CHAPITRE XIX
Sonntag. — Le crépuscule. — Une chasse aux rennes. — Les renards arctiques. — L'ours polaire. — Nouveaux Esquimaux., — Leur toilette. — La hutte de neige. — Leurs outils. — Une chasse aux morses.
Je ne fatiguerai pas le lecteur des tristes pensées que je retrouve à chaque page de mon journal pendant la période qui suivit cet événement désastreux. La perte de mes chiens pesait toujours sur mes plans d'avenir et la mort de M. Sonntag m’enlevait un aide presque indispensable. Adepte enthousiaste des sciences et rompu à tous les travaux qui peuvent s’y rattacher, son concours m'était des plus nécessaires, son âme sympathique et ses qualités viriles lui faisaient une large place dans mon cœur; la ressemblance de nos goûts, de notre caractère, le même age, le même besoin d'affection avaient fait grandir de plus en plus une amitié née parmi les dangers et les fortunes diverses d’un premier voyage aux régions polaires.
L’obscurité diminuait peu à peu et l'aube permettait de chercher quelques distractions au dehors; on recommençait à poursuivre le gibier; mème à midi il ne faisait pas encore jour, mais le crépuscule s'éclairait graduellement.
Les rennes avaient fort maigri et leur chair était filandreuse et sans goût, mais cela n’arrétait pas le zèle de nos chasseurs qui finirent par en tuer quelques-uns. Un jour on annonça qu’un grand troupeau de rennes se trou. vait auprès des magasins : chacun de prendre un fusil et de courir en toute hâte sur la colline pour entourer les animaux : l’équipage avait plutôt l'air de garçons échappés de l’école que d'hommes travaillant pour leur diner. Trois rennes furent abattus malgré le tapage qui aurait pu les avertir de détaler au plus vite. Le thermomètre marquait — 42°C. Il soufflait une brise légère, l'air était piquant et on ne pouvait manier le fusil sans quelque risque pour les doigts; impossible de faire jouer le chien ou de charger avec les gants, et il y eut ce jour-là nombre de petites brûlures, comme nous appelions plaisamment les marques de la gelée. Mac Donald s’était saisi d'un vieux mousquet, une forte détonation retentit au milieu du bruit général, et Knorr, accourant aussitôt, s’enquit avec impatience quel gibier avait été tiré et de quel côté il avait pu s’enfuir. Notre matelot répondit froidement : « Il y a une demi-heure, je tenais là, au bout de mon fusil, un énorme, un monstrueux renne, et si j'avais pensé à presser la détente tout en sortant du navire, je l'aurais tué net, mais la poudre est si froide qu'elle ne veut pas prendre feu, et il lui faut une demi-heure pour s’enflammer. Voyez plutôt! » Ce disant, il en versa sur la neige glacée et y appliqua une allumette. Ses favoris brülés témoignèrent immédiatement de l’inexactitude de sa théorie.
La colline fourmillait de renards, ils flairaient le sang des rennes morts et accouraient de tous côtés. Ces petits animaux, d'abord très-confiants, avaient été guéris de leur familiarité par les leçons de nos chasseurs et on ne les approchait plus que par la ruse. On connait déjà Birdie : je lui avais donné un renard blanc pour camarade; mais impossible d’apprivoiser mon nouvel élève; il avait atteint toute sa