‹ La merChapitre 72 sur 77 · I-'orùls vierges aux mille [ilanles · texte numérisé non relu

I-'orùls vierges aux mille [ilanles

1 ii> lie lianes oiiHulaiilos.

l^iilaccmcnls vertigineux.

(Combien que le flux sur la roclic Tour à tour accroche cl <l(''croclic.

lit dont il nous montre tout proche Le lacis de nerfs et de nœuds '.

l'armi les flaques où fourmille

L'évaporalion des eaux,

Vois donc ! (^("'ramie en ramillc.

Kslocarj>(?c en nids d'oiseaux.

Ulve large, à plat, qui se cane.

K\cntail ouvert de 1 agai-c.

riocamium aux fins roseaux.

Laminaire gladiolée.

Lanière en caoutchouc collée

l'ar les vagues à la vok-e

Sur les n'cifs aux noirs naseaux.

Conferves vertes et ridées En tapis de velours moussus.

Kouges et roses iridées, Et que d'autres, dessous, dessus.

.\ l'énorme ou minime taille.

Embrouillant comme une bataille Leurs figures et leurs tissus, llordons, rubans, mailles, spatules.

Plaques et glands, câbles et tulles.

Chairs lisses, cuirs pleins de |)uslules Fils déliés, paquets pansus !

LES GRANDES CUAMSOiNS

11 en est de resplendissantes Ainsi que des fruits et des (leurs Cueillis en été dans les seules Où l'aube égrène encor ses pleurs.

Il en est où de l'or éclate.

Où saigne et flambe l'écarlatc.

11 en est aux tendres couleurs ; 11 en est aux sinistres teintes.

Il eu est qui sont comme atteintes D'une langucui- étrange, éteintes Kn de diaphanes pâleurs.

Voici des arbres minuscules .Vux branchages s'entrecoupanl.

Voici des bras en tentacules .\ côté d'un bouquet pimpant.

Ici, délicate membrane Brodée à jour en filigrane.

Là-bas, crinière d'un arpent.

Ensemble on voit se tordre, pendre De la moire, une scolopendre, Des cheveux de soie, et s'épandrc L'orbe délové d'un serpent.

lit tout cela n'est rien encore.

Presque rien, comme qui dirait Les broussailles dont se décore La lisière de la forèl.

C'est ce que découvre la vague.

Ce qu'à travers son cristal vague

Les joui's de calme il lraii$|iarait.

Riais que de merveilles voil(?cs Au fond ténébreux des vallées Dont nulles mains ne sont allées Elîeuillcr le vierprc secrci !

Là. ce sont des fourrés sans roule

VA d'incxlricablcs buissons,

Des clairières, des prés, où broute

Un las de gueules en suçons.

Ce sont des jungles, des savanes

Où défilent par caravanes

De pliantasmaliques poissons ;

Obsciu'c, muette et mouvante,

t/ost la foret de lepouvantc,

Où la i)lanlc marche, vivante.

Où les pierres ont des frissons.

Là. subtiles ou bien é])aisscs.

.\specls et tons capricieux,

S'épanouissent les espèces

(Jue jamais ne verront nos jeux,

Les frondaisons intarissables

Oui dans les vases et les sables

Poussent leurs jets silencieux,

Aibres fous, folles graminées

Au fond du gouffre enracinées.

Kt dont les sombres destinées

Ont le plafond des flots pour cieux.

LES GRANDES CHANSONS

Une d'elles parfois s'arrache, La plus nionstrueusc somciil, Et rOcfan alors la crache Avec son écume en bavant.

De son gigantesque cadavre Elle pourrait barrer un havre, Et les marins en la suivant Pensent voir flotter sur l'eau bleue Un dragon de plus d'une lieue Uni tord les anneaux de sa queue Et qui dresse sa crèle au vent.

Imaginez un de nos chênes.

Un grand cèdre, un pin parasol.

Soudainement brisant ses chaînes

El se déracinant du sol

Pour se liircr au vent qui passe

Et planer là-haut dans l'espace,

Les pieds en l'air, le geste fol ;

Ainsi ces algues démarrées

Planent au-dessus des marées,

Et |>our des courses effarées

Dans l'eau roulante ont pris leur vol.

Au centre mort de r,Vtlanli(|ue Se forme, à l'abri des courants.

Un marécage fanlastiipie De tous ces corps mous adhércnis.

C'est les Sargtisses, les (lots d'herbes, Où Colomb sur ses nefs superbes

Eut peur, lant ils pressaient leurs rangs

Noyés englués en litière

f'Ius vaste que l'Europe entière.

Liquide et mouvant cimetière

De tous ces cadavres errants.

0 cadavres saints pour les hommes.

Car c'est de vous que nous sortons 1 0 vieilles algues, nous ne sommes Oue vos suprêmes rejetons.

Dans le primordial mystère.

Ouand l'eau cou^Tait toute la leric.

Squelette sans chair ni lélons.

tj'était en %ous que la Nature De vi\Te risquait l'aventure.

Et notre humanité future Germait en fleurs dans vos boulons.

0 \ ous en qui la vie abonde,

Et qui, même encore à présent.

Retrouvant l'humeur vagabonde.

Eu êtres vous organisant,

(Changez vos fdjrilles en porcs.

Devenez bêtes, zoospores,

Méduses au disque luisant,

(t vous qu'à cette heure on méprise

Et dont la chevelure grise

\'a s'épai'pillaut à la brise

Parmi les larmes du jusant.

LES GRANDES CUAN50NS

0 vieilles algues nos aînées, Qui du fond de vos antres creux Agitez vos mains enchaînées Et tordez vos bras douloureux, Algues à qui je dois mon être.

Les hommes sauront reconnaître Ce que vous avez fait pour eux.

0 nos aïeules authentiques, Je dirai vos gloires antiques.

Entonnant pour vous les cantiques De mes vers les plus vigoureux.

Je dirai vos splendeurs énormes, L'heure où les cieux lourds et troublés N'avaient i)as encor vu les formes Des arbres, des prés verts, des blés.

Ni même les barbes légères Des myslérieuses fougères.

Tandis que déjà rassemblés Vos tourbillons de bêtes-plantes Jetaient leurs semences, leurs lentes, En fécondités pullulantes Dont les Ilots étaient accablés.

Je dirai vos splendeurs llétrics.

L'époque où parmi vos rameaux En cITrojables théories Passaient d'étranges animaux, Plésiosaure, ichthyosaurc, Plérodachlo, d'où s'essore

L'essaim des dragons leurs jumoaui;.

Monslrcs dont la fable csl l'empire.

Mèlanl serpent, lézard, vampire.

Spectres devant lesquels cxptre l.e pouvoir magique des mois.

Jo dirai vos |)lus vieilles races Dont s'éclicvclorent les crins Sans laisser l'ombre de leurs traces A l'f'-cran des sols sous-marins, Les éteintes, les disparues, Uuc les sédiments sous leurs crues Ensevelirent brins à brins, Celles dont fleurit le m j stère .\ux temps limbiqucs où la terre Au-dessus de l'eau solitaire N'avait pas fail saillir ses reins.

Je dirai qu'en moulant aux causes Kt vers l'originel inslani, A travei-s les mélcmpsyclioses Du globe cncor inconsistant.

C'est vous qu'on trouve les premières Buvant les clialeiu^, les lumières.

Pour faire un corps vibrant, senlanl.

Et qu'ainsi sous voire fignrc Végétale, animée, obscure.

D'abord se fixe et s'inaugure L'èlrc" jusques alors lalenl.

LES GRANDES CHANSONS

Je dirai comnioiil riufusoiro

S'exhala de vous. Je dirai...

Mais quoi '. De quel rêve illusoire

.Mon or^ieil s'csl-il enivré ?

-Moi, petit, elles, peuple iinnieiise.

Puis-je croire dans ma démence

Qu'en moi je les embrasserai,

El qu'il suffira de mes phrases

Pour qu'à tous les yeux tu t'emlirases.

Abinie noir qui les écrases

Kl que nul œil n'a pénétré ?

Rien ((uc pour nommer au passaire

Chacune en la notant d'un trait

Oui remémore son \ isap;e.

Sa couleur, sa forme, il faudrait

Plus qu'un Valmiki, qu'un Homère.

Un nomenclaleur de chimère

Au (lux de \erbe sans arrêt,

Dont la parole infatigable

Criant vocable sur vocable

Se déroulerait connne un câble

Et comme un torrent rugirait.

Or le temps n'est plus où ma race Avait ces robustes poumons, l'auvres chanteurs (pi'un rien harasse.

Pour une ode que nous rimons L'n peu trop haul. dune voix pleine.

Nous \oilà fourbu-;, hors d'haleine.

Comme un vieux qui gravit les mouls Et le lecteur cncor plus pâle Bégaie, éperdu, daus xm râle :

Que veut doue ce fou qui vous haie, Algues, varechs et goémons ?

l'our voir des peintures pareilles, l'our ouïr de semblables cris.

On n'a plus les yeux, les oreilles (Jui conviennent, ni les esprits.

Uni tenterait cette épopée, Sa vaillance serait trompée, Ses vers resteraient incompris, Kt ses audaces téméraires No récolteraient chez ses frères, Au lieu de mots thuriféraires.

Une sourires et que mépris.

A quoi bon les chansons sublimes Si Ion chante dans des caveaux ?

Il faut les poinçons et les limes.

Mais non le souille, à nos travaux.

Poëtc qui te sens des ailes, Modère l'élan de tes zèles, Rentre sous les communs niveaux.

Lamentable Orphée en délire Qui veux toucher la grande Ijre Et pour auditeui's dois élire, En itlace île (igres, des veaux !

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