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vement si violent, si absorbant, d'une vraie furie de vivre !
Ce monde infini, tellement mêlé au nôtre, qui est partout autour de nous-mêmes, en nous, était à peu près inconnu jusqu’à ce temps. Swammerdam et autres, qui jadis l’avaient entrevu, furent arrêtés au premier pas. Bien tard, en 18 o 0 , le magicien Ehrenberg l’évoqua, le révéla, le classa. Il étudia la figure de ces invisibles, leur organisation, leurs mœurs, les vit absorber , digérer, naviguer, chasser, combattre. Leur génération lui resta obscure. Quels sont leurs amours’? ont-ils des amoui's ? Cliez des êtres si élémentaires, la nature fait-elle les frais d’une génération compliquée? Ou naîtraientils spontanément, comme telle moisissure végétale? la foule dit : « comme un champignon. » Grande question où plus d’un savant sourit et secoue la tête. Ûn est si sûr de tenir dans sa main le mystère du monde, d’avoir invariablement fi.xé les lois de la viol C’est à la nature d’obéir. Lorsqu’on dit à Réaumur, il y a cent ans, que la femelle du ver à soie pouvait produire seule et sans mâle, il nia, dit : « Rien ne vient de rien. » Le fait, toujours démenti, et toujours prouvé, vient de
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l’fitrc enfin décidément et admis, non-seulement pour le ver à soie, mais pour l'abeille et certain papillon, pour d’autres animaux encore.
De tout temps, chez toute nation, chez les sages et dans le peuple, on disait : « La mort fait la vie. » On supposait spécialement que la vie des imperceptibles surgit immédiatement des débris que la mort lui lègue. Harvey môme, qui le premier formula la loi de génération, n’osa démentir cette ancienne croyance. En disant : Tout vient de l’œuf, il ajouta: ou des éléments dissous de la vie précédente.
C’est justement la théorie qui vient de renaître avec tant d’éclat par les expériences de M. Pouchet. 11 établit que des débris d’infusoires et autres êtres se crée la gelée féconde, la « membrane prolifère, » d’où naissent non pas de nouveaux êtres, mais les germes, les ovules d’où ils pourront naître ensuite.
Nous sommes dans un temps de miracles. 11 faut en prendre son parti. Celui-ci n’a rien qui étonne. , On aurait ri autrefois si quelqu’un eût prétendu que des animaux, indociles aux lois établies, se donnent la licence de respirer par la patte. Les beaux
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travaux de Milne Edwards ont mis cela en lumière. De même Cuvier etBlainville avaient, dit-on, observé que d’autres êtres, qui n’ont pas d’organes réguliers de circulation, y suppléent par les intestins; mais ces grands naturalistes trouvèrent la chose si énorme, qu’ils n’osèrent la dire. Elle est établie aujourd’hui par le même Milne Edwards, parM. de Quatrefages, etc.
Quoi qu’on pense de leur naissance, nos atomes nés une fois offrent un monde infiniment, admirablement varié. Toutes les formes de vie y sont déjà représentées honorablement. S’ils se connaissent, ils doivent croire qu’ils composent entre eux une harmonie complète qui laisse peu à désirer.
Ce ne sont pas des espèces dispersées, créées à part. C’cstvisiblement un règne, oùles genres divers ont organisé une grande division du travail vital. Ils ont des êtres collectifs comme nos polypes et nos coraux, engages encore, subissant les servitudes d'une vie commune. Ils ont de petits mollusques qui s’habillent déjà de mignonnes coquilles. Ils ont des poissons agiles et de frétillants insectes, de fiers crustacés, miniature des crabes futurs, comme
eux, armés jusqu’aux dénis, guerriers atomes qui diasscnl des atomes inoffensifs.
Tout cela dans une richesse énorme et épouvantable qui humilie la pauvreté du monde visible. Sans parler de ces rhizopodes qui de leurs petits manteaux ont fait leur part des Apennins, surexhaussé les Cordillères, les seuls foraminifères, cette tribu si nombreuse tl’atomes à coquilles, comptent jusqu’à deux mille espèces (Charles d’Orbigny). On les trouve contemporains de tousles âges delà terre. Ils se représentent toujours à diverses profondeurs dans nos trente crises du globe, variant quelque peu de formes, mais persislantcomme genre, restant témoins identiques de la vie de la planète. Aujourd’hui le froid courant du pôle austral que la pointe de l’Amérique divise entre ses deux rivages en envoie impartialement quarante espèces vers la Plala, quarante vers le Chili, Mais la grande manufacture où ils se créent et s’organisent parait être le fleuve chaud de la mer qui part des Antilles. Les courants du Nord les tuent. Le grand torrent paternel les charrie morts à Terre- Neuve et dans tout notre océan, dont ils composent le fond. *
Oiiaiid 1 illustre père des atomes, j’entends leur
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parrain, Ehrenberg, les baptisa, les patrona, les introduisit dans la science, on l’accusa de faiblesse pour eux, on dit qu’il faisait trop valoir ses petites créatures. 11 les déclarait compliqués, très-élevés d’organisation. Sa libéralité était telle pour eux, qu’il allait jusqu’à leur donner cent vingt estomacs. Le monde visible se piqua, et, par une réaction violente, Dujardin les réduisit à la dernièn; simplicité. Ces organes prétendus pour lui ne sont qu’apparence. Cependant, ne pouvant nier leur puissance d’absorption, il leur accorde le don d’improviser, à chaque instant, des estomacs d'à propos, à la mesure des morceaux qu’il s’agit d’avaler. Cette opinion n’a gagné nullement M. l’ouchel (qui penche pour Ehrenberg).
Ce qui est incontestable et admirable chez eux, c’estlavigueur du mouvement.
Plusieurs ont toute l’apparence d’une précoce individualité. Ils ne restent pas longtemps asservis à la vio communiste et polypièreoù traînent leurs supérieurs immédiats, les vrais polypes. Beaucoup de ces invisibles, de prime saut, sont individus, c’està-dire des êtres capables d’aller, venir seuls, à leur
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fantaisie, de libres citoyens du monde qu! ne dépendentqued’eux-mêmesdansla direction de leui“s mouvements.
Tout ce qui pourra s’imaginer de locomotions différentes, de manières d’aller dans le monde supérieur, est égalé, surpassé d’avance par les infusoires. Le tourbillon impétueux d’un astre puissant, d’un soleil qui entraîne comme ses planètes les faibles qu’il a rencontrés, la course moins régulière de la comète échevelée qui traverse ou qui disperse des mondes vagues sur son passage, la gracieuse ondulation de la svelte couleuvre qui suit l’eau ou nage à terre, la barque oscillante qui sait tourner à propos, dériver pour passer plus loin; enfin la reptation lente et circonspecte de nos tardigrades, qui s’appuient, s’attachent à tout, toutes ces allures diverees se trouvent chez les imperceptibles. Mais avec quelle merveilleuse simplicité de moyens! Tel n’est lui-même qu’un fil qui, pouravancer, se darde, comme un tire-bouchon élastique. Tel, pour rame et gouvernail, n’a qu’une queue ondulante ou do petits cils qui vibrent. Les charmantes vorticelles comme des urnes de fleurs s’amarrent ensemble sur une île (une petite plante, un petit crabe), puis s’isolent en détachant leur délicat pédoncule.
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Ce qui frappe bien plus encore que les organes de mouveraenl, c’est ce qu’on pourrait appeler les expressions, les attitudes, les signes originaux de l’humeur et du caractère. Il y a des êtres apathiques, d’autres très-vifs et fantasques, d’autres agités pour la guerre, d’autres cmpresséé sans cause (ce semble) et dans une vaine agitation. Parfois, à travers une masse de gens tranquilles et paisibles, un étourdi, sourd et aveugle, renverse ou écarte tout.
Prodigieuse comédie! Ils ont l’air de faire ci^re eux la répétition du drame que jouera notre monde, le noble et sérieux monde des gros animaux visibles.
A la tête des infusoires, nommons avec quelque respect les géants majestueux, les deux chefs d’ordre, le haut type du mouvement, celui de la force, lente, mais redoutable, armée.
Prenez de la mousse d’un toit, mettez-la quelc[pes jours dans l’eau, regardez au microscope. Un puissant animal, qui est, faut-il dire, l’éléphant, la baleine des infusoires, se meut avec une vigueur et une grâce de jeune vie que n’ont pas toujours ces colosses. Respect ! c’est le roi des atomes, le roti- ' fére, ainsi nommé, parce qu’aux deux côtés de la tête il porte deux roues, organes de locomotion qui l’assiinileraienl au bateau à vapeur, ou peut-
êli'c armes de chasse. qui l’aident à alteindre de petites proies.
Tout fuit, tout cède, un seul résiste, ne craint rien, se fie à ses armes. C’est un monstre, mais déjà pourvu de sens supérieurs. Il a deux grands yeux de pourpre. Peu mobile, et vrai tardigrade, en revanche, il voit et il est armé. Il a, à ses fortes pattes, des ongles fort accentués, qui lui servent à s’amarrer, au besoin, sans doute à combattre.
Puissant début de la nature, qui, dans cette économie de substance et de matière, avec rien commence à créer de façon si majestueuse ! Sublime coup d’archet d’ouverture ! Ceux-ci (qu’importe la taille?) ont une puissance colossale d’absorption et de mouvement que seront bien loin d’avoir les énormes animaux qu’on classe beaucoup plus haut dans la série animale.
L’huître, fixée sur son rocher, la limace, marchant sur le ventre, sont au rolifère ce que me seraient, à moi, les Alpes, les Cordillères, des êtres si disproportionnés, qu’on ne peut les mesurer du regard, à peine du calcul et de la pensée.
. Cependant qu’est devenue chez ces montagnes ani-
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males la prestesse et l’ardeur de vie que dt^ployail lerolifère? Quelle chute nous faisons en montant!... Mes atomes étaient trop vivants, mobiles jusqu’à éblouir, et ces gigantesques hôtes sont frappées de paralysie.
Qué serait-ce si le rolifère pouvait concevoir l’être collectif où sommeille un infini, par exemple, la superbe, la colossale éponge étoilée que vous voyez au Muséum? Elle est à lui ce qu’est à l’homme le globe môme de la terre avec ses neuf mille lieues de tour. Eh bien, je suis convaincu que dans celte comparaison, loin d’en être humilié, l’atome aurait un accès d’orgueil et dirait : « Je suis grand. »
Ah! rotifère, rotifère! Il ne faut mépriser personne.
Je sens bien tes avantages et ta supériorité. — Mais qui sait si cette vie captive dont tu ris n’est pas un progrès! Ta liberté étourdie d’agitatiou vertigineuse serait-elle le terme des choses ? Pour prendre son point de départ vers des destinées plus hautes, la nature aime mieux subir un immobile enchantement. Elle entre au sépulcre obscur de ce triste communisme où chaque élément compte
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peu. Elle apprend à dominer l’inquiétude individuelle, à concentrer la substance au profit des vies supérieures.
Elle sommeille là quelque temps, comme la Belle au bois dormant. Mais, sommeil ou captivité, ensorcellement, quoi que ce soit, cet état n’est pas la mort. Elle vit, cette âpre matière de l’éponge,' feutrée de silex. Sans se mouvoir, sans respirer, sans organes de circulation, sans aucun appareil des sens, elle vit. Comment le sait-on?
Elle enfante deux fois par an. Elle a l’amour à sa manière, et môme plus richement que bien d’autres. Au jour venu, de petites sphères échappent de la mère éponge, armées de faibles nageoires qui leur donnent quelques moments de mouvement et de liberté. Bientôt fixées, elles se montrent des spongilles délicates qui vont à leur tour grandir.
Ainsi, dans l'absence apparente des sens et de tout organisme, dans cette mystérieuse énigme, au seuil douteux de la vie, la génération la révèle et fait l’ouverture du monde visible par lequel nous allons monter. Rien n’est encore, et dans ce rien apparaît déjà la maternité. Comme chez les dieux d’Égypte, Isis, Osiris, qui engendrent avant leur naissance, l’Amour ici naît avant l’ôtre.