‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 122 sur 253 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

croissance et j'en ai peu vu d'aussi grands; il pesait sept livres, son cri était absolument le même que celui de Birdie, mais son poil était beaucoup plus grossier.

Ces deux variétés de renards sont évidemment deux especes différentes et je ne sache pas qu'ils s’accouplent jamais; tous ceux que j'ai pu voir conservent leur nuance distinctive, le pelage des renards bleus prenant seulement des teintes plus ou moins foncées, tandis que celui des blancs est parfois lavé de jaune. L'expression de « bleu » n’est pas absolument inexacte : sur la neige, la fourrure a des reflets qui rappellent cette couleur, mais elle est plutôt d'un ton cendré où le blanc et le noir se fondent harmonieusement sans rester dislincts comme dans le renard argenté de l'Amérique du Nord. Ces peaux sont très-recherchées par les trappeurs du Groënland méridional où ces animaux ne sont pas communs; elles se vendent des prix énormes sur le marché de Copenhague.

Les renards arctiques n'ont qu'une nourriture fort précaire; on les voit souvent sautiller sur les glaces et chercher la piste des ours qu'ils suivent avec l'instinct du chacal accompagnant le lion, non pour essayer leur force sur le fier monarque rôdant au milieu de ses déserts, mais pour prendre leur petite part du phoque que dévore Sa Majesté. Ils ont parfois la chance de se saisir d’un ptarmigan (lagopus albus, la grouse des régions polaires), et s'ils ne manquent pas leur bond, ils happent quelque lièvre de temps à autre. En été, ils se rassemblent autour des colonies d'oiseaux et festoient de leurs œufs. On croit au Groënland qu'ils en cachent pour leur hiver des provisions considérables, mais je n’ai jamais pu constater chez eux le moindre exemple d’une telle prévoyance.

Les ours, dans leurs courses habituelles à travers la nuit, doivent péniblement lutter pour leur existence. Pendant les mois de jour, le phoque, leur principale ressource, rampe sur les glaces et se laisse facilement saisir, mais en hiver

il vient respirer sous les fissures et émerge à peine son nez au-dessus de l’eau ; la capture en est presque impossible, et poussés au désespoir par la faim, les ours se montrent dans le voisinage des hommes à la recherche de quelque bonne lippée qu'a pu découvrir leur flair si délicat. Au commencement de notre hivernage, la présence de notre meute les tint éloignés, mais après le décès ou le départ de nos chiens, ils se hasardèrent à nous rendre quelques visites. Un de ces carnassiers, traversant le fiord, vint rôder autour de nos magasins, derrière l'observatoire où Starr était occupé au magnétomètre. Le pas lourd du sauvage animal retentissait dans le silence de la nuit, et sans trop songer à la fragilité de l'instrument qu'il maniait, mon jeune officier s’élanca vers la porte en renversant le magnétomètre, et faillit se tuer en sautant de la dangereuse banquette de glace. Il courut au navire donner l’alarme : nous primes nos fusils, mais pendant que Starr s’enfuyait dans une direction, Martin détalait dans l'autre. Une nouvelle aventure me confirma dans l’idée que l’ours polaire n’est pas aussi féroce qu'on le croit généralement ; je n’ai jamais entendu dire qu’il se soit attaqué à l’homme, s'il n’est chaudement poursuivi, réduit aux abois. Je flanais un jour sur le rivage, observant avec beaucoup d'intérêt l'effet des marées du printemps sur les glaces, lorsqu’en contournant un promontoire, je me trouvai, à la faible clarté de la lune, face à face avec un ours énorme : il avait sauté du haut de la glace de terre et s’avançait au grand trot. Nos yeux se rencontrèrent au même instant; je n’avais d'armes d’aucune espèce, et je tournai bride vers le navire en faisant à peu près les mêmes réflexions que le vieux Jack Falstaff à la vue de Douglas se précipitant vers lui. Après quelques longues enjambées, ne me sentant pas encore happer, je regardai par-dessus mon épaule et, à ma joyeuse surprise, je vis l’ours courant vers l’eau avec une célérité qui ne

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