CHAPITRE XXII
moder leur véhicule, un petit sac de peau de phoque contenant la garde-robe ou plutôt les pièces pour la raccommoder, car ils portaient tous leurs habits sur le dos. Il y avait en outre un rouleau d'herbes sèches qu'ils mettent dans leurs bottes en guise de semelles de liége, de la mousse desséchée pour Jes mèches de lampe, et en fait de provision, quelques morceaux de viande et un peu d'huile de morse; tout cela recouvert d’une peau de phoque. Une ligne lacée d'un côté à l’autre du traîneau serrait fortement l'ensemble; toute la famille était assise sur la bâche pendant que Kalutunah courait près de l’attelage et le faisait marcher plutôt par de douces paroles que par la brutalité habituelle aux indigènes. Son épouse, la plus belle matrone que j'aie vue parmi les Esquimaux, était installée sur le devant; un nouveau-né dormait, blotti dans l'ample capuchon du surtout maternel, comme dans une poche de sarigue; venait ensuite le fils aîné, dont j'ai déjà parlé, l’orgueil de son père, puis une fillette de sept ans; une autre d'environ trois ans, enveloppée d'une immense quantité de fourrures, était amarrée aux montants du traineau.
Aussitôt que ces Esquimaux approchérent du navire, je m'avançai à leur rencontre. Les moutards. d'abord un peu effrayés, se déridérent bientôt, les moyens par lesquels on gagne les cœurs des enfants de la civilisation, avant le même succès près des petits paiens. La femme se souvenait de moi et m’appelait Doc-tie. Kalutunah, grimaçant de bonheur, me montrait son attelage. « En voilà de beaux chiens! s’écriait-il. J'opinai du bonnet, mais quand il ajouta : « Je viens pour les donner tous au nalegaksoak ! » je fus encore plus de son avis.
Mes visiteurs ne paraissaient nullement se soucier du froid Ils étaient venus d’Iteplik par courtes étapes, se construisant des abris de neige, ou se logeant dans les huttes désertes, pendant que notre thermomètre oscillait entre — 35° et — 45° C. Une fois à bord, ils ne parurent pas même
avoir l’idée de se chauffer, mais se mirent à courir de côté et d’autre pour satisfaire leur curiosité.
Peu d'heures après, nous vimes poindre Myouk et sa femme aux habits percés. Ils arrivaient à pied d’Iteplik, la mère ayant porté l'enfant sur son dos pendant deux cent soixante kilomètres. Myouk était évidemment un peu embarrassé pour trouver à cette visite quelque prétexte plausible, mais il se fit un front d’airain, et comme Kalutunah, sut me donner une raison : « Je viens montrer au nalegaksoak ma femme et Dak-ta-guie, » dit-il en désignant la grosse et sale créature dont il avait le bonheur d'être l'époux, et le petit malheureux qui leur devait la vie. Mais quand il s’apercut que je n'aurais pas payé grand’chose pour cette exhibition, il ajouta timidement : « C’est elle qui m'a fait venir; » puis il s’éloigna sans doute pour voir ce qu’il pourrait nous filouter.
Mes arrangements avec Kalutunah furent bientôt conclus. Il devait aller vivre dans la hutte d’Etah et chasser le mieux qu’il lui serait possible sans les chiens que je gardais tous. Mes magasins étaient 4 sa disposition, et je m’engageai a lui fournir ce qui lui serait nécessaire.
Le lendemain, la hutte fut nettoyée et préparée, et cette famille intéressante s’y installa de son mieux. Aussi ardent à se mettre sous la protection d’un homme en faveur que si sa peau eût été blanche et que, vivant plus près de l’équateur, il eùt connu la signification de ces termes : Emploi du gouvernement, — Myouk suivit le grand Kalutunah dans sa nouvelle demeure et s’empara d’un coin de la hutte aussi délibérément que s'il avait été un garçon de mérite et non le plus fieffé coquin, le plus misérable mendiant qui ait jamais exploité le travail des autres.
Nous apprimes par le nalegak le triste dénoûment du sort mystérieux de notre pauvre Péter. Aux premières lueurs de l’aube printanière, Nésark, un des chasseurs d'Iteplik, s'était rendu à Péteravik pour essayer de prendre