CHAPITRE XXII
des phoques. Arrivé à la hutte (les cabanes des Esquimaux sont propriété publique), il trouva le cadavre très-émacié d'un naturel habillé comme les hommes blancs; la description que nous en donnait Kalutunah ne nous laissait aucun doute : c'était bien le corps de Péter; Nesark l’ensevelit selon le mode indigène. Voilà comment au bout de trois mois je connus la fin de cette étrange histoire, mais je n’ai jamais eu la clef de la conduite de ce malheureux garçon.
J'avais maintenant dix-sept chiens, et j'aurais volontiers fait une excursion d’essai vers ie nord, mais la mer n'était pas encore prise autour de la pointe Sunrise, et vu les aspérités du sol, il eit été impossible de voyager sur la terre ferme avec un traineau même à peine chargé; il ne fallait pas non plus songer à contourner le promontoire avec une embarcation, à travers la mer houleuse et les glaces brisées.
Mon plan avait toujours été de me mettre en route avec la majeure partie de l'équipage, dès que la température se serait un peu adoucie, c’est-à-dire au commencement. d'avril, mais j’espérais utiliser mes chiens avant cette époque. Le mois de mars est le plus froid de l’année polaire; mais tout en n’hésitant pas à entreprendre une excursion en traineau, je me rappelais trop les désastres du docteur Kane pour nous risquer dans un long voyage à pied.
Je m’occupai donc de mes chiens, jusqu'à ce que la gelée nous ett bâti une chaussée autour de la pointe Sunrise. De beaucoup inférieurs à ceux que j'avais perdus, ils réclamaient du repos et de très-bonne nourriture, et j’allai souvent à la vallée de Chester en quête de rennes pour mon chenil. Pendant l'hiver, ces animaux étaient venus en grand nombre autour du petit lac, et de leurs sabots avaient labouré plusieurs acres de neige en cherchant la végétation desséchée de l'été précédent. Les lapins et les lagopédes les suivaient pour recueillir les bourgeons de saule, ainsi mis
à découvert et qui forment leur principale nourriture ; dans une de ces courses, je me procurai pour ma collection une jeune peau de daine que je fus obligé de dépouiller à Ja hâte avant qu'elle ne gelat; il faisait un froid de — 37° C., et je ne me rappelle pas que mon dévoüment à Vhistoire naturelle ait jamais été mis à une plus rude épreuve.
Je désirais ardemment recouvrer le corps de M. Sonntag avant de commencer mes voyages, et pour causer de ce projet avec Kalutunah, j’allai le trouver chez lui quelques jours aprés son installation. Onze de mes nouveaux chiens furent attelés au traineau et Jensen se sentait encore « luimême ».
Je trouvai le nalegak très-confortablement installé et paraissant heureux : comme don de bienvenue, je lui portais un quartier de renne frais et deux gallons d'huile. Du plus loin qu'il nous apercut, il sortit à notre rencontre, et un peu de neige s'étant amoncelée à l'ouverture du tunnel, il l’écarta avec soin avant de nous inviter à entrer. Pour ce faire, il nous fallait marcher à quatre pattes dans ce corridor de douze pieds de longueur, puis nous émergeames dans un réduit faiblement éclairé, où la famille du chef et celle de Myouk nichaient dans les peaux de renne que je leur avais données. La femme de Kalutunah s’occupait activement à me confectionner une paire de bottes; je lui portais d'autre ouvrage et quelques petits cadeaux : un collier de perles et un miroir amusèrent surtout la marmaille. Quant à Mme Myouk, elle ne faisait œuvre de ses doigts et ne surveillait pas même son enfant, qui, épouvanté à notre aspect, roula sous nos pieds d'abord, puis dans la neige répandue sur le sol du tunnel; la pauvre petite créature était presque nue, et à ce froid contact, elle se mit à brailler terriblement; son aimable mère, la saisissant par une jambe, la traina dans le coin où elle avait élu domicile, et lui fourra dans la bouche un morceau de graisse qui arrêta bientôt ses cris.