CHAPITRE XV
périls que peut courir Sonntag, mais je ne saurais m’empêcher de lui porter envie, et je ne m'étonne pas, qu’indépendamment de l'importance capitale de ce voyage, il ait été si pressé de partir; une tournée aux stations des Esquimaux et quelques jours de lutte avec la tempéte l’arrachent aux tristesses de cette interminable attente. Que ne préférerais-je pas à notre inactivité forcée, à l’intolérable routine de notre vie!
Les semaines succèdent aux semaines, et toujours nous emboitons le pas avec une régularité désespérante.
Sans les cloches, « ces cloches sans fin, » je crois que nous resterions couchés dans l’éternelle nuit pour sommeiller jusqu’à l’aube du jour. Elles nous disent les heures et les demi-heures, appellent les quarts de veille, et nous gouvernent encore plus souverainement que sur mer. Un coup sonne le déjeuner, deux la collation, quatre le diner; à six coups on éteint les lumières, à sept nous rouvrons les yeux à la pale et faible lueur de la lampe, pour continuer encore cette interminable évolution d’occupations monotones, de paresse obligée, d’écceurant ennui.
Nos chasseurs, par habitude et par désœuvrement, poursuivent encore les renards et les rennes au clair de la lune, mais c’est poudre perdue : ils tirent au hasard.
Les travaux de l'observatoire vont leur train, et le jour de la semaine consacré au magnétomètre, ces messieurs peuvent se distraire en grimpant toutes les heures sur la banquette de glace ; on surveille soigneusement les occultations des satellites de Jupiter afin de rectifier les chronomètres si besoin en est; la marée monte et descend sans plus de souci de l'énorme poids qu'elle soulève que de notre constance à l’étudier.
Dodge vient de mesurer l’épaisseur de la glace; elle est maintenant de six pieds et demi et descend jusqu’au bas de la quille : notre navire est complétement enchässé dans son cadre de cristal. — Pour donner quelque occupation
aux matelots, je leur fais coudre, une heure par jour, les sacs de toile qui serviront ce printemps à nos voyages; les ofliciers me présentent leurs rapports quotidiens et le journal hebdomadaire est une récréation impatiemment attendue. Tous les matins le bibliothécaire est à son poste, et les livres continuent à être en grande faveur, mais les journées sont bien longues et l'équipage tue les dernières heures de la veillée (je n’oserais dire du soir) à fumer et a jouer aux cartes. Je vais plus souvent dans le carré des officiers, mais je n’oublie pas ma partie d’échecs avec Knorr; tant que Sonntag était ici, nous passions presque tous nos moments de loisir à deviser de nos projets de voyage vers le nord; calculant trés-exactement tout ce que nous ferions quand le jour aurait lui, et la part qui reviendrait a chacun dans la tache marquée.
Ainsi, nous nous trainons péniblement vers l’aube tant désirée, et chaque heure de ténèbres nous paraît plus lente et décolore un peu plus notre sang ; elle enlève l’élasticité de notre marche, allonge notre figure, creuse nos joues et éteint par degrés le rire joyeux, elle arrête le mot plaisant dans la cale et dans la cabine, et sans nous amener encore à nous confesser tout haut, nous force à avouer que l'ennemi a souvent la victoire. Nous avons beau prendre vaillamment notre courage à deux mains, l'étrangeté de notre position est épuisée et le monde extérieur n’a plus rien de nouveau pour nous; la lune se lève et se couche sur le détroit glacé; la nature dort son long sommeil d'hiver. La mémoire se retourne involontairement vers les jours d'autrefois, et dans l'air étincelant et vif, par cette nuit froide et claire, je cherche le joyeux tintement des grelots, le traineau encombré où on se serre encore pour faire place à un camarade, l'auberge au bord de la route, le souper fumant que l'hôte empressé apporte sur la table, les grosses bûches qui flambent en petillant ; puis j'oublie la nuit, la neige, la gelée et ma pensée s'em-