CHAPITRE XIX
impossible d’assigner une date quelconque aux événements du passé. Cette race ne possède d’annales d'aucune sorte, elle n’a pas su mème trouver l’iconographie grossière et les hiéroglyphes des tribus indiennes du nord de l’Amérique et le peu de traditions qu'elle s’est transmises d’une génération à l’autre, ne portent avec elles l'empreinte d'aucune date, d'aucun indice se référant à une période de prospérité ou de décadence pour leurs tribus, ou à l’âge même d’un individu.
Les deux vieillards, promptement fatigués de la chaleur de la tente de Hans, voulurent faire ménage à part et se construisirent une maison de neige. Nos magasins leur fournissaient des vivres en abondance, et, délivrés du souci de la nourriture quotidienne, ils vivaient heureux et contents. Leur hutte de neige, curiosité d'architecture, eùt excité le mépris d’un castor; ce n’était autre chose qu'une caverne artificielle pratiquée dans un banc de neige. Devant la proue du navire se trouvait une gorge étroite, où les vents d'hiver avaient amoncelé la neige, tout en ménageant en tourbillonnant à l'entrée de la fissure, une sorte de passage entre le banc de neige surplombant à droite et la paroi de rocher à gauche. Prenant son point de départ de l’intérieur de cet antre, Tcheitchenguak commença par fouir dans la neige, comme le chien des Prairies dans le sol meuble, s’enfoncant toujours dans la masse et rejetant les mottes derrière lui. Après être ainsi descendu d'environ sa hauteur, il creusa une dizaine de pieds dans la direction horizontale, puis il se mit à élargir ce boyau. Sa pioche ne cessait de frapper et d’abattre la neige durcie au-dessus de sa tête, et de rejeter derrière lui les blocs qu'il en détachait; il put enfin travailler debout, et quand sa tanière fut assez grande, il en polit grossièrement les aspérités et reparut en plein air tout blanc de frimas. Il façonna ensuite l’ouverture et la fit juste assez large pour qu’on püt s'y glisser à quatre pattes, puis il lissa avec soin la surface intérieure
du tunnel d’entrée. Le sol de la hutte fut recouvert d’un lit de pierre sur lesquelles il étendit quelques peaux de rennes ; il tapissa les parois d’une semblable tenture; puis Kablunet alluma les deux lampes et assujettit au-dessus de l'ouverture une nouvelle peau en guise de portière. Tcheitchenguak et sa famille « étaient chez eux. » J’allai les visiter quelques heures après leur installation. Les lampes (leur seul foyer possible) brillaient gaiement et leur lumière se reflétait sur la blanche voûte de la cabane de neige ; la température s'était déjà élevée au point de congélation et, en bonne ménagère, Kablunet avait pris sa couture. Tcheitchenguak réparait un harpon pour son gendre et Angeit, le fléau aux yeux noirs, de notre cuisinier et de l'office, était très-occupé à introduire dans un estomac trop vaste pour son corps quelques morceaux de gibier qui me faisaient l'effet d’avoir été subrepticement enlevés de quelque coin défendu de notre garde-manger.
En reconnaissance de nos bontés pour eux, ils me firent présent d’un assortiment complet de leur attirail de chasse et de ménage : lance, harpon, peloton de lignes, trappe à lapins, lampe, pot, briquet, amadou et mèche. La lance avait un manche de bois provenant sans doute de l’Advance, le navire perdu du docteur Kane; elle se termine d'un côté par une solide pointe de fer, et de l’autre par un fragment de défense de morse revêtu d'une forte armure du même métal. Une dent de narval de six pieds de long, très-dure et parfaitement droite, forme la hampe du harpon, dont la tête est un morceau d'ivoire de morse long de trois pouces et percé de deux trous; l’un au centre, où l’on amarre la ligne, l’autre à l’extrémité supérieure où vient s’encastrer le manche du harpon; la base de l’arme est chaussée d’un fer aigu, comme celle de la lance. La ligne n’est autre chose qu’une lanière de cuir de phoque non tanné, de cinquante pieds de longueur et découpée circulairement dans la peau; une bande de même nature, à laquelle pendillent
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des nœuds et des lacets, sert de panneau à lapins. Quant à la lampe, c’est un plat de stéatite de six pouces sur huit, et ‘de la forme d’une écaille d’huitre; la marmite est un ustensile carré, taillé dans la même pierre, et le briquet enfin, un morceau de granit dur sur lequel on bat un fragment de pyrite de fer brut; pour mèche on a de la mousse séchée, et pour amadou le duvet délicat qui entoure les chatons du saule nain.
Tcheitchenguak préparait les lances pour une chasse aux morses; lui et son gendre voulaient essayer leur adresse dès le lendemain. Tout l'hiver, ces animaux avaient paru en troupes nombreuses sur la mer libre à l'ouverture du port, et de la grève glacée on entendait presque continuellement leurs cris retentissant au large. Leur chair est Ja principale nourriture des Esquimaux et quoiqu’ils apprécient fort celle des rennes, mais comme une sorte d’entremets seulement; car pour base d’un long et solide festin, rien, selon eux, ne vaut l’Awak, comme ils appellent le walrus en imitation de son cri. Il leur est aussi indispensable que le riz aux Indous, le bœuf aux Gauchos de Buenos-Ayres, le mouton aux Tatars de Mongolie.
La chasse réussit à souhait; Hans et le vieillard, chargés de tout leur attirail en bon ordre, s’avancérent vers la mer où un grand troupeau de morses nageait près de la glace. En rampant à quatre pattes, ils s’en approchérent sans être aperçus, puis, arrivés à quelques pieds du bord, ils se couchérent à plat ventre et imitèrent le cri d'appel de ces animaux; toute la bande fut bientôt à portée de leur harpon; se relevant a la hate, Hans ensevelit le sien dans une des plus grosses bétes; puis son compagnon tira sur la ligne et en noua solidement le bout à la hampe de sa lance qu’il planta dans la glace et maintint avec force. L’animal luttait avec vigueur, plongeait dans la mer et se débattait comme un taureau sauvage saisi par le lasso; Hans profitait de toutes les occasions favorables pour ramener la ligne à lui, jusqu’à
ce que sa proie ne fat plus qu’à une vingtaine de pieds. La lance et la carabine firent alors promptement leur œuvre; les autres morses se sauvaient dans les eaux avec des cris d'alarme, leurs profondes voix de basse retentissant dans les ténèbres. Le bord de la glace eut été trop mince pour porter cet énorme gibier; il fallait attendre que le froid l'eùt suffisamment épaissie. Les chasseurs amarrérent solidement leur victime pour que la mer ne l'entrainät pas au loin; le jour suivant, la voute s’étant un peu solidifiée, ils s'occupérent de détacher avec soin toutes les chairs; la hutte de neige fut approvisionnée pour longtemps de graisse et de viande, nos chiens s'en donnèrent à cœur joie, et la tête et la peau furent déposées dans un baril qu'on étiqueta : Société Smithsonienne.