‹ La merChapitre 45 sur 77 · I.c corps, le pauvre corps, les flots profonds et froids · texte numérisé non relu

I.c corps, le pauvre corps, les flots profonds et froids

Le roulent maintenant au hasard des marées.

Parmi les prés voguants des alg:ues démarrées

f)ù paissent les poissons qui mettront en lambeaux

Tous SCS membres épars dans de vivants tombeaux.

Et nul ne lui fera son lit pour qu'il > dorme.

11 ne restera rien de lui, rien de sa forme,

Kion qui de ce qu'il fut garde le souvenir,

Kicn qu'on puisse revoir, rien qu'on puisse bénir.

Il no restera rien de lui, que sa pauvre âme

L'iion entendra pleurer les nuits où la mer brame.

So7i garde-pipe et son couteau.

Son garde-pipe et son couteau.

Et son sabot flottai-ait sur l'eau, Mon tradéri tra trou Ion la, Mon tradéri tra lanlai-ai-aire .

Ah ! les enfants sans i)ôre et le noyé hideux !

Nous étions trois, et nous ne sonnues plus (pie deux.

Comme il flotte sur l'eau, le sabot solitaire !

Ah ! pôcheur qui l'en vas, pour(|uoi fuis-tu la terre ?

Ainsi parlent les morts par la bouche des flots.

.\insi dit la chanson que rhylhment leurs sanglots.

Oui. pourquoi t'en aller sur lu vague si fausse.

Toi qui sais que son creux peut devenir la fosse? l'oui-quot loujoui-s vofjuer, pour finir comme novis llans celte tomijc où nul ne nieltra les genoux .' Ali : pêcheur qui l'en vas. reste donc sur la terre. Ne \ois-lu pas sur leau le sabot solitaire .' Mais la voix du pêcheur plus proche a retenti. Il revient en chantant comme il était parti ; Itevient ce soir, et pour repartir à l'aurore. Huand il repartira, c'est en chantant encore, Toujours hrave, toujours d'un cœur insoucieux. Sur l'infini des eaux, sous l'infini des cieux. Ses (ilets sont posés. La mer grossit. N'empêche IJu'il est sûr pour demain de faire bonne i)êche. La femme et les petits ne manqueront de rien. Il chante. Ah ! ce métier de chien, de galérien, (In l'aime, ou l'aime tant, d'une amour si têt ne ! (lest la mer (|ui vous plail, cette mer qui \ous tue. Klli" sait vous manger, mais aussi vous nourrir. Un en a tant vécu qu'on en peut bien mourir ! I!l le pécheur, tout près d'arriver à la côte, Kcprcnd l'air d'une voix plus joyeuse et plus haute.

Nous étions deux, nous étions trois, Nous étions deux, nous étions trois.

Va donc, le vent du nord, l'homme qu'un flot emporte.

La veuve en deuil, les ga.s orphelins, bah ! qu'inqiorte !

La mer qui fait tout ça ne le fait pas exprès.

l'uis, la mer avant tout, et les autres après !

Iloup ! quand même, etgaîmcnt, en marins que nous sommes!

Tant que la mer vivra, la mer aura des hommes.

LE si: H ME. NT

.\\cc sa coiffe noire el sa figure pâle.

Ses yeuK fixes, son pas brusque, sa voix (lui râle.

Kt les grands gestes fous de ses Ircnihlantes mains.

Kllc avait vraiment lair dun spectre ; et les gamins

Se sauvaient effarés quand au coin d'une rue

Ils la voyaient surgir comme une ombre apparue.

Toujours propre, d'ailleurs, des sabots au bandeau.

La toile reprisée et lavée à grande eau,

La coque sans un trou, la mâture complète,

.\insi qu'un vieux bateau dont on fait la toilcllc ;

Kl l'on devinait bien, rien ((uc par son grécrncnl.

Uue ce corps n'avait pas en tout l'esprit déincnl.

,\ vrai dire, elle était avisée, économe,

Kt travailleuse, et dure au travail conunc un homme :

.Mais, sombre et vague même aux instants les meilleurs

f^on âme paraissait toujours partie aillem'S.

rourlaiit l'Ile aiiiail pu, sans icfiiels ni chimères, Vivoler comme une aulio, au juger des commères, Elaiit sœur, mère, veuve et lillc de marins, I/État à ses vieux ans faisait des jours sereins, (lommc il sied ; car on sait qu'il rend avec usure. Pour payer son logis dans lui coin de masure, Nourrir son pclit-fils et manger de surcroit, Grâce à trois pensions ensemble elle avait droit A trente francs et des centimes par trimestre. Avec quoi, du premier janvier à Saiiit-Sjlveslrc. Sans demander l'aumône elle trouvait moyeu De subsister, et môme en ménageant son bien. Donc, qu'elle eût des raisons contre la destinée. Soit ! Mais perdre le sens pour ça, quelle obstinée I A toujours ruminer ainsi son deuil ancien Et ne point s'accalmir, elle y mettait du sien ! Sans doute, elle avait eu de cruelles épreuves. Ouoi, cependant ? C'est là le sort de tant de veuves ! Tant d'autres ont rempli de leurs cris superflus La grève où l'on attend ceux qu'on ne revoit plus ! Tant d'autres ont souffert, dont la douleur s'envole ! Kllc, la sienne était restée. Elle était folle. Elle avait tour à tour dans les flots et les vents Perdu, si bien portants au départ, si vivants, Père, frère, mari, tous morts sans funérailles. Et cinq braves enfants sortis de ses entrailles. Maintenant, au foyer vide, autrefois si pleiji, Elle demeurait seule avec un orphelin.

Son pclil-lils, dernier de toute cette race, l'our le défendre, lui, contre la mer vorace,

Kllc avait lelusé, pauvre, qu'il prolilât

De l'école gratuite où sont pris par l'Etat

Les orphelins des gens de mer morts au service.

Qu'il y fût élevé pour devenir novice.

Oh! non, jamais! Lui, lui, courir les flots liideuv!

Non, pas de ça ! Plutôt crever de faim tous deux !

(lar sa folie était contre la mer. En elle

C'est comme une ennemie atroce et personnelle

(Qu'elle voyait. La mer était quelqu'un, pour sur.

Avec des cris d'orage et des rires d'azur.

Elle la détestait du profond de son âme.

Et ne se gênait pas pour le dire à l'infâme

Qu'elle venait toujours aux heiu-es de gros temps

Lapider de galets et de mots insultants.

Elle y menait l'enfant, et là, fauve, hagarde.

Dans le fracas du flux elle clamait : — Regarde !

C'est celle-là qui prend les hommes, les maris,

Les pores, les fds, tout ! C'est elle qui t'a pris

Ton i)ôre après m'avoir pris le mien, la méchaulc.

Oh ! n'écoute jamais, petit, ce qu'elle chante.

C'est une gueuse, c'est une sorcière. Un jour

Elle t'appellera pour lui faire l'amour.

Car elle appelle ainsi tous les mâles sur elle,

La maudite putain, la vieille maquerelle.

Elle t'appellera doucement par ton nom.

En faisant pst! pst ! Dis, tu lui lépoiidras non.

Mon gas ? Tu n'iras point là-has comme les aulrcs.

Tu lui diras d'abord de le rendre les nôtres,

Et qu'elle est une gouine, et le vent un bandit.

Et que c'est moi, ta grand'mèrc, (|ui te l'ai dil.

El si pour fattircr, levant ses jupes vertes. Elle t'offre son ventre et ses cuisses ouvertes. Tu cracheras dedans pour lui montrer le cas Ou'il faut en faire. Dis, lu n'iras point, mon gas? ,lurc-le, jure ! — Et lui, soûlé par sa colère. Jetait aussi dans l'eau des galets pour lui plaire. Et jurait par serment, en crachant vers le flot. Qu'il ne serait jamais pécheur ni matelot. Ces jours-là, la grand'mère avait le cœur moins somlire Et quand, le soir venu, devant l'àtre plein d'ombre Elle s'assoupissait à tricoter son bas.

C'est presque en souriant qu'elle grognait tout bas : — Non, lu ne l'auras pas, celui-là, sale garce 1 — Mais les échos du large en leur haleine éparse Apportaient au sommeil de l'enfant qui rêvait Tous les bruits de la mer chantant à son chevel. Dans ces vagues rumeurs il lui semblait entendi-e Des siens qui l'appelaient la voix lointaine et tendre. Ses oncles, son grand-père et son père : cl ceux-là Lui disaient : — Nous l'aimions, celle mer. Aime-la ! Crois-nous et n'en crois i)as la folle de grand'racrc. La mer est aussi douce, enfant, qu'elle est amèrc. Ses flots mobiles, c'est notre patrie à nous. Va, laisse les terriens eulrer jusqu'aux genoux Dans la terre boueuse où leur pied prend racine. Ils ont peur de la mer comme d'une assassine. (Test que pour en sentir les rudes voluptés Il faut des reins vaillants et des cœui-s indomptés ; Il faut, ainsi que loi, hbre des terrciu-s vaines. Avoir du brave sans de mariu dans les vciiies.

.N'csl-ce pas, noire gas, que ce sang-lù souvent Te lait batti-e le pouls par les soirs do grand vent. Et que ça le plairait d'aller sous les ("-toiles l'icouter la chanson que le vent chante aux voiles "? Dis, notre gas, dis-le, que lu n'as peur de rien. Hue tu ne seras pas failli chien de terrien. (Juc tu l'embarqueras comme un fds de vrais hommes, (Juitle à venir un jour nous rejoindre où nous sommes ! Crois-tu donc, après tout, qu'on soil si malheureux De mourir dans les flols. ajanl vt'eu sur eux? Non, non. Et puis, vois-tu, ses instants de folie N'empôchcnt pas la mer d'ûtre la mer jolie, l'ajs de l'aventure cl de la liberl(5.

Hicn n'en dégoûte plus, quand on en a goûté. I.a soif qu'on \ prend, seule, elle la dôsaltdre. S'il nous était donné de revenir à Icrrc, .Nous tous (|ui l'aimions tant, nous tous (|u'cllc a déçus, Nous ne demanderions qu'à repartir dessus. — Ainsi, par d'autres mots cncor, dans une langue Dont je traduis en vain l'éloquente harangue, Ses ancêtres venaient |)our l'enfanl endormi Rendre à la mer cruelle un témoignage ami. Lenlcmcnl il sentait sourdre au fond de son être 1,'irrésislible cl fou désir de la connaître ; El contre sa grand'môrc il lui donnait raison. Triste, enchaîné dans son serment comme en prison, Il n'osait raconter à la vieille son rêve : Mais il allait parfois, seul, s'asseoir à la grève ; El devant cet espace où jamais il n'irait, AniouriMix df la mer. il piciitail on secret.

Un jour, cntiiK il ii'\ |)iil tenir davanlage. Il avait (jiialorzo ans. Los autres, à cet âge. Étaient mousses à bord et naviguaient (V-jii. La vieille allait mourir. Cela l'encouragea. 11 comprit qu'il n aurait jamais l'ûme assez forle Pour tenir son serment, la gi-and'mère ftant morte. Et ((u'il serait parjure, et qu'il valait bien mieux Lui confier la chose en lui fermant les yeux. Qui donc de ce serment que trahirait son zèle Pouvait le relever, si ce n'était pas elle ? 11 le fallait. Alors, simple et grave, il parla. I/ancicnnc eut un sursaut en entendant cela.

— Qui ? Toi, partir ? Voyons, tu deviens fou, j'espère ! T'cmbarquer, toi ? — Mais lui : — Je suis fils de mon père Oïl les miens sont allés je dois aller aussi.

— Ah ! la gueuse, fit-elle, elle a donc réussi ! Elle me prendra donc toute ma poussinière,

Tout mon sang goutte à goutte et jusqu'à la dernière !

— Grand'môre, écoutez bien. Je inoiuTai sûrement S'il me faut vivre à terre et tenir mon serment. — Et comme elle pleurait, il lui dit à l'oreille :

— Otez-inoi mon serment. — Jamais chose jiarcille, Jamais ! Moi, l'envoyer moi-incme oii trépassa Ton père ! Non, jamais ! Ne demande pas ça !

— Je serai donc parjure. — Oh ! non, non ! Je préfère... La salope, pourtant, ce qu'elle leur fait faire !

C'est bon ! soit ! Ne tiens pas ton serment. Tu mourras Comme les autres, sur son ventre et dans ses bras. Tous, tous, vous y passez, et vous crevez sur elle.

— Eh bcn! quoi, reprit-il, c'est la mort naturelle. —

LES GAS isi

La vieille marmotta quelques mots d'oraison. Puis soupira très bas : — Dire qu'il a raison '. —- Et l'enfant hasardeux, lils des races marines, Ajouta fièrement en gonflant ses narines, Tandis qu'elle râlait les suprêmes sanglots : — C'est coinine ça (|u'on est, nous autres malolols !

ÉTANT DE QUART

:TAiNT DE QUART

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