‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 126 sur 253 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

surpris de-trouver si près du pôle ces habitants de la nuit arctique.

Par — 36° C., j'aimais à les voir ramant dans les trouées de la glace au-dessous de notre observatoire, et poussant leur cri plaintif : on aurait dit de pauvres petits orphelins en haillons, sans asile, sans souliers, se pressant sous les porches des maisons pendant une froide nuit de décembre. J'eusse été bien aise d’avoir un de ces oiseaux dans ma collection, mais il aurait fallu quelque chose d’autrement fort que mon amour de la science pour me faire toucher à une plume de leurs petites tétes tremblantes.

18 février,

Le ciel soit loué, j’ai revu le soleil!

Aujourd’hui, l’attente de tous était surexcitée au plus haut point et après déjeuner chacun courut à quelque poste choisi d'avance. Quelques-uns prirent la bonne direction, d'autres furent désappointés. Knorr et trois officiers grimpèrent les collines au-dessus d’Etah, Charley surmena ses vieilles jambes rhumatisées et se rendit au nord du petit havre, oubliant les montagnes interposées. Heywood et Harris gravirent les hauteurs qui dominent le port, et le dernier agita la bannière de la société des Odd Fellows à la face même du soleil. Le cuisinier était marri de ne pouvoir donner son coup d'œil à « ce soleil de bénédiction, » mais il n’aurait pu satisfaire ce souhait sans sortir du navire, et il ne s’y décida pas davantage que la montagne à venir vers Mahomet. Jl lui faudra attendre une douzaine de jours avant que le soleil dépasse la crête des collines et brille sur le port.

Je partageais l'excitation générale : accompagné de Dodge et de Jensen, je me dirigeai de bonne heure vers un point du nord de la baie d’où nous pouvions dominer l'horizon meridional. La mer s’avangait sur une largeur de près de deux kilomètres entre nous et l’endroit vers lequel nous

marchions, et ce n’était pas chose facile de trouver notre chemin sur les pentes glacées de la berge. Nous réussimes enfin à atteindre avec une demi-heure d’avance notre poste d'observation que nous avons nommé « Pointe du soleil levant. »

La journée n’était guère favorable à cette fête : il faisait très-froid, et la bise soufflant grand frais précipitait les neiges du sommet des montagnes et nous les jetait à la figure; mais nous fûmes amplement dédommagés par la vue qui s’offrait à nos yeux.

La mer ouverte baignait notre promontoire et s’étendait au loin devant nous, de l’ouest au sud. Semée de nombreux icebergs, elle se montrait presque libre de glaces. Elle était fortement agitée par la houle qui l’empéchait de geler et les vagues dansaient dans l'air froid comme si elles se riaient de l'hiver. L’immense chaudière bouillonnait, couverte d’écume et d’embrun. Ondoyantes et légères, les vapeur de la gelée* s’élevaient au-dessus; le vent les emportait vers le sud-ouest, où elles se perdaient dans le brouillard sombre. De petits réseaux de glace nouvelle s’essayaient a emprisonner les vagues; ils bruissaient et crépitaient sur les eaux mouvementées. Vers la gauche, la côte montagneuse se projetait fièrement dans l'air lumineux, en s’échancrant près du cap Alexandre pour laisser passer le glacier qui descendait en pente douce de la large mer de glace. Le front hardi des parois « du Palais de cristal » se découpait sur la ligne blanche, les sombres et lugubres falaises du cap montaient carrément de la mer. Sur la créte des montagnes silencieuses, et sur le promontoire coiffé de

“1. Ou fumée des glaces. Ce phénomène a lieu chaque fois que, par une très-basse température, une crevasse soudaine, se formant dans la glace, met à découvert un espace d'eau de mer. Il s'échappe alors de celle-ci une Vapeur semblable à celle qui s'élève d'une chaudière en ébullition. Mais Presque toujours congelée instantanément, cette vapeur va retomber non loin de son point de départ en poudre impalpable. (Trad.)

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