‹ La merChapitre 44 sur 77 · I.orsqu'en derniers flocons- sa pourpre saigne encor · texte numérisé non relu

I.orsqu'en derniers flocons- sa pourpre saigne encor

Tandis qu'à l'autre bout du ciel la nuit reflète

Ses cheveux dénoués dans la mer violette.

Oh ! comme le vieil air alors vous entre à fond.

Chanté là- bas par un qui dans l'ombre se fond.

Par un pauvre pêcheur qui, tourné vers la ferre.

S'enfonce au large sur sa barque solitaire !

Oh ! le puissant, le fier poëme, et pénétrant !

Quelle évocation il fait ! Quel charme il prend

A rouler sur les flots où ce rameur le pousse

Avec sa rauque voix que le lointain rend douce !

Mais comment le noter, ce poëme ? Comment

En traduire la vie et l'âme, où le moment.

1,'onde immense, le ciel profond, l'ombre infinie.

Mjstérieusement mêlent leur harmonie?

Comme dans un herbier les goémons défunts

Se dessèchent, flétris, et perdent leurs parfums.

Cette musique et ces paroles, entendues

Sur la mer qui frissonne et dans les étendues.

Vont-elles pas mourir et se flétrir aussi

Sur ce froid papier blanc par ma plume noirci '.'

Hah ! les mots, vieux sorciers, ont des métempsj choses,

i;t leurs j)hiltres savants font revivre les choses.

Essayons !

Allendri, pourlant non sans gaité.

L'air s'élance d'abord dans un vers répété,

Kt là, sur un quasi trille qui pirouctlc.

i'ianc en battant de l'aile ainsi qu'une alouette.

Nous étions deux, nous étions trois.

A'ous étions deux, nous étions trois.

Mil foi, oui, deux ou trois '. Ou bien quatre, pcut-ôtrc. l-p compte est, au d(''j)arl, fait par le quartier-maître: Mais le comjite au retour, ah '. qui donc le coiuiail ? l'ist-cc qu'on sait jamais, sui- mer, combien l'on est ? (tu ("'tait trois. On n'est i)lus que deux. Cherchez l'autre 1 Aujourd'hui c'est son lour, et demain c'est le votre. 1ji a-Ion vu jiartir dans le grand bi^niitier ! Mais qu'ini|>ortc : Hardi, les gas ! C'est le métier. Iloup 1 quand même, et gaiment, en marins que nous soi Si l'on ])eusait à ça, la mer serait sans hommes.

Nous étions deux, nous étions trois.

Nous étions deux, nous étions trois.

Nous étions trois mal'lo-ols de (Iroix.

Mon tradéri ira trou Ion la Mon tradéri tra, lantai-ai-aire ?

VA le premier couplet va jojeux s'achevani Sur un coup de gosier qui gueule au nez du veni l%t dont le dernier cri s'envole en rires vagues (Jomme un défi moqueur à la barbe des vagues. Kl pourquoi serait-on si triste, donc, les gas ? On a fait bonne pôclie. Ou rentre sans dégâts. La femme cl les petits auront pitance large. Un airivc. On débarque. On va vendre la charge.

Kl puis on mangera la soupe de poissons Avec un bon pichet de cidre et des chansons. Parbleu ! le vent nest pas toujours si mauvais drille. La nié n'est pas toujours rêchc comme une étrille. Vois, elle est douce, un peu frissante, mais pas plus. C'est la brise qu'il faut [lour traîner les chaluls. 1-e bateau va comme en rivière une gabare, Sans personne au compas, et le mousse à la barre. Il faudrait n'être qu'un failli chien de terrien l'our geindre en ce moment et se plaindre do rien. Va, du gas, et les pieds pendus sur la poulaine, l'are à re|)rcndrc on chœur le refrain à voix iilciiu"

Nous itions trois maClols de Groix Nous étions trois maVlots île Groix, Nous allions de Belle-I-Isle à Groix, Mon tradéri Ira trou Ion la, Mon tradéri tra-lanlai-ai-aire !

Bien sûr! Pourquoi donc triste? Ah ! le sort îles maii Un sort à faire envie, une vie à trois brins I Hitic et bosse, qu'on dit en langue matelote ! .Mousse à douze ans. Ensuite, un congé sur la llolle. Puis, jus([u'à cinquante ans, inscrit. Après, largué ! (Juand près d'un demi-siècle on a bien navigué, On touche, en s'échouant épave sur la grève. Cent soixante-dix francs de pension. Quel rêve ! Mais siu' nos pieds |)cndus vient poudrainor l'embrun. Allrai)e à prendre ini ri<, mon i;ari;ou I Hncoie un !

V là la m{' qui se fàclio et la lame qui brise. A c'I" heure, c'est le vent du nord qui soume en brise. Mauvais bougre de vent qui vous jette aux r*''ci(s, V.l gille à contre-poil les paquets d'eau poussifs. Range à virer ! ]a; vieux nous chatouille le ventre, Et les filins tendus ronflent creux comme un chantre.

Nous allions de Belle-Isle à Groix, Nous allions de Belle-Isle à Groix, Le vent du Nord vint à-à souffler.

C'est vrai, qu'il souffle, tout de môme, et pas pour rire. L'eau clapote'en bouillons comme une poôle à frire. Ben 1 qu'il gimblc tant qu'il voudra dans les agrès ! -Nous en avons troussé bien d'autres au ))lus près. Ce. n'est pas encor lui qui verra notre quille. Souffle, souffle, mon vieux 1 Souffle à goule ècarquille '. Souffle à t'èpoumonner ! Nous n'y serons pas i»ris. Car la barre tient bon, la toile a ses deux ris. Et l'homme est plus malin que la mer n'est méchante. Nous sons parés, mes gas. Holà, du mousse, chante :

Noiis allions de Belle-Isle à Groix, Nous allions de Belle-Isle à Groix, Le vent du nord vint à-à souffler.

Mon tradéri ira trou Ion la.

Mon tradéri Ira lanlai-ai-aire !

Et la voix du pécheur qui va toujours ramant. Là-bas, à l'horizon, n'a pas un tremblement

LES GAS l!i3

En lançant ce couplet où dfjà monte et roule

Le râle rauquc et sourd dont se gonfle la houle.

Car il souille dans la chanson, plus fort, plus dru,

Le maudit vent du nord, le sacré vieux bourru ;

Et les flots flagellés, qu'il rebrousse au passage.

Se cabrent contre lui, lui crachent au visage.

S'enflent, bondissent, fous, et viennent dans leurs sauts

Jusqu'au milieu du pont dégorger leurs naseaux

En secouant, épars, leurs crins aux mèches vertes.

Le bateau coupe eu deux leurs poitrines ouvertes.

Ou les chevauche, grimpe aux croupes des plus hauls,

Puis dans des entonnoirs retombe, et les cahots

Le déhanchent, comme un qui chute d'une échasse.

Maintenant, c'est compris : le grain nous fait la chasse.

Il faut, sans qu'il nous prenne en biais, filer devant,

Sur un tout petit bout de toile dans le vent.

Le ciel se grée en nuit, d'une nuit sans chandelle ;

Et sur ce grand mur noir passent à tire-d'ailc

Des nuages blafards, déchiquetés aux flancs.

Où le bec des éclairs ouvre des accrocs blancs.

L'averse tombe en fouet aux lanières étroites.

La mer est connue un champ de lames toutes droites.

Cargue ! Amène ! Encor ! Tout 1 Plus de toile au bateau

Les ris à l'Irlandaise, a'ie ! à coups de couteau !

En lambeaux arrachés le dernier foc s'envole.

La baume eu deux ! Le mât cra((uc. La barre est folle.

Le vent du nord vint à souffler.

Le vent du nord vint à souffler.

l!*4 LA MER

Il soudlo, souffle, souffle. En vain l'on sY'verlue. Pas niojcn de virer à la brise lôtue.

Et l'on entend d'ici le bruit tonitruant Des taureaux de la mer aux récifs se ruant. C'est la côte, la terre infâme, où l'on se broie .\ux mâchoires des rocs qui lacèrent leur proie. Non, non, plutôt que d'ôtre ainsi mis en morceaux Luttons, colletons-nous encore avec les eaux ! La chaloupe est servie et la vague est goui'mande. y.i'is, l'aviron au poing, c'est l'homme qui commande

Le vent du nord vint à souffler, Le vent du nord vint à souffler.

Faut mettre la chalou-oupe à l'eau.

Mon tradéri tra trou Ion la, Mon tradéri tra lanlai-ai-aire .'

Ah! comme elle parait lamentable d'ici,

La chanson qui là-bas s'égaille sans souci !

IJui sait si ce pécheur, perdu dans l'ombre grise,

.\e va pas renconlrer aussi, lui, cette brise,

Ce \ent du nord qui jette aux rochers le bateau ?

Un coup ))ar le travers, et sa barque fait eau !

Il est seul. Il est loin. 11 n'a rien que sa rame.

Pourtant il va toujours. Il chante. Et tout le drame

Qu'il évoque en deux mots sans un pleur dans la voix,

Tout ce drame surgit. Je l'entends. Je le vois.

Us sont dans la chaloupe, à la rame, à l'aveugle,

Contre l'eau qui rugit, contre le vent qui beugle.

Us ont d(?gringolé dedans comme ils ont pu.

Juste à temps, au moment où le mât s'est rompu,

Où la coque a roulé vers la cùtc prochaine.

Plus de pont ! l'ius de chambre au bon coffre de rhOno :

Plus de voile ! Plus rien que leurs pauvres poings clos

Pour laper sur le mufle à la meute des flots.

Et les monstres sur eux croulent en avalanches,

Dardent leurs ongles verts, font grincer leurs dents blanches

Leur sautent par-dessus quand la barque descend.

Et lâchent de les prendre à la gorge en passant.

Et l'on a beau tenir son banc diine main forte,

Ils sont tant, qu'une f^uculc à la lin vous cm|»orte.

Quand la chaloupe fut à l'eau.

Quand la chaloupe fut à l'eau.

Mon matelot lomba-a dans l'ca Mon tradéri tra trou Ion la, Mon tradéri tra lanlai-ai-aire .'

Ah ! maintenant, c'est comme un vol d'oiseaux moiulris

yue la chanson là-bas se traîne avec des eiis.

Tandis que le pôcheur disparait dans la brunie.

Un vol d'oiseaux lassés, lourds, qui perdent leur plume

Roulant et s'écorchant à la pointe des (lots,

l.c trille du refrain se déchire en sanglols.

LU vol d'oiseaux blessés qui ne vont que d'une aile :

0 tristesse de la lointaine ritournelle 1

(;etle l'ois, en chantant, le pécheur a gémi.

C'était son matelot, celui-là, son ami.

Mon matelot tomba dans l'eau... La voix sanglote...

Il a fait avec moi son congé sur la flotte.

Partis ensemble, dà ! Lâchés ensemble aussi.

Il était, comme moi, de la classe, cl d'ici ;

Et du mémo fdct on aurait dit deux mailles.

Puis, comme moi toujours, il a femme et marmailles.

Veuve, à c"l'hcure, orphelins ! Comment vivre pourtant '

Car il n'a rien laissé, pauvre bougre, en partant.

Sur lui le matelot a sa fortune entière ;

Et quand il tombe à l'eau, c'est l'eau son héritière.

On n'retrouva que son chapeau.

On n'retrouva que son chapeau, Son garde-pipe et son-on couteau, Mon tradéri tra trou Ion la Mon tradéri tra lanlai-ai-aire !

Trois fils ! Et c'est tout ça qu'ils se partageront .'

Lun aura le chapeau, trop large pour son front ;

Ça no ))eut plus servir qu'à demander l'aumono..

Le plus petit prendra l'étui de cuivre jaune ;

Et l'aîné gardera pour l'heure des repas

Le couteau qui coupait le pain qu'il n'aura pas.

Ah ! l'on rêvait pour eux des existences douces.

Hein ! la mère I A présent qu'en fera-t-on ? Des mousses

Et tout de suite ! Avant leur douze ans, embarqués !

Ou bien ça s'en irait mendier sur les quais.

Quant à la veuve, pas même ce qu'ont les autres :

La consolation des lentes patenôtres

Une sur un tertre vert on verse avec ses pleurs

En y mettant un brin de buis, un pot de fleurs !

(^ar son liommc aura bien un coin au champ d'avène,

Sous CCS mots : Mort en mer; mais dans la bière vainc

Page 1