouest, de l’Océan, montait unmondede nuages noirs. Mais, devant moi, un vent de terre soufflait contre eux (de Bordeaux). Ce vent descendait la Gironde, et l’on eut pu espérer que la puissante rivière, par ce grand courant protecteur, repousserait le rideau lugubre que l’Océan élevait.

Encore dans l’incerlilude, je regardai derrière moi, et consultai Cordouan. Il me parut, sur son écueil, d’une pâleur fantastique. Sa tour semblait un fantôme qui disait ; « Malheur 1 malheur! »

Je calculai mieux la situation. Je vis très-bien que le vent de terre non-seulement serait vaincu, mais qu’il éteit l'auxiliaire de son ennemi. Ce vent de terre soufflait très-bas sur la Gironde, enfonçait, abattait tout obstacle inférieur, aplanissait par-dessous la voie aux hauts nuages sombres qui partaient de l’Océan ; il leur faisait comme un rail glissant, sur lequel montés ils venaient d’autant plus vite. En peu de temps, tout fut fini du coté de la terre, tout souffle cessa, tout s’éteignit en teintes grises ; sans obstacle régnèrent les vents supérieurs.

Quand j’arrivai dans les vignes de Vallière, près de Saint-Georges, beaucoup de gens étaient aux champs, achevant en hâte ce qu’ils avaient à faire, et pensant que de longtemps on ne pourrait travailler. Les premières gouttes de pluie tombaient, mais en un moment il fallut fuir à la maison.

J’avais bien vu des orages. J'avais lu mille descriptions de tempêtes, et je m’attendais à tout. Mais rien ne faisait prévoir l’effet que celle-ci eut par sa longue durée, sa violence soutenue, par son implacable uniformité. Dès qu’il y a du plus ou du moins, une halte, un crescendo môme, enfin une variation, l’âme et les sens y trouvent quelque chose qui détend, distrait, qui répond à ses besoins impérieux de changement. Mais ici, cinq jours et cinq nuits, sans trêve, sans augmentation ni diminution, ce fut la môme fureur et rien ne changea dans l’horrible. Point de tonnerre, point de combats de nuages, point de déchirement de la mer. Du premier coup, une grande tente grise ferma l’hori- 2on en tous sens ; on se trouva enseveli dans ce linceul d’un morne gris de cendre, qui n’ôtait pas toute lumière, et laissait découvrir une mer de plomb et de plâtre, odieuse et désolante de monotonie furieuse. Elle ne savait qu’une note. C’était toujours le hurlement d’une grande chaudière qui bout. Aucune poésie de terreur n’eût agi comme cette prose. Toujours, toujours le môme son : Heu ! heu ! heu ! ou Uh ! uh ! uh I

Nous habitions sur la plage. Nous étions plus que spectateurs de cette scène ; nous y étions mêlés. La naer par moments venait à vingt pas. Elle ne frappait pas un coup que la maison ne tremblât. Nos

82 l.A TEMPÊTE D’OCTODRE 1859.

fenêtres recevaient (heureusement un peu de côté) l’immense vent du sud-ouest qui apportait un torrent, non, mais un déluge, l’Océan soulevé en pluie. Du premier jour, en grande hôte, et non sans beaucoup de peine, il fallut fermer les volets, allumer les bougies si l'on voulait voir en plein jour. Dans les pièces qui regardaient la campagne, le bruit, la commotion, étaient tout aussi sensibles. Je persistais à travailler, curieux de voir si celle force sauvage réussirait à opprimer, entraver un libre esprit. Je maintins ma pensée active, maîtresse d’elle-mème. J'écrivais et je m’observais. A la longue seulement la fatigue et la privation de sommeil blessaient en moi une puissance, la plus délicate de l’écrivain, je crois, le sens du rhylhme. Ma phrase venait inharmonique. Celte corde, dans mon instrument, la première se trouva cassée.

Le grand hurlement n’avait de variante' que les voix bizarres., fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle ; elle était pour lui un but qu’il assaillait de cent manières. C’était parfois le coup brusque d’un maître qui frappe à la porte; des secousses, comme d’une main forte pour arracher le volet ; c’étaient des plaintes aiguës par la cheminée, des désolations de ne pas entrer, des menaces si l’on n’ouvrait pas, enfin des emportements, d’effrayantes tentatives d’en-

lever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le grand Heu ! heu I Tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable I Le vent nous semblait secondaire. Cependant il réussissait à faire pénétrer la pluie. Notre maison (j’allais dire notre vaisseau) faisait eau. Le grenier, percé par places, versait des ondées.

Chose plus sérieuse! la furie de l’ouragan, par un effort désespéré réussit à“ desceller le gond d’un volet, qui dès lors, quoique fermé encore, frémit, branla, s’agita. Il fallut le consolider en le liant fortement par ses ferrures à celui qui tenait mieux, et pour cela on dut hasarder d’ouvrir la fenêtre. Au moment où je l’ouvris, quoique abrité par les volets, je me sentis comme dans un tourbillon, demisourd par l’horrible force d’un bruit égal au canon, d’un coup de canon permanent qu’on m’eût, sans interruption, tiré sous l’oreille. J’apercevais, par les fentes, une chose qui donnait la mesure de ces forces incalculables. C’est que les vagues, croisées et brisées contre elles-mêmes, souvent ne pouvaient retomber. La rafale, par-dessous, les enlevait comme une plume, ces pesantes masses, les faisait fuir par la campagne. Qu’eûl-ce été si, nos volets s’arrachant, la fenêtre s’enfonçant, le vent eût embarqué chez nous ces grosses lames qu’il soutenait, poussait avec la roideur d’une trombe, qu’il portait

8i LA TEMPÊTE D’OCTOBRE 1859.

à travers les champs, terribles et toutes brandies?...

Nous avions la chance biiarre de faire naufrage sur terre. Notre maison, si avancée, pouvait voir son toit emporté, ou tout un étage peut-être. C’était l’inquiétude des gens du village, comme ils nous le dirent, leur pensée de chaque nuit. On nous conseillait de quitter. Mais nous supposions toujours que cette tempête si longue aurait une fin pourtant, et nous disions toujours : « Demain. »

Les nouvelles qui venaient par terre ne nous apprenaient que naufrages. Tout près de nous, le 30 octobre, un navire qui venait de la mer du Sud avec une trentaine d’hompies périt à la passe même. Après avoir évité les rocs, les écueils, il était venu en face d'une petite plage de fin sable, où les femmes se baignent. Eh bien, sur cette douce plaga, enlevé par Je tourbillon et sans doute à grande hauteur, il retomba d’un poids épouvantable, fut assommé, éreinté, disloqué. 11 resta là comme un corps mort. Qu’étaient devenus les hommes : on n’en trouva aucune trace. On supposa que peut-être tous avaient été balayés du pont. • Ce tragique événement wi faisait supposer bien d’autres, et l’on ne rêvait que malheurs. Mais la mer n’avait pas l’air d’en avoir encore assez. Tout le monde était à bout; elle, non. Je voyais nos pilotes

se hasarder derrière un mur qui les couvrait du sudouest, observer soucieusement, secouer la tête. Nul vaisseau, par bonheur pour eux, n’osa entreprendre d’entrer et ne réclama leur secours. Autrement, ils étaient là, prêts à donner leurs vies.

Moi aussi, je regardais insatiablement cette mer, je la regardais avec haine. N’étant pas en danger réel, je n’en avais que davantage l’ennui et la désolation. Elle était laide, d’alTreuse mine. Rien ne rappelait les vains tableaux des poètes. Seulement, par un contraste étrange, moins je me sentais bien vivant, plus, elle, elle avait l’air de vivre. Toutes ces vagues électrisées par un si furieux mouvement avaient pris une animation, et comme une âme fantastique. Dans la fureur générale, chacune avait sa fureur. Dans l’uniformité totale (chose vraie, quoique contradictoire), il y avait un diabolique fourmillement. Était-ce la faute de mes yeux et de mon cerveau fatigué ? ou bien en était-il ainsi? Elles me faisaient l’effet d’un épouvantable mob, d’une horrible populace, non d’hommes, mais de chiens aboyants, un million, un milliard de dogues acharnés, ou plutôt fous... Mais que dis-je? des chiens, des dogues? ce n’était pas cela encore; C’étaient des apparitions exécrables et innomées, des bêtes sans yeux ni oreilles, n’ayant que des gueules écumantes.

Monstres, que voulez-vous donc? n’êtes-vous pas soûls des naufrages que j’apprends de tous côtés : que demandez-vous? — « Ta mort et la mort universelle, la suppression de la terre, et le retour au chaos. »

LES PHARES

Impétueuse est la Manche, dans son détroit où s’engouffre le flux de l'océan du Nord. Apre est la mer de Bretagne, dans les remous violents de ses découpures basaltiques. Mais le golfe de Gascogne, de Cordouan à Biarritz, est une mer de contradictions, une énigme de combats. En allant vers le midi, elle devient tout à coup extraordinairement profonde, un abîme où l’eau s’engouffre. Un ingé-^ nieux naturaliste la compare a un gigantesque entonnoir qui absorberait brusquement. Le flot, échappé de' là sous une pression épouvantable, remonte à des hauteurs dont nos mers ne donnent aucun autre exemple.

La houle du Nord-Ouest est le moteur de la ma-

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