CHAPITRE XVIII
crets de famille n’étaient pas mieux gardés que les autres, je découvrirais probablement que cette pointe au cap York n'avait d'autre but que d'amener ici les deux vieilles gens qui le reconnaissent pour gendre. Sous l'étoile Polaire même, les filles d’Eve gouvernent les destinées des hommes.
C'était encore la vieille histoire du cheval emprunté : le voyage fut long et difficile, les chiens surmenés, mal nourris, revinrent à Iteplik au nombre de cinq seulement; quatre pauvres bêtes, harassées , éreintées, étaient restées mourantes sur la neige.
2 février.
Outinah et Jambe-de-Bois nous ont quittés en nous promettant de revenir aussitôt qu’ils auront pourvu aux besoins de leurs familles; ils ont emporté force présents, et si ces cadeaux ne nous amènent pas leurs sauvages alliés, je ne sais vraiment plus que faire. Je les ai chargés de dire partout que je récompenserai généreusement ceux qui voudront me prêter ou me vendre leur attelage. Mais, hélas! les chiens sont rares, la plupart des chasseurs n’en ont pas de trop, et plusieurs n’en possèdent plus un seul. — Rien de ce que j'avais à leur offrir n’a pu induire les deux visiteurs à me céder un de ces précieux animaux; je ne suis pas avare de mes dons, et ces pauvres nomades des déserts de glace partent aussi riches que s'ils m’eussent cédé leur meute. Ils font valoir les nécessités de leur famille, et c’est là un argument auquel je ne saurais répondre ; nos aiguilles et nos couteaux, et ces quelques morceaux de fer et de bois ne nourriraient pas les femmes et les enfants, et même avec lespoir d’atteindre ce port d’abondance, deux cent soixantedix kilomètres sont bien longs quand il faut porter le nouveau-né à travers le froid et les tempêtes d'une nuit polaire ! Me charité avait un double but: rendre un service réel à ces Esquimaux, puis stimuler leur cupidité et celle de toute la tribu qui, pour contempler leurs trésors, ne manquera
pas d’accourir à Iteplik. Je l'avoue, je n'ai que bien peu de chance d'obtenir des chiens; avec leurs attelages diminués par la maladie, il n’est pas probable que les naturels viennent nous chercher si loin.
Hans s’en tient à l’histoire d'hier, et après l'avoir minutieusement questionné pendant une heure, je ne sais rien de nouveau; je ne vois pas de raison plausible pour douter de la véracité de son récit, mais je ne comprends pas que Sonntag, qui avait l'expérience de ces voyages, ait entrepris de faire huit kilomètres avec ses vêtements trempés, surtout accompagné comme il l'était d’un chasseur habitué aux aventures des champs de glace, et qui lui-même est souvent tombé dans l’eau. Le traineau et la bâche de toile qui renfermaient le chargement pouvaient, en un tour de main, former un abri temporaire contre la bise, et Sonntag n'avait eu qu'à se glisser dans le sac de peau, pendant que Hans aurait pris dans les bagages les habits de rechange qu'ils avaient emportés. Je ne puis non plus me faire à l’idée que mon ami ait pu vivre si longtemps sans lui laisser quelque message pour moi, et qu’une fois sorti de l'eau, il n'ait prononcé d'autre parole que l’ordre de retourner à la hutte de neige. Quoi qu’il en soit, toutes ces réflexions ne mènent pas à grand’chose; il était de l'intérêt de Hans de rester fidèle à celui qui sur le navire fut toujours son protecteur, et il serait aussi déraisonnable qu'injuste de le soupçonner d’une lâche désertion.