‹ La mer J. MicheletChapitre 8 sur 48 · LA GENÈSE DE LA MER · texte numérisé non relu

LA GENÈSE DE LA MER

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FÉCONDITÉ

Dans la nuit de la Saint-Jean (du 24 au 25 juin), cinq minutes après minuit, la grande pêche du hareng s! ouvre dans les mers du Nord. Des lueurs phosphorescentes ondulent ou dansent sur les flots. « Voilà les éclairs.dvL hareng, » c’est le signal consacré qui s’entend de toutes les barques. Des profondeurs à la surface un monde vivant vient de monter, suivant l’attrait de la chaleur, du désir et la lumière. Celle de la lune, pâle et douce, plaît à la gent timide ; elle est le rassurant fanal qui semble les enhardir à leur grande fête d’amour. Ils montent, ils montent tous d’ensemble, pas un ne reste en arrière. La sociabilité est la loi de celte race ; on ne les voit jamais qu’ensemble. Ensemble ils vivent

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ensevelis aux ténébreuses profondeurs ; ensemble ils viennent au printemps prendre leur petite part du bonheur universel, voir le jour, jouir et mourir. Serrés, pressés, ils ne sont jamais assez près l’un de l’autre; ils naviguent en bancs compactes. c( C’est (disaient les Flamands) comme si nos dunes se mettaient à voguer. » Entre l’Ecosse, la Hollande et la Norvège, il semble qu’une île immense se soit soulevée, et qu’un continent soit près d’émerger. Un bras s'en détache à l’est et s’engage dans le Sund, emplit l’entrée de la Baltique. A cer- . tains passages étroits, on ne peut ramer ; la mer est solide. Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le nombre de ces légions? On conte que jadis, près du Havre, un seul pêcheur en trouva un matin dans ses tilets huit cent mille. Dans un port d’Écosse, on en fit onze mille barils dans une nuit.

Ils vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle destruction ne les décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux ; ils vont, ils voguent toujours, Il ne faut pas s’en étonner : c’est qu’en naviguant ils aiment. Plus on en tue, plus ils produisent et multiplient chemin faisant. Les colonnes épaisses, profondes, dans l’électricité commune, flottent li- ^ vrées uniquement à la grande œuvre du bonheur. Le tout va à l’impulsion du flot et du Ilot électrique.

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Prenez dans la masseau hasard, vous en trouvez de féconds, vous en trouvez qui le furent et d’autres qui voudraient l’être. Dans ce monde, qui ne connaît pas l’union fixe, le plaisir est une aventure, l’amour une navigation. Sur toute la route, ils épanchent des torrents de fécondité.

A deux ou trois brasses d’épaisseur, l’eau disparait sous l’abondance incroyable du flux maternel où nagent les œufs du hareng. C’est un spectacle, au lever du soleil, de voir aussi loin qu’on peut voir, à plusieurs lieues, la mer blanche de la laitance des mâles.

Épaisses, grasses et visqueuses ondes, où la vie fermente dans le levain de la vie. Sur des centaines de lieues, en long et en large, c’est comme un volcan de lait, et de lait fécond qui a fait son éruption, et qui a noyé la mer.

Pleine de vie à la surface, la mer en serait comble si cette puissance indicible de production n’était violemment combattue par l’âpre ligue de toutes les destructions. Qu’on songe que chaque hareng a quarante, cinquante, jusqu’à soixante-dix mille œufs! Si la mort violente n’y

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portait remède, chacun d’eux se multipliant en moyenne par cinquante mille, et chacun de ces cinquante mille se multipliant de même à son tour, ils arriveraient en fort peu de générations à combler, solidifier l’Océan, ou à le putréfier, à supprimer toute race et à faire du globe un désert. La vie impérieusement réclame ici l’assistance, l’indispensable secours de sa sœur, la mprt. Elles se livrent un combat, une lutte immense qui n’est qu’harmonie et fait le salut.

Dans la grande chasse universelle sur la race condamnée, ceux qui se chargent de rabattre, d'empécher la masse de se disperser, ceux qui la poussent aux rivages, ce sont les géants de la mer. La baleine et les cétacés ne dédaignent pas ce gibier; ils le suivent, plongent dans les bancs, entrent dans l’épaisseur vivante; de leurs gueules immenses ils absorbent par tonnes la proie infinie qui n’en est pas diminuée et fuit vers les côtes..Là s’opère une bien autre et plus grande destruction. D’abord les petits des petits, les moindres poissons avalent le frai et les œufs du hareng, se gorgent de laite, mangent l’avenir. Pour le présent, pour le hareng tout venu, la nature a fait un genre glouton qui, de ses yeux écartés, ne voit guère, n’en mange que mieux, qui n’est qu’estomac, la gourmande tribu des gades (merlan, morue, etc.). Le merlan

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FECÔNDITÉ.

s’emplit, se comble de harengs, et devient gras. La morue s’emplit, se comble de merlans, et devient grasse. Si bien que le danger des mers, l’excès de la fécondité, recommence ici, plus terrible. La morue est bien autre chose que le hareng ; elle a jusqu’à neuf millions d’œufs ! Une morue de cinquante livres en a quatorze livres pesant I le tiers de son poids ! Ajoutez que cette bôte, de maternité redoutable, est en amour neuf mois sur douze. C’est celle-ci qui mettrait le monde en péril. Au secours ! lançons des vaisseaux, équipons des flottes. L’Angleterre seule y envoie vingt ou trente mille matelots. Combien l'Amérique et combien la France, la Hollande, toute la terre? La morue, à elle seule, a créé des colonies, fondé des comptoirs et des villes. Sa préparation est un art. Et cet art a une langue, tout un idiome technique propre aux pécheurs de morue.

Mais qu’est-ce que l’homme peut faire? La nature sait que nos petits efforts, nos flottes et nos pêcheries ne seraient rien pour son but, que la morue vaincrait l’homme. Elle ne se fie point à lui. Elle appelle des forces de mort bien autrement énergiques. Du fond des fleuves à la mer arrive l’un des plus actifs, des plus déterminés mangeurs, l’esturgeon. Venu aux fleuves pour faire paisiblement l'amour, il en sort maigri et

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âpre; il rentre, d’un appétit immense, dans le banquet de la mer. Grande douceur pour l’affamé de trouver la grasse morue qui a assimilé en elle les légions du hareng. Bonheur infini pour lui de trouver là concentrée la substance, de mordre en chair pleine. Ce vaillant mangeur de morue, quoique moins fécond, l’est encore ; il a quinze cent mille œufs. Un esturgeon de quatorze cents livres a cent livres de laite, ou quatre cent cinquante livres d’œufs. Le danger se représente. Le hareng a menacé de sa fécondité terrible; la morue a menacé ; l’esturgeon menace encore.

Il faut que la nature invente un suprême dévorateur, mangeur admirable et producteur pauvre, de digestion immense et de génération avare. Monstre secourable et terrible qui coupe ce flot invincible de fécondité renaissante par un grand effort d’absorption, qui avale toute espèce indifféremment, les morts, les vivants, que dis-je? tout ce qu’il rencontre. Le beau mangeur de la nature, mangeur patenté : le requin.

Mais ces destructeurs terribles sont vaincus d’avance. Quelle que soit leur furie de manger, ils produisent peu. L’esturgeon, comme on a vu, est moins fécond que la morue, et le requin est stérile, si on le compare à tout autre poisson. Il ne se verse pas comme eux en torrents par toute la mer.

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Vivipare, il élabore dans son sein le jeune requin, son héritier féodal, qui naît terrible et tout armé.

Dans ses fécondes ténèbres, la mer peut sourire elle-même des destructeurs qu’elle suscite, bien sûre d’enfanter encore plus. Sa richesse principale défie toutes les fureurs de ces êtres dévorants, est inaccessible à leurs prises. Je parle du monde infini d’atomes vivants, d’animaux microscopiques, véritable abîme de vie qui fermente dans son sein.

On a dit que l’absence de la lumière solaire excluait la vie, et cependant aux dernières profondeurs le sol est jonché d’étoiles de mer. Les flots sont peuplés d’infusoires et de vers microscopiques. Des mollusques innombrables y traînent leurs coquilles. Crabes bronzés, actinies rayonnantes, porcelaines neigeuses, cyclostomes dorés, volutes ondulés, tout vit et se meut. Là pullulent les animalcules lumineux qui, par moments attirés à la surface, y apparaissent en traînées, en serpents de feu, en guirlandes étincelantes. La mer, dans son épaisseur transparente, doit en être, ici et là, fwtuitement illuminée. Elle-même a un certain éclat, je ne sais quelle demi-lueur qu’on observe sur les

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poissons et vivants et morts. Elle est sa propre lumière, son fanal à elle-même, son ciel, sa lune et ses étoiles.

Chacun peut voir dans nos salines la fécondité de la mer. Les eaux que l’on y concentre y laissent des dépôts violets qui ne sont rien qu'infusoires. Tous les navigateurs racontent que, dans tel trajet assez long, ils n’ont traversé que des eaux vivantes. Freycinet a vu soixante millions de mètres carrés couverts d’un rouge écarlate qui n’est qu’un animalplante, si petit qu’un mètre carré en contient quarante millions. Dans le golfe du Bengale, en 1854, le capitaine Kingman navigua pendant trente milles ^ dans une énorme tache blanche qui donnait à la mer l’aspect d’une plaine couverte de neige. Pas un nuage, et pourtant un ciel gris de plomb, en contraste avec la mer brillante. Vue de près, cette eau blanche était une gélatine, et, observée à la loupe, une masse d’animalcules qui s’agitant produisaient de bizarres effets lumineux.

Pérou raconte de même qu’il navigua, vingt lieues durant, à travers une sorte de poudre grise.

Vue au microscope, ce n’était qu’une couche d’œufs d’espèce inconnue qui, sur cet espace immense, couvraient et cachaient les eaux.

, Aux côtes désolées du Groênland, où l’hothme se

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ligure que la nature expire, Fa mer est énormément peuplée. On navigue jusqu’à deux cents milles en longueur ou quinze en largeur sur des eaux d’un brun foncé, qui sont ainsi colorées d’une méduse microscopique. Chaque pied cube de cette eau en contients,plus do cent dix mille. (Sclileiden.)

Ces eaux nourrissantes sont den'ses de toutes sortes d’atomes gras, appropriés à la molle nature du poisson, qui paresseusement ouvre la bouche et aspire, nourri comme un embryon au sein de la mère commune. Sait-il qu’il avale? A peine. La nourriture microscopique est comme un lait qui vient à lui. La grande fatalité du monde, la faim, n’esl que pour la terre; ici, elle est prévenue, ignorée. Aucun effort de mouvement, nulle recherche de nourriture. La vie doit flotter comme un rêve. Que fera l’être de sa force? Toute dépense en est impossible. Elle est réservée pour l’amour.’

C’esll’œuvre réelle, le travail de ce grand monde des mers : aimer et multiplier. L’amour emplit sa nuit féconde. Il plonge dans la profondeur, et semble plus riche encore chez les infiniment petits. Maisqui est vraiment l’atome? Lorsque vous croyez

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tenir le dernier, l’indivisible, vous voyez (ju’il aime encore et divise son existence pour en tirer un autre être. Aux plus bas degrés de la vie où tout autre organisme manque, vous trouvez déjà au complet toutes les formes de générations.

Telle est la mer. Klle est, ce semble, la grande femelle du globe, dont l’infatigable désir, la conception permanente, renfanlement, ne finit jamais.

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L’eau de liier, môme la plus pure, prise au large, loin de tout mélange, est légèrement blanchâtre et un peu visqueuse. Retenue entre les doigts, elle file et passe lentement. Les analyses cliimiques n’expliquent pas ce caractère. Il .y a là une substance organique qu’elles Ti’atteignent qu’en la détruisant, lui ôtant ce qu’elle a de spécial, et la ramenant violemment aux éléments généraux.

Les plantes, les animaux marins, sont vêtus de cette substance, dont la mucosité, consolidée autour d’eux, a un effet de gélatine, parfois fixe et parfois tremblante. Ils apparaissent à travers comme sous un habit diaphane. Et rien ne contribue davantage aux illusions fantastiques que nous donne le monde

des mers. Les reflets en sont singuliers, souvent bizaiTeinent irisés, sur les écailles des poissons, par exemple, sur les mollusques, qui semblent en tirer tout le luxe de leurs coquilles nacrées.

C’esl ce qui saisit le plus l’enfant qui voit pour la première fois un poisson. J’étais bien petit quand cela m’arriva, mais je m’en rappelle parfaitement la vive impression. Cet être brillant, glissant, dans ses écailles d’argent, me jeta dans un étonnement, un ravissement qu’on ne peut dire. J’essayai de le saisir, mais je le trouvai aussi difficile à prendre que l’eau qui fuyait dans mes petits doigts. 11 me parut identique à l’élément où il nageait. J’eus l’idée confuse qu’il n’était rien autre chose que l’eau, l’eau animale, organisée.

Longtemps après, devenu homme, je ne fus guère moins frappé en voyant sur une plage je ne sais quel rayonné. A travers son corps transparent, je distinguais les cailloux, le sable. Incolore comme du verre, légèrement consistant, tremblant dès qu’on le remuait, il m’apparut comme aux anciens et comme à Réaumur encore, qui appelait simplement ces êtres une eau gélalinisée.

Combien plus a-t-on cette impression quand on trouve en leur formation première les rubans d’un blanc jaunâtre où la mer fait l’ébauche molle de ses solides fucus, les laminaires, qui, brunissant ,

arriveront à la solidité des peaux et des cuirs. Mais, tout jeunes, à l’état visqueux, dans leur élasticité, ils ont cofnme la consistance d’un flot solidifié, d’autant plus fort qu’il est plus mou.

Ce que nous savons aujourd’hui de la génération et de l’organisation compliquée des êtres inférieurs, végétaux ou animaux, nous interdit l’explication des anciens et de Réaumur. Mais tout cela n’empêche pas de revenir à la question que posa le premier Bory de Saint-Vincent ; « Qu’est-ce que le mucus de la mer? la viscosité que présente l’eau en général? N’est-ce pas l’élément universel de la vie? »

Préoccupé de ces pensées, j’allai voir un chimiste illustre, esprit positif et solide, novateur prudent autant que hardi, et, sans préface, je lui posai ex abrupto ma question : « Monsieur, qu’est-ce, à votre avis, que cet élément visqueux, blanchâtre, qu’offre l’eau de mer?

— Rien autre chose que la vie. »

Puis, revenant sur ce mot trop simple et trop absolu, il ajouta : « Je veux dire une matière à demi organisée et déjà tout organisable. Elle n’est en certaines eaux qu’une densité d’infusoires, en

d’autres ce qui va Vôtre, ce qui peut le devenir. — Du reste, cette étude est à faire; elle n’a pas été encore commencée sérieusement. » (17 mail860.)

En le quittant, j’allai tout droit chez un grand physiologiste dont l’opinion n’a pas moins d’autorité sur mon esprit. Je lui pose la môme question. Sa réponse fut très-longue, très-belle. En voici le sens : « On ne sait pas plus la constitution de l’eau qu’on ne sait celle du sang. Ce qu’on entrevoit le mieux, pour le mucus do l’eau de mer, c’est qu’il est tout à la fois une fin et un commencement. Résulte-t-il des résidus innombrables de la mort qui les céderait à la vie? Oui, sans doute, c’est une loi; mais, en fait, dans ce monde marin, d’absorption rapide', la plupart des êtres sont absorbés vivants; ils ne traînent pas à l’état de mort, comme il en advient sur la terre, où les destructions sont plus lentes. La mer est l’élément très-pur; la guerre et la mort y pourvoient et n’y laissent rien de rebutant.

« Mais la vie, sans arriver à sa dissolution suprême, mue sans cesse, exsude de soi tout ce qui est de trop pour elle. Chez nous autres, animaux terrestres, l’épiderme perd incessamment. Cés mues , qu’on peut appeler la mort quotidienne et partielle, remplissent le monde des mers d’une richesse gélatineuse dont la vie naissante profite à l’instant. Elle trouve en suspension la surabondance hui-

lis

leuse (le celle exsudalion commune, les parcelles animées encore, les liquides encore vivants, qui n’ont pas le temps de mourir. Tout cela ne retombe pas à l'état inorganique, mais entre rapidement dans les organismes nouveaux. C’est , de toutes les hypothèses, la plus vraisemblable; en sortir, c’est se jeter dans d’extrêmes difficultés. »

Ces idées des hommes les plus avancés et les plus sérieux d’aujourd’hui ne sont point inconciliables avec celles que professait, il y a près de trente ans, Geoffroy Saint-Hilaire sur le mucus général où il semble que la nature puise toute vie. « C’est, dit-il, la substance animalisable, le premier degré des corps organiques. Point d’êtres, animaux, végétaux, qui n’en absorbent et n’en produisent au premier temps de la vie, et quelque faibles qu’ils soient. Son abondance augmente plutôt en raison de leur débilité. »

Ce dernier mot ouvre une vue profonde sur la vie de la mer. Ses enfants pour la plupart semblent des fœtus à l’état gélatineux qui absorbent et qui produisent la matière muqueuse, en comblent les eaux, leur donnent la féconde douceur d'une ma-

trice infinie où sans cesse de nouveaux enfants viennent nager comme en un lait tiède.

Assistons à l’œuvre divine. Prenons une goutte dans la mer. Nous y verrons recommencer la primitive création. Dieu n’opère pas de telle façon aujourd’hui, et d’autre demain. Ma goutte d’eau, je n’en fais pas doute, va dans ses transformations me raconter l’univers. Attendons et observons.

Qui peut prévoir, deviner, l’histoire de cette goutte d’eau? — Plante-animal, animal-plante, qui le premier doit en sortir?

Cette goutte, sera-ce l’infusoire, la monade primitive qui, s’agitant et vibrant, se fait bientôt ribrion? qui, montant de rang en rang, polype, corail ou perle, arrivera peut-être en dix mille ans à la dignité d’insecte?

Cette goutte, ce qui va en venir, sera-ce le fil végétal, le léger duvet soyeux qu’on ne prendrait pas pour un être, et qui déjà n’est pas moins que le cheveu premier-né d’une jeune déesse, cheveu sensible, amoureux, dit si bien : cheveti de Vénus ?

Ceci n’est point de la fable, c’est de l’histoire na-

turelle. Ce cheveu de deux natures (végétale et animale) où s’épaissit la goutte d’eau, c’est bien Taîné de la vie.

Regardez au fond d’nne source, vous ne voyez rien d'abord; puis, vous distinguez des gouttes un peu troubles. Avec une bonne lunette, ce trouble est un petit nuage, gélatineux? ou floconneux? Au microscope, ce flocon devient multiple, comme un groupe de filaments, de petits cheveux. On croit qu’ils sont mille fois plus fins que le plus fin cheveu de femme. Voilà la première et timide tentative de la vie qui voudrait s’organiser. Ces conferves, comme on les appelle, se trouvent universellement dans l’eau douce, et dans l’eau salée quand elle est tranquille. Elles commencent la double série des plantes originaires de mer et de celles qui sont devenues terrestres quand la terre a émergé. Hors de l’eau monte la famille des innombrables champignons, dans l’eau celle des conferves, algues et autres plantes analogues.

C’est l’élément primitif, indispensable de la vie, et on le trouve déjà où elle semble impossible. Dans les sombres eaux martiales chargées et sur-

chargées de fer, dans des eaux thermales trèschaudes , vous trouvez ce léger mucus et ces petites créatures qui ont l’air d’en être des gouttes à peine fixées, mais qui oscillent et se meuvent. Peu importe comme on les classe, que Candolle les honore du nom d’animaux, que Dujardin les repousse an dernier rang des végétaux. Ils ne demandent qu’à vivre, à commencer par leur modeste existence la longue série des êtres qui ne deviennent possildes que par eux. Ces petits, vivants ou morts, les nourrisseï'' d’eux-mémes et leur administrent d’en bas la gélatine de vie qu’ils puisent incessamment dans l’eau maternelle.

C’est sans aucune vraisemblance qu’on montre comme spécimen de la création première des fossiles ou dos empreintes d’animaux, de végétaux compliqués : des animaux (les trilobites) qui ont déjà dos sens supérieurs, dos yeux, par exemple; des végétaux gigantesques de puissante organisation. Il est infiniment probable que des êtres bien plus simples précédèrent , préparèrent ceux-là , mais leur molle consistance n’a pas laissé trace. Comment ces faibles anraiont-ils pu ne pas dispa-

raitre, lorsque les plus dures coquilles sont percées, dissoutes? On a vu dans la mer du Sud des poissons à dents acérées brouter le corail, comme un mouton broute l’herbe. Les molles ébauches de la vie, les gélatines animées , mais à peine encore solides, ont fondu des millions de fois avant que la nature pût faire son robuste trilobite, son indestructible fougère.

Restituons à ces petits (conferves, algues microscopiques, êtres flottants entre deux régnes, atomes indécis encore qui convolent par moments du végétal à l'animal, de l’animal au végétal), restituonsleur le droit d’aînesse, qui, selon toute apparence, doit leur revenir.

Sur eux et à leurs dépens, commence à s’élever l’immense, la merveilleuse flore marine.

A ce point où elle commence, je ne puis m’empôcher de dire ma tendre sympathie pour elle. Pour trois raisons, je la bénis.

Petites oïl grandes, ces plantes ont trois caractères aimables : •

Leur innocence d’abord. Pas une ne donne la mort. Il n’y a nul poison végétal dans la mer. Tout, dans les plantes marines, est santé et salubrité, bénédiction de la vie.

Ces innocentes ne demandent qu’à nourrir l’animalité. Plusieurs (comme les laminaires) ont un

sucre doux. Plusieurs ont une amertume salutaire (comme la belle céramie pourpre, et violette, qu’on appelle mousse de Corse). Toutes concentrent un mucilage nourrissant, spécialement plusieurs fucus, la céramie des salanganes dont on mange les nids à la Chine, le capillaire, ce sauveur des poitrines fatiguées. Pour tous les cas où l’on ordonne l’iode aujourd’hui, jadis l’Angleterre faisait des confitures de varech.

Le troisième caractère qui frappe dans cette végétation, c’est qu’elle est la plus amoureuse. On est tenté de le croire quand on voit ses étranges métamorphoses d’hymen. L’amour est l’effort de la vie pour être au delà de son être et pouvoir plus que sa puissance. On le voit par les lucioles et autres petits animaux qui s’exaltent jusqu’à la flamme, mais on ne le voit pas moins dans les plantes par les conjuguées^ les algues, qui, au moment sacré, sortent de leur vie végétale, en usurpent une plus haute et s’efforcent d’être animaux.

Où commencèrent ces merveilles? Où se firent les premières ébauches de l’animalité? Quel dut être le théâtre primitif de l’organisation?

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l.A MER DE LAIT.

Jadis on en disputait fort. Aujourd’hui il y a sur ces choses un certain accord dans l’Europe savante. Je puis prendre la réponse dans nombre de livres acceptés, autorisés, mais j’aime mieux l’emprunter à un Mémoire récemment couronné par l’Académie des sciences et couvert par conséquent de sa haute autorité.

On trouve des êtres vivants dans des eaux chaudes de quatre-vingts à quatre-vingt-dix degrés. C’est quand le globe refroidi descendit à cette température que la vie devint possible. L’eau alors avait absorbé en partie l’élément de mort, le gai acide carbonique. On put respirer.

Les mers furent d’abord semblables à ces parties de l’océan Pacifique qui n’ont que peu de profondeur et sont semées de petits îlots bas. Ces îlots sont d’anciens volcans, des cratères éteints. Les voyageurs ne les connaissent que par le sommet qu’ils montrent et que les travaux des polypes exhaussent. Mais le fond, entre ces volcans, est probablement non moins volcanique , et dut être, pour les essais de la création primitive, un réceptacle de vie.

La tradition populaire a fait longtemps des volcans les gardiens des trésors souterrains qui, par moments, laissent échapper l’or caché dans les profondeurs . Fausse poésie qui a du vrai. Les

régions volcaniques ont en elles le trésor du globe, de puissantes vertus de fécondité. Elles douèrent la terre stérile. De la poussière de leurs laves, de leurs cendres toujours tièdes, la vie dut s’épanouir.

On sait la richesse des flancs du Vésuve, des vais de l’Elna dans les longues racines qu’il pousse é la mer. On sait le paradis que forme sous l’Ilimalaya le beau cirque volcanique de la vallée de Cachemire. Cela se répète à chaque pas pour les îles de la mer du Sud. »

Dans les circonstances les moins favorables, le voisinage des volcans et les courants chauds qui les accompagnent continuent la vie animale aux lieux les plus désolés. Sous l’horreur du pôle antarctique, non loin du volcan Érèbe, James Rossa trouvé des coraux vivants mille brasses sous la mer glacée.

Aux premiers âges du monde, les innombrables volcans avaient une action sous-marine bien plus puissante qu’aujourd’hui. Leurs fissures, leurs vallées intermédiaires, permirent au mucus marin de s’accumuler par places, de s’électriser des courants. Là sans doute prit la gélatine, elle se

fixa, s’affermit, se travailla et fermenta de toute sa jeune puissance.

Le levain en fut l’attrait de la substance pour elle-même. Des éléments créateurs, nativement dissous dans la mer, se firent des combinaisons, j’allais dire dès mariages. Des vies élémentaires parurent, d’abord pour fondre et mourir. D’autres, enrichis de leurs débris, durèrent, êtres préparatoires, lents et patients créateurs qui, dès lors, commencèrent sous J^au le travail éternel de fabrication et le continuent sous nos yeux.

La mer, qui les nourrissait tous, distribuait à chacun ce qui lui allait davantage. Cliacun la décomposant à sa manière, à son profit, les uns (polypes, madrépores, coquilles) absorbèrent du calcaire, d’autres (comme les tuniciers du tripoli, les prêles rugueuses, etc.) concentrèrent de la silice. Leurs débris, leurs constructions, vêtirent la sombre nudité des roches vierges, filles du feu, qui les avait arrachées du noyau planétairCj les lançait brûlantes et stériles.

Quartz, basaltes et porphyres, cailloux demi-vi- Irifiés, tout cela reçut de nos petits créateurs une enveloppe moins inhumaine, des éléments doux et féconds qu’ils liraient du lait maternel (j’appelle ainsi le mucus de la mer), qu’ils élaboraient, déposaient, dont ils firent la terre habitable. Dans

LA MEn PE LAIT.

ces milieux plus favorables put s’accomplir l’amclioralion, l’ascension des espèces primitives.

Ces travaux durent se faire d’abord entre les îles volcaniques, au fond de leurs archipels, dans ces méandres sinueux , ces paisibles labyrinthes où la vague ne pénètre que discrètement, tièdes berceaux pour les premiers-nés.

Mais la fleur épanouie fleurit en toute plénitude dans les enfoncements profonds, par exemple des golfes indiens. La mer fut là un grand artiste. Elle donna à la terre les formes adorées, bénies, où se plaît à créer l’amour. De ses caresses assidues, arrondissant le rivage, elle lui donna les contours maternels, et j’allais dire la tendresse visible du sein de la femme, ce que l’enfant trouve si doux, abri, tiédeur et repos.

L’ATOME

Un pêcheur m’avait donné un jour le fond de son filet, trois créatures presque mourantes, un oursin, une étoile de mer, et une autre étoile, une jolie ophiure, qui agitait encore et perdit bientôt ses bras délicats. Je leur donnai de l’eau de mer, et les oubliai deux jours, occupé par d’autres soins. — Quand j’y revins, tout était mort. Rien n’était reconnaissable ; la scène était renouvelée.

Une pellicule épaisse et gélatineuse s’était formée à la surface. J’en pris un atome au bout d’une aiguille, et l’atome, sous le microscope, me montra ceci :

Un tourbillon d’animaux, courts et forts, trapus, ardents (des kolpodes)^ allaient, venaient, ivres de

L’ATO MK.

vie, — j'oserais dire, ravis d'êlre nés, faisant leur fôlc de naissance par une étrange bacchanale.

Au second plan fourmillaient de tout petits serpenteaux ou anguilles microscopiques qui nageaient moins qu’ils ne vibraient pour se darder en avant (on les nomme vibrions).

Las d’un si grand mouvement, l’œil pourtant remarquait bientôt que tout n’était pas mobile. Il y avait des vibrions encore roides qui ne vibraient pas. Il y en avait de liés entre eux, enlacés, groupés en grappes, en essaims, qui ne s’étaient pas détachés et qui avaient l’air d’attendre le moment de la délivrance.

Dans cette fermentation vivante d’êtres immobiles encore, se ruait, rageait, fourrageait, la meute désordonnée de ces gros trapus (les kolpodes), qui semblaient en faire pâture, s’en régaler, s’y engraisser, vivre là à discrétion.

Notez que ce grand spectacle se déployait dans l’enceinte d’un atome pris à la pointe d’une aiguille sur la pellicule. Combien de scènes pareilles aurait offertes cet océan gélatineux, si promptement venu sur le vase 1 Le temps avait été merveilleusement mis à profit. Les mourants ou morts, de leur vie échappée, avaient sur-le-champ fait un monde. Pour trois animaux perdus, j’en avais gagné des millions; ceux-ci si jeunes et si vivants, emportés d’un mou-

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