‹ La mer libre du Pôle (volume 2)Chapitre 137 sur 253 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

faisait fondre quelques morceaux de neige pour l’eau de son potage de venaison qu'elle nous invita à goûter; mais je connaissais trop bien la cuisine esquimaude pour éprouver le besoin de renouveler l'expérience; je m’excusai donc sur mes affaires et les laissai à leur bonheur. Je ne sais combien dura la fête, mais quand Kalutunah vint me voir le jour suivant, il me confia que la hutte n'avait plus de provisions, insinuation qui ne fut pas perdue.

Nous avions maintenant dix-sept Esquimaux : six hommes, quatre femmes et sept enfants, tous de caractéres différents, d’utilités fort diverses. J’étais amplement dédommagé des ennuis que me causaient certains d’entre eux par tout l’ouvrage que nous faisaient Kablunet et la femme de Kalutunah : malgré tous nos efforts et notre patience, aucun de nous n’aurait pu confectionner une botte esquimaude, chaussure indispensable dans les régions arctiques. En dépit du peu de confiance qu’il nous inspirait, Hans, le plus habile chasseur aprés Jensen, nous rendait encore plus de services que les autres indigènes. Kalutunah nous visitait tous les jours, et entrait dans ma cabine en ami privilégié. Mon excursion à Etah l’avait rendu tout à fait joyeux, et comme le guerrier s’anime au son de la trompette annonçant la bataille, il retrouva une nouvelle vie quand je lui offris d’étre conducteur de mes attelages; dés le lendemain, il s’occupa seul de nos bêtes, et lorsque, peu de jours après, je lui témoignai assez de confiance pour l’envoyer au cap Alexandre, afin de voir si la glace était consolidée, la coupe de son bonheur fut remplie jusqu’aux bords.

Son rapport étant favorable, M. Dodge fut chargé de nous ramener le corps de Sonntag; il prit les deux attelages que conduisaient Hans et Kalutunah.

M. Dodge s’acquitta de sa mission avec énergie et habileté. Ils ne mirent que cinq heures à atteindre Sorfalik et trouvèrent facilement le lieu qu’ils cherchaient, Hans se

rappelant un haut rocher ou plutôt une falaise au pied de laquelle reposait la hutte funéraire. Mais on ne la distinguait plus, elle était profondément enfouie sous les monceaux de neige accumulés par le vent. Il leur fallut creuser péniblement et longtemps dans la masse durcie; la nuit était tombée et ils se sentaient très-fatigués; ils se firent à la hâte un abri de neige, donnèrent à manger aux chiens, et quoique le thermomètre marquat 42 degrés C. au-dessous de zéro, ils dormirent dans leurs fourrures sans inconvénient grave. C'était la première fois que M. Dodge campait ainsi sur la neige, et il fut justement fier du succès de cette expérience.

Aussitôt que le jour parut, les traineaux reprirent leur chemin de la veille, mais à la grande surprise des voyageurs, les vents et la marée avaient pendant la nuit emporté une partie des glaces entassées autour du promontoire, de sorte qu'ils eurent un moment la très-désagréable perspective de traverser le glacier, chose facile à accomplir avec un traineau vide, mais excessivement embarrassante dans la circonstance actuelle. Heureusement, au prix de quelque danger, ils réussirent à franchir un endroit perfide où la banquette de glace qu'ils étaient forcés de suivre, se trouvait fort inclinée : un des tratneaux faillit être précipité dans la mer, et Kalutunah n’échappa au péril que par un mouvement habile et seulement exécutable par un conducteur émérite et habitué à de semblables aventures.

Le corps de notre camarade fut déposé dans l’observatoire où peu de semaines auparavant sa haute intelligence avait poursuivi ces études qui faisaient la joie de sa vie; le pavillon fut hissé à mi-mât sur la hampe qui surmontait cette construction.

Les préparatifs des funérailles furent faits avec toute la solennité requise. Un cercueil convenable, préparé par les soins de Mac Cormick, recut la dépouille de notre ami; on

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