CHAPITRE XVIII
ma route vers le sud, jusqu'à ce que j’eusse atteint les Esquimaux : il me fallait absolument communiquer avec eux le plus tôt possible. Quoique la température fit maintenant au-dessous de — 45° C., le soin minutieux que je fis apporter aux préparatifs des objets de campement ne nous laissait guère de craintes à ce sujet. Pendant l’absence de Dodge, le mercure ayant gelé pour la première fois, je fus assez extravagant pour en faire une balle que je glissai dans ma carabine et dont je percai une planche épaisse, et pourtant notre officier, un de mes plus robustes marins, revint de sa marche de douze heures en se plaignant d’avoir eu trop chaud, et déclarant qu'il se garderait bien de se couvrir de tant de fourrures lorsque je l’enverrais de nouveau dans les hummocks et les amas de neige. Sous son pardessus de buffle, il transpirait.
Le matin du 27, le traineau fut chargé de notre léger bagage, et-nous allions partir, quand une tempéte violente se déchaina et nous retint 4 bord ce jour-la et le lendemain. Le 29, le vent se calma de bonne heure, nos hommes mettaient leurs fourrures, et j’étais dans ma cabine a donner mes dernières instructions à Mac Cormick, lorsque Carl, le matelot de quart, se précipita dans ma chambre en annoncant: « Deux Esquimaux! » Emergeant des ténébres, ils étaient venus jusqu’au navire sans avoir été signalés et méme entrevus.
Supposant que ces gens-là n’auraient pas songé à nous visiter s’ils n’avaient d’abord rencontré notre ami, j’envoyai l'interprète pour les interroger. Il revint au bout de quelques minutes. Je lui demandai avec une anxieuse impatience s’il y avait des nouvelles de Sonntag. — « Oui. » — Je n’eus pas besoin de faire d'autre question, la physionomie de Jensen n’annongait que trop la terrible réalité,... Sonntag était mort! :
Je renvoyai Jensen auprés des Esquimaux pour veiller a tous leurs besoins et recueillir quelques détails. Tous deux
étaient pour moi de vieilles connaissances : Outinah, qui m'avait rendu d'importants services en 1854, et un robuste gaillard qui, ayant eu une jambe brisée par la chute d’une pierre, allait clopin-clopant avec une jambe de bois fabriquée en 1850, par le chirurgien de J’ Etoile du Nord, et réparée par moi-même quelques années plus tard. Ils étaient venus sur un traineau attelé de cinq chiens, et n'avaient fait qu'une étape depuis Iteplik, village au sud du détroit de la Baleine. Pendant une partie de la route, ils avaient couru vent debout, et le givre et la neige les couvraient de la téte aux pieds. On s’empressa de leur donner les soins nécessaires, et ils nous dirent bientôt le peu qu'ils savaient. Hans allait venir avec son beau-père et sa belle-mère; quelques-uns de ses chiens étaient morts, et il voyageait à petites étapes. Mon excursion vers le sud se trouvait donc inutile, et les préparatifs én furent discontinués.
Hans arriva deux jours après; à notre grande surprise, il était seul avec le frère de sa femme, le jeune garçon que j'avais vu au cap York; le père et la mère, ainsi que mes pauvres chiens, rendus de fatigue, étaient reslés au dela du glacier, et Hans venait chercher du secours. Il se trouvait lui-même tellement harassé, qu'avant de le questionner, je l'envoyai se réchaufler et prendre quelques aliments. Une bande de nos marins alla à la rescousse des deux vieillards; on finit par les découvrir tapis dans un fossé de neige et grelottant de froid. Les chiens étaient blottis près d'eux; pas un ne pouvait bouger pied ou patte; aussi bêtes et gens furent empilés sur le traîneau et tirés jusqu’au navire. Dans la bonne chaleur de la tente de Hans, les Esquimaux se ranimèrent bientôt, mais les chiens gisaient presque sans vie sur le pont; ils ne pouvaient ni manger ni se mouvoir. Voilà donc tout ce qui nous restait de nos meutes splendides ! Voilà le résultat d'un voyage sur lequel j'avais fondé tant d'espoir! Qu’était-il donc arrivé ?